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La Crète sous le joug ottoman (1669-1897)

En s’attaquant au XVIIe siècle au domaine colonial de Venise en Méditerranée orientale, les Turcs parachèvent la mainmise ottomane sur les Balkans, en la portant au prolongement le plus méridional de la péninsule. Commence alors pour l’île une lourde sujétion à la Sublime Porte, « soit deux cent quarante-trois ans, sept mois, sept jours d’agonie », comme on peut le lire sur une stèle érigée à La Canée. Mais cette nouvelle occupation allait révéler au monde la force de l’esprit de résistance d’un peuple qui ne compte plus les martyrs tombés pour sa liberté.


1644 : Un vaisseau turc est attaqué par les chevaliers de Malte et le butin vendu à La Canée. Le sultan Ibrahim use de ce prétexte pour intervenir en Crète.


1645 : Les Turcs pillent et brûlent le monastère de Gonia à Kissamos, avant de prendre La Canée à l’issue d’un siège meurtrier de 57 jours. Ils y laissent 20 000 hommes en garnison. On raconte que le commandant des armées ottomanes est exécuté en rentrant au pays pour avoir perdu 40 000 hommes. En s’emparant l’année suivante de Réthymno, les envahisseurs se rendent maîtres de la Crète occidentale.


1647 : Par haine de Venise, des montagnards crétois font bientôt cause commune avec les Turcs.


1648-1669 : Siège de Candie – « Megalo Kastro » pour les Vénitiens – marqué par l’héroïque résistance de François Morosini (qui devient par la suite, en 1688, le 108e doge de Venise). L’Europe, elle aussi menacée par l’avancée des Turcs (arrêtés à la bataille du Saint-Gothard en 1664), a fini par s’émouvoir du sort de la Crète et a envoyé des volontaires s’y battre contre l’infidèle. Des Français (ils sont plus de 600 en 1668) comme le marquis de Saint-Embrun, le duc de la Feuilllade, le duc de Navailles ou encore le duc de Beaufort, petit-fils d’Henri IV et de Gabrielle d’Estrées, prêtent ainsi main forte aux habitants de Candie. Le plus souvent, ils se battent sous la bannière pontificale, pour ne pas mettre à mal la traditionnelle alliance du roi de France avec les Turcs. Mais en 1666, Fazil Ahmed Pacha, de la puissante famille de vizirs des Köprülü, vient lui-même diriger le siège, au nom de Mehmet IV. À Venise, qui propose au sultan de renoncer à la Crète contre 100 000 livres d’indemnités et le versement d’un tribut annuel, il répond : « Nous sommes venus pour la conquête et non pour le commerce. » Le 27 septembre 1669, Morosini finit par capituler, mettant fin à un siège qui a vu la mort de 30 000 chrétiens et de 110 000 Turcs. Marinos Tzanès Bounialis a composé un long récit en vers sur cette Guerre de Crète.


Les Vénitiens peuvent conserver les ports de Grabuse, de Spinalonga et de La Suda (les deux premiers sont perdus dès 1692, le dernier en 1745), mais la Crète est désormais bien liée au destin de l’Empire ottoman. Divisée en trois « sandjaks » (La Canée, Rethymnon et Candie), elle est administrée par un gouverneur civil nommé par la Sublime Porte, représentée sur place par l’agha des janissaires. On estime qu’un siècle après la conquête, la moitié de la population (celle des plaines essentiellement) s’était convertie à l’islam, plus par intérêt que par conviction. Quant à la situation des Crétois fidèles à la religion orthodoxe, elle devient celle de toutes les populations chrétiennes vivant sous le joug de la loi islamique. Cette dernière prescrit de laisser le droit de vie, de propriété et le libre exercice de leur culte aux peuples ayant accepté sans résistance la domination ottomane, contre l’obligation de payer une capitation et un impôt foncier spécifiques. Néanmoins, les timars, fiefs viagers bientôt héréditaires, remplacent bientôt les casalia des colons vénitiens. Les impositions auxquelles étaient soumises les populations indigènes sont longtemps restées moins lourdes que les impositions byzantines ou vénitiennes. Mais au fil du temps, du fait de la complexité et de la vénalité de l’administration, du désordre des janissaires, des tendances décentralisatrices des pachas établis dans les provinces, la situation des chrétiens se dégrade. Dès le début de l’occupation, les haïnides (perfides) trouvent refuge dans la montagne, bientôt rejoints par les klephtes (voleurs). Ces rebelles, constitués en bandes armées, se cachent dans l’arrière-pays, s’abritent dans les monastères nids d’aigles, vivant du pillage et se posant en protecteurs des paysans. Du haut de leurs pitons rocheux, ils ne cessent de défier les occupants, largement cantonnés dans les plaines. Il faut néanmoins attendre le XIXe siècle pour que ces premiers résistants incarnent la conscience nationale et l’orgueil têtu et pathétique de ce peuple à la fierté ombrageuse qui traversa cette époque l’arme à la main.


1699 : Par les traité de Karlowitz, qui mettent momentanément fin aux luttes opposant la maison d’Autriche et Venise à la Sublime Porte, les Turcs se voient reconnaître définitivement la possession de la Crète.


Pendant tout le XVIIIe siècle, les chancelleries européennes, conscientes des faiblesses de l’Empire turc, ne cessent d’imaginer des plans de démembrement dans lesquels la Crète deviendrait tour à tour grecque, anglaise, française… 


4 avril 1770 : Dans le cadre de la révolution fomentée par Catherine II dans le sud du Péloponnèse, passé sous domination ottomane en 1715, la région de Sfakia se soulève. Un notable de la province, Daskaloyannis (Ioannis Vlachos), prend la tête de la rébellion.


1770 : Peinture par Ioannis Kornaros d’une icône géante, La grandeur de Dieu, au monastère de Toplou.


17 juin 1771 : Daskaloyannis est écorché vif à Héraklion. Son martyre va galvaniser des générations de combattants.


1798 : En route pour l’Égypte, la flotte de Bonaparte passe à quelques lieues des côtes crétoises.


24 août 1813 : Hadji Osman pacha extermine les janissaires présents en Crète sur ordre de la Sublime Porte. Cette action sans précédent lui vaut le surnom de pnigaris, « l’étrangleur ». Depuis une cinquantaine d’années, les janissaires étaient devenus totalement incontrôlables, ce qui n’a pas manqué de grossir, en retour, les rangs des haïnides.


14 juin 1821 : Dans le cadre du soulèvement national de la Grèce, début de l’insurrection de l’île, sous la direction de Pierre Skilitzi, envoyé par les révoltés du continent. Les Crétois s’engagent dans la lutte en dépit du manque d’armes. Sur les 1 200 fusils disponibles, 800 se trouvent concentrés à Sfakia et il faudt utiliser les livres des églises et les poids des balances pour se fournir en plomb et en papier, nécessaires à leur chargement. « Le phénomène de la révolution de Crète est unique dans toute l’histoire du combat grec pour la liberté. C’était le soulèvement d’un titan emprisonné et enchaîné, dont la seule force était sa conscience grecque, sa vitalité, sa dignité et sa colère. Et cette force suffit non seulement pour que la révolution commençât, mais aussi pour qu’elle continuât, indomptable, illuminant toute l’épopée grecque de son courage, se noyant dans un bain de sang dont elle se relevait sans cesse, puisant ses forces dans la dureté des combats » (Dionysos Kokinos). Les représailles ne se font pas attendre. Le 24 juin a lieu ce qui reste dans la mémoire crétoise comme le megalos arpendes, le grand massacre : à Héraklion, les Turcs assassinent le métropolite Gerassimos Pardalis, cinq évêques et 800 habitants. Hussein Michalis, un des Kourmoulidès (les chrétiens cachés) prend la tête de la révolution menée par des hommes tels que Houlogiannis ou encore Korakas. Ils libèrent la Messara, forçant les aghas à se réfugier dans la capitale.


Mai 1822 : Une assemblée crétoise réunie à Armeni proclame l’union à la Grèce et vote une charte constitutionnelle. Célèbre résistance du village de Melidoni.


1823 : L’insurrection continue, profitant des repaires naturels qu’offrent les régions de Sfakia et du plateau de Lassithi. Le sultan demande alors le concours de l’armée égyptienne de Mehmet-Ali (qui occupe l’île, en guise de récompense pour avoir réprimé la rébellion, jusqu’en 1840. Il confie le gouvernement de la Crète à un Albanais, Mustapha Pacha, qui procède à un remaniement des propriétés et encourage les plantations d’oliviers et de mûriers). En février, 2 000 femmes et enfants sont exterminés dans la grotte de Milatos, avant qu’un massacre du même genre ne se reproduise dans celle de Mélidonion au mois d’octobre. Des insurgés décident de se désolidariser du mouvement grec en se dotant d’un armoste, c’est-à-dire d’un gouverneur. Le premier, Tombazis, promet les terres des musulmans qui se sont réfugiés dans les villes aux Grecs qui émigreront. Mais les relations avec la Grèce étant bientôt coupées, cette tentative demeure sans lendemain.


1825-1829 : Les Capétans de la Messara continuent la lutte contre les Turcs. Sacrifice héroïque de Xopatéras à Moni Odighitrias et vengeance du meurtre de l’érudit par Malikoutis et Korakas.


1829 : Lors du traité d’Andrinople, la Crète est abandonnée par les puissances européennes (France, Grande-Bretagne, Russie) qui font reconnaître par la Turquie l’indépendance de la Grèce. Sous l’influence de l’Angleterre, elles refusent d’aller au-delà d’une simple « protection contre les actes arbitraires et oppressifs ». La déception des Crétois, qui attendaient beaucoup des traités internationaux, est d’autant plus grande que leurs espoirs avaient été entretenus par plusieurs chancelleries européennes et par Kapodistria lui-même, ce diplomate qui, après avoir servi le tsar, est devenu le premier dirigeant du jeune État grec.


22 janvier 1830 : Le protocole de Londres exclut la Crète du nouvel État grec, la laissant soumise au pouvoir absolu du sultan. L’île devient alors l’un des éléments clefs du règlement de la déjà complexe « Question d’Orient ». C’est ainsi que l’on a appelé l’attention portée en Europe, par la Grande-Bretagne surtout, aux affaires de l’Empire ottoman. Si cet intérêt était surtout concentré sur les zones mouvantes des Balkans où les modifications les plus sensibles de l’équilibre du continent étaient susceptibles d’intervenir, la Crète était tout aussi importante, de par sa position sur la route des Indes (que l’on passe par Chypre et la Mésopotamie ou par l’isthme puis le canal de Suez).


1832 : Les puissances occidentales imposent Othon de Bavière comme monarque à la Grèce.


Janvier 1841 : Le protocole de Londres enlève la Crète au vice-roi d’Égypte pour la rendre au sultan.


1856 : Lors du traité de Paris marquant l’issue de la guerre de Crimée, le sultan fait des concessions (qui ne sont pas appliquées), garantissant notamment la liberté et l’égalité religieuses. Mais devant la conversion massive des musulmans, d’anciens chrétiens le plus souvent, il tente de revenir sur la liberté de conscience.


À partir de 1856 : Les Crétois, dont les prises d’armes n’ont pas cessé (martyre de Malikoutis et soulèvement des Mournides en 1830, rébellion de Chairétis et de Vassilogéorgis en 1840…) demandent l’application des réformes promises. Le mouvement dégénère en révolte générale. Un gouvernement local est institué et proclame une nouvelle fois l’union à la Grèce. Mais, en dépit de l’écho rencontré auprès de la population grecque, la solution de la question crétoise est de nouveau laissée aux puissances protectrices, à l’Angleterre en particulier. En effet, maîtresse incontestée de la Méditerranée et de l’économie grecque au XIXe siècle, cette dernière ne laisse que peu de place aux influences russe et française. Mais elle a bien du mal à concilier les revendications nationales grecques avec sa politique orientale qui demeure avant tout proturque.


21 août 1866 : La Crète se soulève une nouvelle fois en vue du rattachement à la Grèce. « Nous en tenant avec constance à notre serment de 1821, inspirés par le sentiment national de la grandeur de la Grèce et de l’unité nationale, et remplis de l’espoir que nous confère notre juste cause… nous déclarons devant Dieu et les hommes que notre unique et constant désir est d’être unis à la Grèce mère… ». Le rapport de forces est désastreux pour les Crétois qui n’ont pour eux, une nouvelle fois, que la connaissance du terrain et le soutien de la population civile. Les Capétans continuent de faire le coup de feu en première ligne : foulard serré autour du crâne, hautes bottes et pétoires locales, ils n’en finissent pas d’inscrire leurs martyrs au panthéon des paysans guérilleros. Korakas et Romanos proclament la révolution depuis le monastère de Vrondisi. Sur le continent, en dépit de l’inaction du gouvernement, le peuple se mobilise (quêtes, comités d’assistance…). En 1866, le monastère d’Arkadi oppose une résistance héroïque aux Turcs : les religieux refusent de chasser les révolutionnaires rassemblés derrière leurs murs. 15 000 Turcs, armés de trente canons, attaquent le 8 novembre. Les assiégés, parmi lesquels se trouvent plus de 600 femmes et enfants, décident alors de faire exploser la poudrière plutôt que de se rendre, entraînant la mort de 1 500 Turcs. Ce geste désespéré force l’admiration du monde entier : l’année suivante, Victor Hugo, depuis Hauteville House, rend un vibrant hommage à ce sacrifice, « où l’agonie se fait triomphe ». «… Pourquoi la Crète s’est-elle révoltée ? Parce que Dieu l’avait faite le plus beau pays du monde, et les Turcs le plus misérable ; parce qu’elle a des produits et pas de commerce, des villes et pas de chemins, des villages et pas de sentiers, des ports et pas de cales, des rivières et pas de ponts, des enfants et pas d’écoles, des droits et pas de lois, le soleil et pas de lumière. Les Turcs y font la nuit. Elle s’est révoltée parce que la Crète est Grèce et non Turquie… parce qu’un maître baragouinant la barbarie dans le pays d’Étéarque et de Minos est impossible ; parce que tu te révolterais, France ».


1867 : Le grand vizir Ali pacha propose un nouveau projet administratif, « la Loi organique », comportant un certain nombre de privilèges, notamment une représentation limitée de l’élément crétois dans l’administration de l’île et la pleine équivalence des deux langues, grecque et turque.


1869 : La conférence de Paris se déroule sans représentants grecs. Elle invite le gouvernement hellénique à s’abstenir de toute action militaire dans l’île. La Crète reste au sultan, mais est déclarée province privilégiée, gouvernée selon les statuts spéciaux accordés en 1867.


1878 : Le congrès de Berlin exige l’application scrupuleuse de la Loi organique, tandis que, dans le contexte de la guerre russo-turque, un nouveau soulèvement secoue l’île. La charte de Halepa autorise la création d’un parlement et d’une gendarmerie crétois, la langue grecque devient la langue officielle des tribunaux et de l’Assemblée générale.


1889 : Une nouvelle révolte fournit un prétexte aux Turcs pour revenir sur les acquis de 1878 et marque le retour d’une politique coercitive.


1895 : Le sultan est contraint de nommer un gouverneur chrétien, Karathéodory pacha. Mais les fonctionnaires refusent de lui obéir et la garnison massacre des chrétiens.


1897-1898 : De nouvelles révoltes voient l’entrée en scène d’Elefthérios Venizélos (1864-1936). Avocat à La Canée, député de la province de Kydonia depuis 1887, il organise le camp d’Akrotiri (sur la presqu’île qui appartient pour l’essentiel à sa famille et où il sera inhumé) et n’hésite pas à affronter les canons des grandes puissances qui bloquent les côtes de l’île. Une escadre navale hellénique a en effet été envoyée au secours des insurgés par le gouvernement Déliyannis. Un corps expéditionnaire commandé par le colonel Vassos a débarqué et proclamé l’occupation de l’île par la Grèce. Le sultan a alors demandé aux Occidentaux, qui refusent toujours de laisser porter atteinte à l’intégrité de l’Empire ottoman, de trouver une solution au problème crétois. Entre La Canée et La Suda, « tout est flambé, ruiné, ravagé, coupé, détruit », observe le français Victor Bérard. Un ultimatum est envoyé aux Grecs : ils doivent quitter l’île qui deviendra autonome, sous suzeraineté turque. Mais devant l’impuissance de l’Europe à faire respecter ses décisions, la guerre éclate entre la Grèce et la Turquie, qui défait son adversaire.


25 août 1898 : Massacres d’Héraklion. La population turque se déchaîne contre les chrétiens. Des soldats britanniques sont tués, obligeant les grandes puissances à se pencher, une nouvelle fois, sur la question crétoise. Elles exigent de la Turquie qu’elle retire son armée de l’île et proposent l’autonomie sous la souveraineté du sultan, un gouvernement national étant constitué sous la houlette d’un haut-commissaire, le prince Georges de Crète, le fils du roi Georges Ier.


Décembre 1898 : Le prince arrive à La Canée en tant que haut-commissaire de l’État crétois. Il n’y a plus alors un soldat turc dans l’île.

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