Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Zanzibar, l'île aux parfums
Bernard Lugan
Maître de conférence à l'université de Lyon III
Directeur-éditeur de la revue L'Afrique réelle
Expert auprès du tribunal pénal international pour le Rwanda (ONU)

Zanzibar, l'« île aux parfums » a une longue et riche histoire. Son nom vient de la juxtaposition de deux mots arabes : Zenj, « les Noirs » et Bar qui désigne la côte, le littoral, l'archipel. Littéralement, Zanzibar signifie donc « le littoral des Noirs ». Pendant près d'un siècle, elle fut tristement célèbre pour être l'île aux esclaves noirs, son sultan achetant aux Arabes la main d'œuvre nécessaire à la culture du giroflier, jusqu'au jour où les Britanniques firent cesser ce honteux commerce. Découvrons avec Bernard Lugan auteur, notamment, de l'Atlas historique de l'Afrique des origines à nos jours (Éditions du Rocher, 2001), cette histoire mouvementée plus tournée vers l'océan Indien que vers l'Afrique.


L'expansion commerciale arabe

Une source grecque datant du Ier siècle de l'ère chrétienne mentionne déjà l'existence de relations régulières entre l'Arabie et cette partie de l'Est africain, dont l'« île Ménouthias » que l'on pense être Zanzibar. Depuis le Yémen au nord jusqu'au Mozambique au sud, la région formait un seul monde commercial, religieux et culturel. Sur le littoral africain, la civilisation swahilie, véritable mosaïque arabe, perse, indienne et africaine, s'étendait de la Somalie au nord jusqu'à l'île de Mozambique au sud, englobant les Comores et une partie du littoral de Madagascar. L'île de Zanzibar en a longtemps été le cœur.

Les Arabes connaissaient donc les routes de l'océan Indien occidental bien avant l'islamisation. C'est cependant à partir des VIIe et VIIIe siècles de l'ère chrétienne que commencèrent les grands voyages d'exploration qui allaient aboutir à la constitution de leur « empire » économique et commercial dans la région.

Les causes de cette expansion sont multiples. Aux raisons commerciales, il convient d'ajouter les événements politiques ou religieux qui secouèrent la péninsule arabique et les régions bordières du golfe Persique entre les VIIe et XIIIe siècles. Durant cette période, les conflits religieux entraînèrent le départ de nombreux proscrits, dissidents ou fuyards, qui allèrent tenter fortune sur la côte des Zenjs, les Noirs. Ils y constituèrent de petites entités autonomes, sortes de cités-États ayant parfois leurs propres colonies ou dépendances, mais sans jamais fonder un empire arabo-musulman organisé avec un centre décisionnel, ni même une thalassocratie.

Par les chroniques arabes, nous savons ainsi que dès le VIIIe siècle, certains princes de la région d'Oman s'établirent sur l'île de Zanzibar. Les fouilles archéologiques ont quant à elles permis de mettre au jour des vestiges datés de la fin du VIIIe siècle à trente kilomètres au sud de la ville actuelle.

Plus tard, au Xe siècle, des chiites s'installèrent à Mogadiscio et à Barawa et des Persans originaires de Chiraz – ou Siraf – s'emparèrent de Zanzibar, de l'île sœur de Pemba et d'une partie des Comores.

Le commerce d'exportation de l'Afrique orientale, dont une partie importante transitait par Zanzibar, se faisait à destination de la Péninsule arabique, de la mer Rouge, d'Alexandrie, du golfe Persique et du littoral occidental de l'Inde. Il portait sur l'ivoire, le bois de charpente, l'encens, les peaux de léopard, les écailles de tortue, les plumes ainsi que sur les esclaves. Le commerce d'importation reposait sur les productions des divers artisanats asiatiques comme les produits de forge, les étoffes, les soieries, le verre, les perles, la céramique chinoise dont les fouilles archéologiques ont mis au jour de nombreux tessons, les épices...


Le marché aux esclaves

À partir du XVIIIe siècle, le commerce des esclaves devint l'élément principal du commerce zanzibarite qui connût une extension particulière à partir de 1811, date de la création d'un marché aux esclaves sur l'île même. Quelques années auparavant, le sultan de Mascate avait fait introduire la culture du giroflier à Zanzibar et dans ses autres possessions insulaires d'Afrique de l'Est. Cette culture nécessitant une importante main-d'œuvre, l'importation d'esclaves noirs depuis le continent avait alors augmenté. En 1832, la capitale du sultanat de Mascate fut transférée à Zanzibar et le sultan Seyid Said y résida désormais.

Jusqu'aux années 1830-1840, les Arabes n'eurent pas l'initiative des contacts et n'exercèrent aucun contrôle sur les voies de communication de l'intérieur. Les Yao du Mozambique septentrional, les Kamba de l'actuel Kenya et surtout les Nyamwezi vivant au sud du lac Victoria détenaient alors le monopole commercial.

Durant la première moitié du XIXe siècle un changement considérable se produisit quand les Arabes décidèrent de « remonter » les trois pistes qui conduisaient vers l'intérieur. Elles furent les pénétrantes de leur impérialisme. Recherche de l'ivoire et esclavage sont à la base des initiatives arabes.

Du continent, les captifs étaient transportés à Zanzibar à bord de boutres pouvant contenir de cent cinquante à deux cents individus accroupis, pour un voyage qui durait d'un à trois jours. Pour chaque esclave débarqué, le capitaine du boutre devait acquitter un droit de douane, c'est pourquoi malades et mourants étaient précipités à la mer.

Tirant l'essentiel de ses revenus de la vente des esclaves, le sultan de Zanzibar avait constitué un corps de fonctionnaires chargé de tenir un compte précis du nombre de captifs débarqués sur son île. Pour chaque esclave, la taxe que devaient acquitter les capitaines des boutres arabes était une pièce d'argent, le célèbre thaler frappé en Autriche à l'effigie de l'impératrice Marie-Thérèse et qui faisait office de monnaie officielle, non seulement à Zanzibar mais encore dans tout l'océan Indien et sur le littoral de l'Afrique orientale.

Grâce aux registres des perceptions douanières, nous savons qu'entre six cent mille et sept cent quarante mille esclaves furent vendus sur le seul marché de Zanzibar entre 1830 et 1873, date de la fermeture du marché.

Avant de passer par l'étape obligée du marché de Zanzibar, les esclaves devaient récupérer les forces perdues depuis leur capture sur le continent. Ils étaient engraissés et lavés puis, lorsqu'ils étaient jugés « présentables », ils étaient conduits sur le marché. Ce dernier était quotidien et se tenait à partir de seize heures. La vente se faisait en procession. En tête marchait le vendeur avec ses crieurs vantant la qualité des hommes, des femmes et des enfants présentés. Lorsqu'un spectateur était attiré par l'un d'entre eux, la procession s'arrêtait et celui qui avait suscité l'intérêt de l'éventuel acheteur était examiné en détail.

Les profits de la traite étaient importants. Entre la zone de sa capture et sa vente à Zanzibar, la valeur d'un esclave était en effet multipliée par cinq ou six et, entre Zanzibar et Mascate, le prix était encore multiplié par trois.


Plus de soixante ans de sanctions pour avoir raison de la traite

En 1822, sous la pression de leur opinion publique, les Britanniques imposèrent au sultan de Zanzibar, Seyid Said, la limitation du commerce au littoral de l'Afrique orientale, au golfe Persique et à l'Arabie. Réalistes, ils n'ignoraient pas qu'ils n'avaient pas les moyens de mettre un terme à la traite sans une occupation territoriale effective.

Durant plus de soixante années, les Anglais hésitèrent à franchir le pas, freinant, ralentissant, tentant de contrôler puis de contenir la traite mais sans jamais avoir la possibilité de l'interrompre. Ils procédèrent alors par étapes. Ainsi, le 2 octobre 1845, le traité Hamerton interdisait l'exportation d'esclaves hors des possessions africaines du sultan. Mais, comme la marine britannique n'avait guère les moyens de contrôler l'application du traité par les Zanzibarites, la traite esclavagiste se poursuivit.

En 1871, le gouvernement de Londres décida d'agir plus directement et ordonna à sa marine d'instaurer un blocus provisoire de l'île de Zanzibar. En 1873, Sir Bartle Frere et le consul John Kirk imposèrent à Seyid Bargash, sultan depuis 1870, la fermeture du marché de Zanzibar, l'abandon de la traite et la confiscation de tout navire négrier. En moins de vingt-quatre heures, le marché fut supprimé, mais la traite se poursuivit à l'intérieur du continent.


Du protectorat britannique à la Tanzanie

En 1890, l'île de Zanzibar devint un protectorat britannique et le demeura jusqu'en 1961, année de l'indépendance. Puis, en 1963, elle s'unit à l'ancienne colonie allemande du Tanganyika sur laquelle la Grande-Bretagne avait exercé d'abord un mandat de la SDN puis une tutelle de l'ONU. De l'union naquit un nouvel État, la Tanzanie, dont le nom résultait de la contraction de Tanganyika et de Zanzibar.

De sanglantes émeutes raciales ensanglantèrent alors l'île, la composante « noire » de sa population ayant entrepris d'exterminer les descendants des « Arabes blancs » qui avaient jadis réduit leurs ancêtres en esclavage. L'île connut alors des journées effroyables.

La double composante continentale et insulaire de la Tanzanie pose toujours bien des problèmes. Au point de vue religieux, la Tanzanie continentale est majoritairement chrétienne alors que les îles de Zanzibar et de Pemba sont presque exclusivement musulmanes.

Cette réalité se retrouve dans la nouvelle constitution adoptée le 23 août 1993 qui prévoit un État bicéphale avec deux Chambres séparées, l'une pour le Tanganyika et l'autre pour Zanzibar, île qui, de plus, a son propre président. En dépit de cela, l'irrédentisme zanzibari reste très fort, les sept cent cinquante mille insulaires ayant bien conscience de former un ensemble particulièrement original façonné par une histoire riche et mouvementée. Culturellement tournée vers l'océan Indien et les terres qui le bordent, Zanzibar est plus arabo-asiatique qu'africaine.

Bernard Lugan
Septembre 2000
 
Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter