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Walter Scott, précurseur de l'Angleterre victorienne
Muriel Pécastaing-Boissière
Maître de conférence en civilisation britannique à l’université de Paris IV-Sorbonne

L'œuvre de Walter Scott inspira aux artistes victoriens plus d'un millier de tableaux, une cinquantaine d'opéras, d'innombrables adaptations théâtrales et en grande partie le style architectural et décoratif néogothique. On ne peut pas dire qu'il ait été un auteur victorien dans l'étroite acception du terme, puisqu'il mourut en 1832, soit cinq ans avant l'arrivée de Victoria sur le trône d'Angleterre. Il serait donc difficile de comprendre l'époque victorienne sans connaître celui qui influença tant les générations qui lui succédèrent au XIXe siècle. Muriel Pécastaing-Boissière s'est attachée à montrer toutes les contradictions de cette personnalité hors normes : prodigue et toujours endetté, cet avocat qui fréquentait des rationalistes était amoureux de légendes écossaises et de ruines médiévales où prenaient vie des héros dont la vaillance fit rêver des générations de lecteurs.

Vie et œuvre de Walter Scott

Walter Scott naquit à Édimbourg le 15 août 1771, neuvième enfant d'un juriste et d'une fille de médecin. Six de ses frères et sœurs moururent en bas âge ; lui-même attrapa la poliomyélite à l'âge de trois ans. Ses parents l'envoyèrent en convalescence dans la ferme de son grand-père, à Sandyknowe, un minuscule hameau du Comté des Borders, au sud de l'Écosse. Là, sa tante Janet lui apprit les ballades traditionnelles et lui conta les exploits de ses ancêtres, réels ou imaginaires, tandis que leurs promenades dans la campagne environnante faisaient naître chez le petit Walter l'amour des rudes paysages écossais.

Les études de Walter Scott furent chaotiques en raison de sa santé fragile, mais il dévora les livres d'histoire ainsi que les recueils de poèmes épiques, de pièces de théâtre et de contes, écossais aussi bien que français, italiens, allemands ou latins. Dès 1786, Walter Scott commença à travailler sous les ordres de son père, sans grand enthousiasme et devint avocat en 1792. Après un grand chagrin d'amour, il épousa en 1797 une jeune royaliste française réfugiée en Écosse, Charlotte Charpentier. En 1799, Walter Scott fut nommé shérif du Comté de Selkirk, un poste qu'il occupa toute sa vie, comme celui de greffier à Édimbourg, qu'il obtint en 1806. Dès lors, il cessa de plaider.

Les premières publications de Walter Scott furent des traductions ; mais c'est en 1803 qu'il connut le succès avec son édition d'un recueil de vieilles ballades écossaises augmenté par ses propres compositions. Encouragé par cet accueil, Walter Scott publia en 1805 un long poème épique, The Lay of the Last Minstrel, dont le style narratif, les descriptions de paysages pittoresques et les éléments de régionalisme écossais séduisirent un vaste public. D'autres poèmes du même style suivirent, dont The Lady of the Lake, en 1810.

Pourtant, c'est à cette époque que Walter Scott rencontra les premiers d'une longue suite de soucis financiers qui pesèrent lourdement sur le déroulement de sa carrière littéraire. Il s'était en effet associé aux frères Ballantyne, dont la maison d'édition ne fut sauvée de la faillite que grâce à l'intervention de Scott, qui s'endetta alors pour le reste de ses jours. Il est vrai, cependant, que depuis 1810 Walter Scott dépensait également sans compter dans la construction puis l'aménagement d'Abbotsford, sa folie néogothique.

En 1812, Lord Byron publia Childe Harold. Les deux écrivains se vouaient une admiration réciproque : en 1821, Byron confia à son journal avoir lu les romans de Scott « au moins cinquante fois », ajoutant : « quel homme merveilleux ! Comme j'aimerais me saouler avec lui. » Quoi qu'il en soit, sentant que Byron s'apprêtait à le détrôner dans le cœur des lecteurs et poussé par le besoin d'argent, Walter Scott termina en 1814 le manuscrit d'un roman historique commencé en 1805 : Waverley, dont l'action se situe durant la rébellion jacobite de 1745. Le livre, publié anonymement, connut un succès immédiat et ne fut que le premier d'une vaste série de romans historiques écossais comprenant entre autres Old Mortality (1816), Rob Roy (1818) et The Bride of Lammermoor (1819).

Pressé à la fois par les exigences de ses lecteurs et de ses créditeurs, Walter Scott se tourna ensuite vers le Moyen Âge anglais avec Ivanhoe (1819), son roman le plus populaire. Pas moins de six pièces de théâtre ou opéras tirés du roman furent montés à Londres l'année de sa publication – se concluant parfois sur le mariage d'Ivanhoé et de Rébécca – ainsi qu'un spectacle de cirque reconstituant le tournoi. Ivanhoe fut suivi entre autres de Kenilworth (1821), qui se situe à l'époque élisabéthaine et du très populaire Quentin Durward (1823), dont l'action se déroule dans la France du XVe siècle.

Les meilleurs des derniers romans de Walter Scott sont certainement Redgauntlet (1824) et The Talisman (1825), qui traite de la Palestine durant les Croisades. En effet, la grande crise financière de 1825 obligea les créditeurs de Scott à lui réclamer avec plus d'insistance le remboursement de dettes s'élevant à près de cent trente mille livres. Après la mort de sa femme en 1826, Walter Scott se tua littéralement à la tâche et ses ultimes romans furent largement bâclés. En 1831, il effectua un long séjour à Naples afin de se reposer, mais il était déjà trop tard. Walter Scott mourut à Abbotsford le 21 septembre 1832.

Walter Scott, précurseur du médiévisme victorien et du culte du héros

Avec son Castle of Otranto (1765), Horace Walpole avait précédé Walter Scott dans l'art du roman historique médiéval ; pourtant, ce fut Ivanhoe qui lança vraiment le grand mouvement néogothique du XIXe siècle. Les victoriens admiraient en effet avant tout le Walter Scott médiéviste : la révolution industrielle avait brisé des liens ancestraux, créant une société fragmentée où des individus isolés et perdus idéalisaient le vieil ordre féodal décrit par Scott. De plus, en réaction au rationalisme du siècle précédent, les victoriens se mirent à vouer un véritable culte aux héros mythiques de cette époque médiévale réinventée et donc aux personnages de Scott.

Pourtant, les héros de Scott ne sont le plus souvent que des gentlemen moyens : pragmatiques, dotés de sens moral et même capables de sacrifices, ils ne sont cependant pas dévorés par la passion ou aveuglés par une grande cause. Waverley n'est ainsi qu'un membre ordinaire de la petite noblesse et le Chevalier Ivanhoé n'est finalement guère différent. De toute façon, Scott ne voyait l'histoire de la Grande Bretagne que comme une série de compromis entre des extrêmes ; il reconnaissait même qu'il avait été dans l'intérêt de l'Écosse de s'allier à la puissance commerciale britannique.

Il est vrai qu'Édimbourg, à la fin du XVIIIe siècle, était la ville de David Hume et d'Adam Smith, cette Athènes du Nord où naquirent les idées fondatrices de la révolution industrielle. Scott, issu de la classe moyenne montante, fréquentait les clubs et les salons littéraires de sa ville natale. L'action de Rob Roy (1818), par exemple, se situe en 1715, mais elle est révélatrice de l'état d'esprit de Scott : dans le conflit entre le commerce et l'aventure, c'est l'argent et le système de valeurs de M. Jarvie, le bon bourgeois presbytérien, qui finissent par triompher. Les personnages de Scott étaient donc plus proches des victoriens que des héros mythiques que ses romans les ont paradoxalement encouragés à idolâtrer.

Influence de Scott sur le conservatisme victorien

Walter Scott avait dix-huit ans en 1789 et il garda toute sa vie la peur des révolutions, au point de prendre parole en 1830 contre l'extension du droit de vote lors du vaste débat sur la Réforme. Socialement, cependant, il est difficile de situer Scott : né dans la petite bourgeoisie de robe et juriste lui-même, il se ruina pour son rêve de vie aristocratique à Abbotsford tandis que ses romans révélaient la dignité des pauvres, des fous, des hors-la-loi et des marginaux.

Néanmoins, les milieux de l'aristocratie conservatrice victorienne, où la haine de la démocratie et de l'égalitarisme était la plus virulente, virent dans les romans médiévaux de Walter Scott le symbole politique d'un idéal à reconstruire. Les Young Englanders, en particulier, les tenaient en aussi haute estime que ceux de Benjamin Disraeli.

Cependant, bien que farouchement tory, Walter Scott souligna toujours dans ses romans le ridicule de ceux qui restent aveuglément attachés au passé, préférant se demander comment il est possible d'accepter avec pragmatisme la modernité sans sacrifier ses principes. Il est ainsi significatif que Scott fut un des premiers propriétaires privés à faire installer l'éclairage au gaz dans son manoir pourtant néogothique d'Abbotsford.

Walter Scott, précurseur de la morale victorienne

D'un point de vue moral, Walter Scott était très différent d'un Byron ou d'un Shelley. Comme les victoriens, il préférait refouler ses émotions : il ne révéla ainsi rien de ses sentiments lorsque Lady Forbes, son premier amour, mourut prématurément en 1810. Scott pensait que les passions étaient incompatibles avec la vertu.

Sa vision de la femme inspira aussi considérablement les générations suivantes, en particulier John Ruskin dans Of Queen's Gardens (1865). Pour Scott comme pour Ruskin, la femme devait être une source d'inspiration morale, un guide dont la sagesse et la vertu pouvaient sauver l'homme du vice. Walter Scott fut aussi largement à l'origine de l'idéalisation de la relation père-fille parmi les victoriens. Beaucoup de ses héroïnes n'ont plus de mère et vivent avec leur père. Scott lui-même fut toujours très proche de ses deux filles, Anne et Sophia. Sophia se maria, mais Anne resta près de lui lorsqu'il devint veuf en 1826 et elle ne lui survécut que de six mois.

Cependant, Walter Scott fut également victime de la morale victorienne : les plus puritains des victoriens étaient en effet hostiles à toute forme de distraction, et cela incluait la lecture de son œuvre. Carlyle considérait ainsi que Scott n'avait été qu'un « dilettante sceptique » et rejetait ses romans car ils n'étaient selon lui pas « édifiants ».

Walter Scott était un homme de contradictions. Greffier à Édimbourg, il côtoyait des rationalistes éclairés profondément influencés par Hume ; Shérif du Comté de Selkirk, il travaillait pour des paysans et des aristocrates dont l'histoire appartenait aux ruines, aux légendes et aux vieilles ballades. Il n'est d'ailleurs pas étonnant que son meilleur roman soit peut être Waverley, situé en 1745, année charnière où deux mondes se rencontrèrent brièvement, avec des conséquences à la fois tragiques et comiques. Walter Scott exprima dans sa fiction toute la complexité de ses propres sentiments et cette ambivalence créa la tension et la multiplicité de points de vue qui sous-tendent ses meilleurs romans. Ce sont justement ces riches ambiguïtés qui font de Walter Scott un précurseur des doutes et des contradictions de l'époque victorienne.

Muriel Pécastaing-Boissière
Septembre 2002
 
Bibliographie
The Blue Heaven Bends Over All. A Novel of the Life of Sir Walter Scott The Blue Heaven Bends Over All. A Novel of the Life of Sir Walter Scott
Jane Oliver
The Blackstaff Press, 1992

A Life of Walter Scott A Life of Walter Scott
A.N. Wilson
Pimlico, 2002

La Veuve des Highlands et autres contes surnaturels La Veuve des Highlands et autres contes surnaturels
Walter Scott
Terre de brume; (M13), 1999

Quentin Durward Quentin Durward
Walter Scott
L'Ecole des loisirs; (Renard poche), 1979

Ivanhoé Ivanhoé
Walter Scott
L'Ecole des loisirs, 1977

L'Antiquaire L'Antiquaire
Walter Scott
Alandis Éditions, 1999

Le coeur du Mid-Lothian Le coeur du Mid-Lothian
Walter Scott
Gallimard; (Folio), 1998

Waverley Waverley
Walter Scott
Du Temps, 1998

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