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Vienne au cœur de l'Europe
Georges Castellan
Professeur émérite de l’université Paris III
Ancien enseignant de l’Inalco
Docteur honoris causa des universités de Poznan et de Humboldt de Berlin († 2014)

Vienne, la ville des valses ? Vienne, la ville de Sissi ? Vienne est beaucoup plus que cela. Capitale d'un petit État de 83 500 kilomètres carrés, peuplée de plus de deux millions d'habitants, elle n'est pas, contrairement à la chanson, sur le Danube, mais y touche par ses quartiers de Leopoldstadt et du Prater… Georges Castellan, auteur, notamment, de l'Histoire des peuples d'Europe Centrale (Fayard, 1994), évoque pour nous les trésors qui jalonnent ses deux mille ans d'histoire.

Des Romains aux Babenberg

Peuplé bien avant que les Celtes ne le colonisent au Ier millénaire avant J.-C., ce lieu entra dans l'histoire avec les Romains. Maîtres de la Pannonie – la plaine de la Transdanubie hongroise – ils se préoccupèrent de garantir sa frontière, et l'empereur Claude (41-54 après J.-C.) y organisa un camp militaire qui prit le nom de Vindobona et reçut d'Hadrien le droit de cité en 120 ; l'empereur philosophe Marc-Aurèle vint y mourir en 180 lors d'une campagne contre les Marcomans. À la fin du IVe siècle, les Goths s'emparèrent de la région, sur laquelle un long silence s'abattit. Quelques éléments de la ville romaine subsistent autour de Hoher Markt où se trouvait le forum, à quelque distance de la cathédrale Saint-Étienne.

Vienne renaît sous son aspect militaire lorsque Charlemagne organise une marche contre les Avars : on trouve une forteresse nommée Venia en 880. L'installation des Hongrois en 896 persuada l'empereur Othon de renforcer cette marche, à la tête de laquelle fut nommé comme Markgraf, ou marquis, Léopold de Babenberg – sa famille y régna pendant deux cent soixante-dix ans. En 1002, le Markgraf fortifia la région de la Vindobona romaine ; mais c'est en 1156 seulement que le margrave Henri, ayant obtenu de l'empereur Frédéric Barberousse la transformation de la marche en un duché indépendant de la Bohême, transféra sa résidence de Klosterneuburg à Vienne. La forteresse ou Burg fut aménagée et devint par agrandissements et restaurations successives la Hofburg actuelle.

Étape importante sur la route vers l'Orient, la ville joua un rôle à l'époque des croisades. En 1192, le roi d'Angleterre Richard Cœur de Lion y fut arrêté à Erdberg, un village devenu un quartier de Vienne, et ne fut remis en liberté que contre paiement d'une énorme rançon qui servit à construire de nouvelles murailles, à peu près sur l'emplacement du Ring actuel.

Pris par les querelles entre les papes et les empereurs Hohenstaufen, le margrave Léopold VI (1195-1230) échoua dans sa tentative de faire un évêché de Vienne, jusque-là dépendant de celui de Passau – échec malgré lequel la ville connut un beau développement ! En 1237, sous son successeur, Vienne s'émancipa du duc et devint ville impériale. La dynastie des Babenberg s'éteignit en 1246. Douze ans plus tard, la première basilique romane de la capitale fut détruite par un incendie ; reconstruite par le roi Ottokar de Bohême, alors suzerain de l'Autriche, elle a conservé de cette époque son grand portail et les tours qui l'encadrent, dites « tours des Païens ». Le gothique s'y affirma au XIVe siècle, et elle se présente actuellement comme une croix latine de cent dix mètres de longueur, la nef étant haute de vingt-huit mètres. On suspendit au portail d'entrée un os énorme, trouvé lors de la construction et attribué à la jambe d'un géant noyé par le déluge – il s'agissait sans doute d'un tibia de mammouth – qui fut enlevé au XVIIIe siècle.

La dynastie des Habsbourg s'installe à Vienne

Ottokar ayant été battu dans la plaine du Marchfeld, en 1278, par Rodolphe de Habsbourg, le vainqueur investit son fils Albert du duché d'Autriche. En 1365, le duc Rodolphe IV fonda l'université, la plus ancienne de langue allemande après celle de Prague, dont il ne subsiste qu'une façade datant du XVIIe siècle.

Le XVe siècle fut agité. Les révoltés de Bohême – les Hussites – mirent la ville en danger, et la Taborstrasse rappelle les fortifications effectuées à cette occasion. En 1515, l'empereur Maximilien Ier fit célébrer en grande pompe à Saint-Étienne le double mariage de son petit-fils et de sa petite-fille avec les enfants de Ladislas, roi de Hongrie et de Bohême, préparant ainsi l'empire des Habsbourg en Europe centrale.

Mais un nouveau danger menaçait Vienne, les Ottomans : après sa victoire de Mohacs contre le roi de Hongrie et de Bohême, Soliman le Magnifique vint l'assiéger avec une armée de plus de cent mille hommes. Les vingt mille soldats de la garnison, commandés par le comte Salm, résistèrent et, le 15 octobre, l'armée turque leva le siège. Désormais et pendant cent cinquante ans, Vienne fut une des places fortes de la chrétienté face à l'Infidèle. Un deuxième siège des Ottomans eut lieu en 1683 : deux cent mille hommes conduits par le grand vizir, Kara Mustafa, bloquèrent la ville défendue par le comte Starhemberg. Les faubourgs au-delà des murailles furent entièrement incendiés, la cathédrale reçut des boulets turcs qu'elle conserve encore dans sa tour. Le 19 septembre, une armée de secours commandée par Jean Sobieski, roi de Pologne, fit irruption des hauteurs de Kahlenberg et balaya le camp turc. La ville était libre et dans les années qui suivirent, les Ottomans ne furent plus une menace pour Vienne.

La capitale du Grand Duché se transforma alors sous l'emprise de l'art baroque. La colonne de la Trinité sur le Graben rappela l'épidémie de peste de 1679 ; dans les faubourgs en reconstruction, les familles aristocratiques firent bâtir de somptueuses résidences : le Belvédère du prince Eugène, les palais des Schwarzenberg, des Liechtenstein, des Auersperg et autres ; des embellissements furent apportés au château impérial de la Hofburg : bibliothèque, manège espagnol, aile de la Chancellerie, l'église Saint-Charles, la Karlskirche, à la mémoire de l'empereur Charles VI.

De Marie-Thérèse à François-Joseph

Sous Marie-Thérèse (1740-1780), Vienne commença à éclipser toutes les autres villes comme capitale de la musique avec Gluck, Mozart, Haydn, qui vécurent et moururent en ses murs. Son fils, Joseph II, fit ouvrir au public les grands jardins du Prater et d'Angarten au-delà du canal, jusque-là propriétés de la noblesse. Il reçut en 1782 Pie VI venu s'enquérir de la foi de l'empereur : l'entrevue fut somptueuse mais froide, et le souverain pontife rassuré. La ville évoluait vite, et la raideur du style néoclassique remplaçait dans les églises les aimables fantaisies du rococo. La Révolution française et l'Empire napoléonien marquèrent la capitale de l'Autriche. Le 13 avril 1798, Bernadotte, premier ambassadeur de la République, fit déployer à ses fenêtres un drapeau tricolore provoquant une petite émeute et la rupture des relations diplomatiques avec la France. Napoléon occupa la ville lors de la troisième coalition, de novembre 1805 à janvier 1806, puis du 11 mai au 19 novembre 1809 ; le Belvédère, qui avait été la résidence d'été du prince Eugène et servait de galerie aux tableaux de la collection impériale, fut déménagé par les soldats et les toiles expédiées en France. Napoléon logea dans le château de Schönbrünn ; la tradition viennoise veut qu'il ne visitait la capitale que le soir, à la lumière des torches. C'est à l'Augustinerkirche que fut célébré en 1810, par procuration, le mariage de Marie-Louise et de Napoléon. Le congrès de Vienne (18 septembre 1814-9 juin 1815), sous l'égide de Metternich, redessina la carte de l'Europe et, suivant l'expression célèbre de Talleyrand, fit « danser » les diplomates et les belles Viennoises. Mais le système de Metternich, marqué par un développement industriel qui porta la population de la capitale à 430 000 habitants en 1840, se termina par la fuite le 13 mars 1848 du chancelier dissimulé dans une voiture de blanchisseuse. À la suite d'une manifestation devant le siège de la Diète, un heurt eut lieu avec un bataillon de pionniers et la vieille ville se souleva. L'effervescence dura tout le printemps, marqué par des élections à un Reichstag constituant, tandis qu'un gouvernement libéral était présidé par l'archiduc Jean. En octobre, les révolutionnaires s'emparèrent de l'Arsenal, puis prirent d'assaut le ministère de la guerre : le ministre fut lynché et pendu à un réverbère. La ville fut reconquise par les troupes de Windisgrätz après une vive canonnade qui détruisit les faubourgs.

François-Joseph monta alors sur le trône (2 décembre 1848) et régna jusqu'en 1916. La capitale prit alors son aspect actuel. Les vieilles murailles furent rasées à partir de 1857 et un large boulevard ouvert, le Ring, sur lequel s'élevèrent les bâtiments qui font la gloire de Vienne : l'Opéra (1869), le Parlement (1883), les musées d'Art et d'Histoire naturelle (1881), l'Hôtel de Ville (1883), le Burgtheater (1888), l'université (1884) et d'autres encore. Vienne rivalisa avec Paris et fut une ville brillante qui dansait sur les airs des valses des Strauss. Elle était la capitale d'un empire qui couvrait toute l'Europe centrale.

Vienne au XXe siècle

La première guerre mondiale la réduisit à être celle de l'État autrichien. Les socialistes dominèrent la municipalité jusqu'en 1934 ; ils firent construire des blocs de logements bon marché qui donnèrent aux faubourgs une image de tristesse. Le gouvernement devint autoritaire en 1933 sous Dollfuss, assassiné par les nazis en juillet 1934 ; son successeur, Schuschnigg, essaya de résister au IIIe Reich qui envahit le pays le 12 mars 1938. Hitler, acclamé par la foule, visita sa conquête et annexa l'Autriche. Vienne n'était plus que la ville principale d'un Gau hitlérien. Elle connut de nombreuses déportations et six mille personnes furent exécutées dans sa prison. Elle fut bombardée par l'aviation anglo-américaine à partir de septembre 1944 et le siège de l'Armée rouge, qui dura une semaine, provoqua des dégâts importants : 270 000 Viennois perdirent leur logis. La ville fut occupée par les puissances victorieuses jusqu'au 15 mai 1955, date à laquelle fut signé le traité du Belvédère ; elle recouvrait son indépendance et l'Opéra pouvait rouvrir !

Il faut voir Vienne. Non seulement l'intérieur du Ring, mais aussi le Kahlenberg et les guinguettes de Grinzing, où l'on boit le vin nouveau, le Heuriger, l'incontournable château de Schönbrünn avec ses jardins créés par Marie-Thérèse, les faubourgs de Neubau, Altmansdorf ou Rudollfheim, sans oublier le Prater et sa kermesse éternelle.

Georges Castellan
Février 1999
 
Bibliographie
Histoire de Vienne Histoire de Vienne
Jean-Paul Bled
Histoire des grandes villes du monde
Fayard, Paris, 1998

Seize promenades dans Vienne Seize promenades dans Vienne
Léon de Coster, François Nizet
Castermann, Paris, 1997

La vie quotidienne à Vienne au temps de Mozart et Schubert La vie quotidienne à Vienne au temps de Mozart et Schubert
Marcel Brion
La Vie quotidienne
Hachette, Paris, 1986
Indispensable
Catalogue de l'exposition "Vienne 1880-1938, l’apocalypse joyeuse" Catalogue de l'exposition "Vienne 1880-1938, l’apocalypse joyeuse"
Jean Clair
Centre Pompidou, Paris, 1986

Vienne 1900, une identité blessée Vienne 1900, une identité blessée
Michael Pollak
Histoire
Folio, 1994

Vienne au crépuscule Vienne au crépuscule
Arthur Schnitzler
Biblio Romans
LGF, 1987

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