Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Venise triomphante
Elisabeth Crouzet-Pavan
Professeur d’histoire du Moyen Âge à l’université Paris IV-Sorbonne

Tournant résolument le dos à l'Italie, Venise apparaît, dès la fin du Moyen Âge et au tournant de la première Renaissance, comme une cité puissante et glorieuse, née de la mer mais aussi de la volonté de ses hommes qui l'érigèrent patiemment ou parcoururent les mers pour lui revenir, chargés de trésors. Ainsi s'explique le fabuleux décor vénitien… Élisabeth Crouzet-Pavan qui a notamment publié chez Albin-Michel, en 1999, Venise triomphante. Les horizons d'un mythe, nous convie à redécouvrir, à travers un labyrinthe de ruelles calmes et de canaux, l'âme de cette cité « très miraculeuse », selon les dires de Pétrarque.

Les origines de Venise : une cité née de l'eau

Venise naît dans l'eau, Venise naît de l'eau. Et à qui la découvre, elle offre, dressé au-dessus de la ligne de ces eaux, le spectacle d'un semis de maisons, de palais et d'églises. Pourtant, Venise est une ville atypique, installée dans un site qui peut paraître impropre à la vie. Ce centre peuplé au XVe siècle de cent mille habitants, cette métropole commerciale dominante, cette puissante cité-État est en somme une ville amphibie, dont les murailles sont faites d'eau.

L'aventure vénitienne débute dans les marais malsains du fond du golfe Adriatique. Pourquoi une telle installation ? Longtemps on a présumé que les fondateurs, fuyant les invasions barbares, auraient choisi de vivre dans ce refuge inaccessible.

Différentes campagnes archéologiques sont venues, depuis les années 1960, appuyer la thèse d'une colonisation romaine antérieure, en fait simplement ponctuelle, du nord de la lagune. Dans les premiers siècles après Jésus-Christ, un établissement, probablement stable, exista à Torcello.

Mais les calamités naturelles des Ve et VIe siècles – inondations, bouleversements hydrographiques – vinrent interrompre ce phénomène de colonisation. Une lettre d'un fonctionnaire du royaume ostrogoth, Cassiodore, décrit alors les lagunes. En date de 537-538, ce document dépeint un paysage incertain de vase et de roseaux et des hommes en barques, « aquatiques comme les oiseaux qu'ils chassent ». La pêche, les transports et l'exploitation des salines occupent ces lagunaires. Ainsi s'est organisée une rudimentaire économie de l'eau que le texte détaille avec curiosité. Tout dit, dans ce tableau, une vie incertaine et des commencements laborieux.

Le premier peuplement des lagunes précède ainsi les migrations consécutives aux attaques armées. Mais, à la fin du VIe siècle, l'implantation humaine change véritablement de forme. L'invasion des Lombards provoque une rupture. Partout où ils arrivent à proximité de la lagune, paysans et citadins abandonnent la terre ferme pour le refuge des îles et des cordons littoraux. Les Byzantins, qui concentrent la défense autour de Ravenne et qui, traditionnellement, comptent sur leur flotte pour résister aux vagues des Barbares, favorisent peut-être ce repli.

L'exode vers les îlots avait été massif, il fut définitif et la vie, dans les lagunes, prit effectivement, à ce moment, de nouveaux contours. Le bassin lagunaire offrait sans doute la protection d'un abri. Mais l'environnement se révélait ingrat, voire répulsif, les ressources maigres et la vie difficile. Les travaux d'aménagement, par nécessité, commencèrent tôt. Pour survivre, il fallait consolider les rives, drainer la terre, construire avec des matériaux précaires, puis avec des briques et des pierres que l'on allait chercher en terre ferme. Très vite pourtant, si l'on songe à l'ampleur des obstacles et à la pauvreté des moyens techniques, des églises s'élevèrent, des petites cités furent édifiées dont parfois il ne reste rien aujourd'hui : elles ont été avalées par les marécages et la transformation du milieu. L'on peut préciser ainsi qu'en 639, trois quarts de siècle seulement après la migration, était fondé dans l'îlot de Torcello le grand sanctuaire de la lagune septentrionale, la basilique dédiée à la Vierge. Ce monument est célèbre pour ses mosaïques, exécutées en grande partie au XIIe siècle, comme L'Apothéose du Christ et le Jugement universel.

En 810, un événement lourd de conséquences marque le cours de cette lente croissance. Le siège du duché s'installe sur les îlots de Rialto-Venise. Une nouvelle histoire commence, celle de la construction de Venise et celle de l'émancipation progressive de la lagune.

Rialto-Venise : vers l'indépendance

L'émancipation de Venise se fit progressivement. En droit, la lagune demeurait une province byzantine dont le duc était également consul impérial. Toutefois, et surtout après la prise de Ravenne et de son territoire par les Lombards, les Byzantins eurent de plus en plus de difficultés à faire respecter leur autorité sur les lointaines terres italiennes. En outre, la richesse et la puissance navale croissante de Venise accélèrent ce processus d'émancipation. D'abord, les Grecs, dans les luttes qui les opposent sur mer à leurs différents ennemis, demandent l'aide de leur cité sujette. Puis, assez rapidement, la flotte vénitienne mène, seule, des expéditions navales pour le compte des Byzantins. C'est en récompense de ces actions militaires que les Vénitiens obtiennent les successifs privilèges commerciaux qui favorisent leur activité marchande en Orient. L'un des épisodes qui marque le plus significativement cette volonté d'indépendance est celui du transfert des reliques de saint Marc, en 828. Deux marchands de la lagune parviennent à dérober à Alexandrie les reliques de Marc, qui était réputé avoir évangélisé les lagunes. Le corps du saint est rapporté triomphalement à Venise et, pour l'abriter, une basilique est construite. Ainsi la ville se place sous la protection d'un nouveau patron, latin – le premier, saint Théodore, était grec – qui cristallise le patriotisme et l'esprit d'indépendance.

Une cité qui se voulait miraculeuse

L'histoire de Venise se confond, on le sait, avec celle d'une extraordinaire expansion maritime. Jusqu'à l'avancée turque de la deuxième moitié du XVe siècle, l'empire colonial tient sous sa coupe la Méditerranée. Les marchands vénitiens sont actifs sur toutes les places commerciales, de Constantinople à la Crète, de Bruges à l'Arménie, de l'Afrique du Nord à l'Eubée. Mais l'histoire de la ville se confond aussi avec celle d'une deuxième expansion, à savoir la création d'une agglomération là où il n'y avait que de l'eau, de la boue et des roseaux. Si l'on excepte en effet quelques affleurements rocheux ou de rares îlots plus solides, le sol même n'existait pas. L'expansion urbaine supposait donc, en une première et indispensable étape, de créer ce sol avant de bâtir. Il fallut une série d'avancées, de conquêtes sur la lagune et les étangs intérieurs, une vague d'assèchements, de palifications et d'apports de terre – laquelle vague, qui calque l'histoire du peuplement, enfla au cours des siècles jusqu'à devenir une formidable entreprise qui multiplia les lieux de l'implantation. Elle fit naître des îles à la place de l'eau. Quant au réseau des canaux, si l'on excepte l'axe du Grand Canal qui donne sa forme générale à l'agglomération, il ne constitua pas davantag avec constance, remodelé. Et la toponymie, par les termes de rio terrà ou de piscina, rappelle au promeneur d'aujourd'hui ces opérations de comblement d'hier. De même, les rares rues rectilignes, les salizzade, qui tranchent sur l'habituel lacis des ruelles, reprennent souvent le tracé d'un canal asséché dont le souvenir serait autrement perdu.

Ces brèves évocations ne suffisent cependant pas à rendre compte de tous ces chantiers qui, grands et petits, furent poursuivis pendant des siècles. Seules les interrompaient les flambées de peste ou les périodes de récession économique. Il faut se représenter une activité intense. Aux confins de Venise, à l'arrière de centaines de jardins, jour après jour, des pieux sont plantés, des planches enserrent quelques mètres de sol spongieux, on porte là des gravats, du sable, voire des ordures, et un lent grignotage opère. Ailleurs, on perce des ruelles ou on les pave. Des quais sont aménagés, consolidés quand l'eau les érode. Des ponts sont construits, reconstruits, en bois, en pierres. Le premier réseau des canaux a été en effet, dès la fin du Moyen Âge, doublé par un deuxième réseau de voies terrestres. Entre les deux systèmes de communication, les fonctions s'équilibrent. Les hommes empruntent plutôt les calli, à moins que l'absence de passerelle sur une voie d'eau les oblige à utiliser la gondole pour un traghetto. Quant aux marchandises, du port au marché, de l'Arsenal aux entrepôts, elles circulent sur les canaux.

Venise fut ainsi graduellement bâtie. Les richesses gagnées grâce à l'activité commerciale ont permis de construire en bois, en briques, en calcaire, en marbre. Dépouilles et trophées, volés à travers un Orient grand ouvert aux entreprises des marchands, sont venus orner et enrichir la ville. Pétrarque, au XIVe siècle, la jugeait « cité très miraculeuse ». À tous les visiteurs qui la découvrent au XVe ou au XVIe siècle, au temps de sa plus grande prospérité, elle apparaît bien comme un prodigieux artefact.

Promenade dans une cité-monde

Les récits de ces visiteurs, comme la peinture du temps, permettent de faire surgir quelques images. Et voici d'abord la place San Marco. Les étrangers sont débarqués sur cette rive, puisque c'est là que se trouve le port des voyageurs. Les auberges, les tavernes, les étuves sont nombreuses dans la zone et une imposante flottille de barques, autour du pont della Paglia, attend les clients. Les roses du palais ducal, les ors de la basilique multiplient les effets chromatiques. À coup de coupoles, de mosaïques et de voûtes, la basilique reconstitue la splendeur de Byzance. Au portail, se dresse le quadrige des chevaux de bronze doré pris lors du sac de Constantinople pendant la quatrième croisade. Gothique, le palais affiche des éléments mauresques. Gothique encore, la porte della Carta multiplie les ciselures et les effets décoratifs. Saint Théodore et le lion de saint Marc campent l'un et l'autre sur les deux colonnes monumentales qui délimitent la Piazzetta. Le décor, comme la ville, joue entre l'Orient et l'Occident. Il rappelle le passé byzantin, les liens séculaires avec le Levant comme une tradition occidentale réinterprétée. Il suggère les liens de Venise avec l'Italie et la Méditerranée et, au-delà même de son empire d'îles et de comptoirs, avec des horizons lointains et merveilleux. Et à force d'être étrange et composite, il devient unique.

La place s'ouvre sur le bassin de San Marco. Le palais ducal, à l'étage supérieur, par d'immenses fenêtres, respire aussi vers la lumière et la mer d'où vient la richesse. Des bateaux sont mouillés plutôt qu'appontés, et toutes les représentations dépeignent leur forêt touffue de mâts, le pullulement des allèges qui naviguent des galères aux entrepôts et, sur les quais, une activité intense. Du côté de San Marco, dans les greniers démolis par les Français en 1810, on décharge le blé nécessaire au ravitaillement de cette métropole. En face, dans les magasins de la pointe de la Douane, marchandises, sacs et ballots s'entassent : gommes, baumes et épices, sucre et coton, soie et tapis… Plus loin, ce sont des pondéreux que l'on stocke dans les greniers : les tonnes de sel que Venise revend, selon un véritable régime de métropole, en Adriatique et en Italie du Nord.

Et puis, au centre géographique de la cité, au coude du Grand Canal, là où pendant des siècles passa l'unique pont qui reliait les deux rives de la cité, dans l'île du Rialto, le grand marché a été établi. Au pied du pont commençaient les rives de Venise, celles du vin, celles du fer, encombrées, assiégées par les bateaux et les chalands. Docks et entrepôts, bureaux des magistratures économiques y ont été peu à peu construits. De l'autre côté du pont, mais vers Cannaregio cette fois, se dressaient les grandes halles, aux fruits, aux herbes, aux poissons… Qui en revanche avançait dans l'île, depuis le pont, découvrait un spectacle tout autre : des rues commerçantes, et une théorie de boutiques – drapiers, fourreurs, orfèvres, apothicaires… Mais le cœur du marché se situait sur la droite, au pied de la petite église de San Giacomo di Rialto, sur le Campo. Là se retrouvaient les marchands vénitiens et étrangers. Là se concluaient les marchés et se fixait le cours du poivre. Là se situait, répètent les textes, « le lieu le plus riche du monde ».

Ainsi fut tôt admirée la « triomphante cité » édifiée au milieu des paluds salés.

Elisabeth Crouzet-Pavan
Février 1999
 
Bibliographie
"Sopra le acque salse" : espaces, pouvoirs et société à Venise, à la fin du Moyen Âge "Sopra le acque salse" : espaces, pouvoirs et société à Venise, à la fin du Moyen Âge
Élisabeth Crouzet-Pavan
École Française de Rome
De Boccard, Paris, 1991

Venise : Une invention de la ville (XIIIe-XVe siècle) Venise : Une invention de la ville (XIIIe-XVe siècle)
Élisabeth Crouzet-Pavan
Champ Vallon, 1998

Venise triomphante : les horizons d'un mythe Venise triomphante : les horizons d'un mythe
Élisabeth Crouzet-Pavan
Albin Michel, Paris, 1999

Histoire de Venise Histoire de Venise
Christian Bec
Que sais-je ?
PUF, Paris, 2002

La République de Venise La République de Venise
Charles Diehl
Champs Histoire
Flammarion, Paris, 1993

Guide littéraire de Venise Guide littéraire de Venise
Jean-Luc Marret
Favre, Lausane, 2000

Venise, une république maritime Venise, une république maritime
Frederic Chapin Lane, Yannick Bourdoiseau, Marie Ymonet
Champs Histoire
Flammarion, Paris, 2001

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter