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Van Gogh et Gauguin, ou le bonze et le bagnard
Pascal Bonafoux
Ecrivain et critique d'art. Professeur d'histoire de l'art à l'université.

À partir du point focal constitué par leurs deux mois de vie commune en Arles, Pascal Bonafoux évoque le parcours pictural qui fut celui de Van Gogh et de Gauguin et les motifs profonds de cette expérience de travail associé, ses espoirs et ses difficultés, en nous rappelant les mots même des deux artistes. Mais, au-delà des malentendus qui furent à l'origine de la fin brutale de l'« atelier du Sud », il nous montre comment cette confrontation joua le rôle d'un choc révélateur dont les prolongements se retrouvent dans les œuvres postérieures de chacun, ainsi qu'en témoigne abondamment l'exposition.

Jean Valjean et Bouddha

Gauguin écrit : « J'arrivai à Arles fin de nuit et j'attendis le petit jour dans un café de nuit. Le patron me regarda et s'écria : C'est vous le copain ; je vous reconnais. » Pour Ginoux, il n'y a pas le moindre doute. L'homme qui vient de descendre du train parti la veille de Paris et d'entrer dans le Café de la gare ne peut être que Gauguin. Quelques jours plus tôt, Van Gogh lui a montré l'autoportrait que Gauguin a peint à Pont-Aven et qu'il a reçu le 4 octobre. Sans doute Ginoux a-t-il demandé à Vincent pourquoi Gauguin avait, à l'aplomb de la dédicace « À l'ami Vincent », écrit le titre du roman de Victor Hugo, Les Misérables. Et Vincent lui a sans doute expliqué que Gauguin, dans la lettre qui accompagne ce portrait, lui a écrit avoir voulu se représenter en Jean Valjean. Jean Valjean, le bagnard. Dans le barda que Gauguin transporte avec lui, il y a une toile : un autoportrait de Vincent, la réponse de Vincent à l'autoportrait de Gauguin. Et sans doute Gauguin porte-t-il avec lui la lettre de Vincent où, à propos de cette toile, il lui a précisé : « J'ai un portrait de moi tout cendré. La couleur cendré qui résulte du mélange de véronèse avec la mine orangée pâle, tout uni à vêtement brun rouge. Mais exagérant moi aussi ma personnalité j'avais cherché plutôt le caractère d'un bonze simple adorateur du Bouddha éternel. » À son frère Théo, Vincent a confirmé : « Mon portrait que j'envoie à Gauguin en échange se tient à côté j'en suis sûr, j'ai écrit à Gauguin en réponse à sa lettre, que s'il m'était permis à moi aussi d'agrandir ma personnalité dans un portrait, j'avais en tant que cherchant à rendre dans mon portrait non seulement moi, mais en général un impressionniste, j'avais conçu ce portrait comme celui d'un bonze, simple adorateur du Bouddha éternel. » Mêmes mots…

Boudoir de femme

En ce mardi 23 octobre 1888 commence à Arles le dialogue d'un bagnard et d'un bonze… Commence enfin, car il y a des mois que Vincent attend Gauguin. C'est le 28 mai que Vincent a proposé à Théo de le faire venir en Arles pour mettre fin aux soucis qui sont les siens. Gauguin a hésité : il faudra meubler la maison jaune, acheter des lits, payer le voyage de Gauguin de Pont-Aven jusqu'à Arles. Il faudra encore que Théo consente à verser – c'est une proposition de Vincent – deux cent cinquante francs chaque mois à Gauguin en échange desquels, chaque mois, Gauguin cédera une toile à Théo. Ce n'est qu'à la fin du mois de juin que Gauguin a confirmé à Théo qu'il irait rejoindre Vincent en Arles. Et, depuis, Vincent a attendu Gauguin. Si la chambre que Vincent a installée pour lui-même tient de la cellule de monastère, en revanche celle qu'il a préparée pour Gauguin est « comme un boudoir de femme réellement artistique ». Un « boudoir de femme »… Est-ce ce qui convient à Gauguin qu'il a rencontré en novembre 1887 ? C'est loin d'être évident. Quelques jours à peine après son arrivée, Vincent doit en prendre conscience. Le 28 octobre, il écrit à Théo : « Je savais bien que Gauguin avait voyagé mais j'ignorais qu'il était vrai marin… Il a été vrai gabier dans la hune et vrai matelot. » Premier malentendu… qui est loin d'être le dernier. Que Vincent puisse écrire à propos de ce marin auquel il a préparé un boudoir : « Cela me donne pour lui un terrible respect et dans sa personne encore plus une absolue confiance » ne change rien à l'affaire.

Introuvable Japon

Théo a certainement fait part à Gauguin de ce que Vincent a découvert en Arles. Peut-être lui a-t-il fait savoir que, lors de son arrivée en février 1888, il lui avait écrit : « Et les paysages dans la neige avec les cimes blanches comme un ciel aussi lumineux que la neige étaient bien comme des paysages d'hiver qu'ont fait les Japonais. » Peut-être lui a-t-il fait savoir aussi que, le 18 mars encore, Vincent lui écrivait : « Le paysage me paraît aussi beau que le Japon pour la limpidité de l'atmosphère et les effets de couleur gaie. » Et peut-être ces constats de Vincent sont-ils devenus des promesses. Or, ces promesses ne sont pas tenues, d'où le dépit de Gauguin : « Je suis à Arles tout dépaysé, tellement je trouve tout petit, mesquin, le paysage et les gens. Vincent et moi sommes bien peu d'accord en général, surtout en peinture. Il est romantique et moi je suis plutôt porté à un état primitif. » Implacable malentendu. Gauguin et Vincent rassemblés pour peindre ensemble ne voient pas les mêmes choses. Constat dépité de Gauguin : « C'est drôle, Vincent voit ici du Daumier à faire, moi au contraire, je vois du Puvis coloré à faire mélangé de Japon. »

Couleur locale

En dépit de ces malentendus, Gauguin et Vincent travaillent. Ils peignent, et leurs « motifs » sont les mêmes. Le 2 novembre 1888, Vincent écrit à Théo : « Gauguin a dans ce moment en train une toile du même café de nuit que j'ai peint aussi, mais avec des figures vues dans les bordels. » Le commentaire de Gauguin est différent, dans sa lettre à Émile Bernard écrite en ce même mois : « J'ai fait aussi un café que Vincent aime beaucoup, et que j'aime moins. Au fond, ce n'est pas mon affaire et la couleur locale, canaille, ne me va pas. C'est une affaire d'éducation et on ne se refait pas. » La « couleur locale » convient si peu à Gauguin que, lorsqu'après avoir vu au cours d'une promenade avec Vincent une vigne rouge, « vigne rouge, toute rouge, comme du vin rouge » qu'aussitôt Vincent peint, ponctuée par les robes des vendangeuses d'Arles, Gauguin qui prend à son compte le même sujet décrit sa toile à Émile Bernard avec ces mots : « À gauche Bretonne du Pouldu noire et tablier gris. Deux Bretonnes baissées, à robes bleu vert clair et corsage noir. »

Électricité excessive

Et le travail continue. Le 4 décembre 1888, Vincent à Théo : « Nos journées se passent à travailler, travailler toujours, le soir nous sommes éreintés et nous allons au café, pour nous coucher de bonne heure après ! Voilà l'existence. » Différence essentielle dont Vincent a fait part à Théo quelques jours plus tôt : « Gauguin malgré lui et malgré moi m'a un peu démontré qu'il était temps que je varie un peu, je commence à composer de tête, et pour ce travail là toutes mes études me seront toujours utiles, lorsqu'elles me rapelleront d'anciennes choses vues ». Il faut lire et relire encore les mots auxquels Vincent a recours, signes de sa réticence : « malgré lui et malgré moi », « un peu démontré ». Sur quoi Vincent et Gauguin s'accordent-ils au bout du compte ? Peu de chose… Au retour d'une visite à Montpellier où ils ont découvert ensemble la collection Bruyas, Vincent ne peut qu'écrire à Théo : « Gauguin et moi causons beaucoup de Delacroix, Rembrandt, etc. La discussion est d'une électricité excessive, nous en sortons parfois la tête fatiguée comme une batterie électrique après la décharge. » Situation qui est tout aussi intolérable pour Gauguin, qui a prévenu Théo à la mi-décembre 1888 : « Tout calcul fait, je suis obligé de rentrer à Paris. Vincent et moi ne pouvons absolument vivre côte à côte sans trouble par suite d'incompatibilité d'humeur. » Impossible dialogue. Si Gauguin peint le portrait de Vincent en train de peindre des tournesols, Vincent à la vue de ce portrait ne peut que murmurer : « C'est bien moi, mais moi devenu fou. » Et Vincent ne peint pas de portrait de Gauguin. Il ne peint que son fauteuil, fauteuil où Gauguin n'est pas assis, fauteuil sur lequel sont posés « deux romans et une chandelle ».

Quelque chose de voulu et de grave

Le 9 janvier 1889, Vincent écrit à Théo à propos d'un autoportrait que Gauguin a peint quelques semaines plus tôt : « Si tu comparais le portrait que Gauguin a fait de soi alors, avec celui que j'ai encore de lui, qu'il m'a envoyé de Bretagne en échange du mien, tu verrais que personnellement il s'est en somme tranquillisé ici. » Cette tranquillité-là n'est pas celle de Vincent et ne sera plus jamais la sienne. Vincent est seul. Gauguin est reparti d'Arles le 26 décembre 1888, avec Théo venu en Arles retrouver Vincent enfermé à l'Hôtel-Dieu : il s'est tranché le lobe de l'oreille gauche le 23 décembre 1888. D'Auvers-sur-Oise où il vient de s'installer, Vincent écrit à Gauguin pour le remercier d'une lettre qu'il lui a fait parvenir. Et Vincent veut recommencer d'espérer. Il veut croire qu'il lui sera possible de retrouver Gauguin. Il veut croire qu'un jour, il pourra le rejoindre à Pont-Aven : « Il est fort probable que – si vous me le permettez – je viendrai pour un mois vous y rejoindre, pour y faire une marine ou deux, mais surtout pour vous revoir. […] De ces jours-là nous chercherons à faire quelque chose de voulu et de grave, comme cela serait probablement devenu si nous eussions pu continuer là-bas. » Qu'auraient-ils pu « continuer là-bas » ? Gauguin de n'être pas un bagnard, Vincent un bonze ? Et le dialogue de ce bagnard et de ce bonze aurait-il pu ne pas cesser d'être un malentendu ?

Pascal Bonafoux
Octobre 2001
 
Bibliographie
Van Gogh, l'atelier d'Arles Van Gogh, l'atelier d'Arles
Pascal Bonafoux
Découvertes
Gallimard, Paris, 2000

Van Gogh, le soleil en face Van Gogh, le soleil en face
Pascal Bonafoux
Découvertes
Gallimard, Paris, 1987

Van Gogh Van Gogh
Pascal Bonafoux
Les Carnets de l'art
Éditions du Chêne, Paris, 1998

Gauguin : ce malgré moi de sauvage Gauguin : ce malgré moi de sauvage
Françoise Cachin
Découvertes
Gallimard, Paris, 1998

Van Gogh, l'atelier du midi Van Gogh, l'atelier du midi
Pascal Bonafoux
Découvertes
Gallimard, Paris, 1998

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