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Matera et ses Sassi
La ville minérale
Paysage raviné, dominé par un haut campanile, d'où s'écoule en désordre un fouillis de maisons, pour beaucoup creusées dans la paroi calcaire avec laquelle elles se confondent souvent : voici Matera, ocre et grise sous le soleil brûlant qui semble calciner ses pierres, caractéristique de ce Mezzogiorno italien, si original.

Une origine millénaire
Dans ce paysage dantesque, on se demande ce qui a pu attirer les hommes. Pourtant, l'Antiquité voit déjà l'occupation de la Civita, la « cité », qui s'enroule encore aujourd'hui autour du duomo. Mais le développement est lent : la région est à l'écart des zones d'influence des villes grecques florissantes de la côte, puis, plus tard, de la grande voie de communication nord-sud, la via Appia.
Il faut attendre le Moyen Age pour assister à l'affirmation du pouvoir religieux. Matera voit l'installation, dans les grottes du canyon de la Gravina, de communautés monastiques nombreuses et dynamiques. Les moines, pour installer leurs églises, n'hésitent pas à creuser la roche naturelle : cela nous vaut aujourd'hui plus de cent trente sanctuaires rupestres autour de la ville, décorés, pour les plus beaux, de fresques primitives et émouvantes. Les premières communautés sont exclusivement « grecques », puis des moines bénédictins « latins », accompagnant les armées lombardes, peuplent bientôt les rochers et contribuent à faire glisser cette région dans l'orbite « romaine ». Pour la première fois, la population de la Civita sort des remparts et colonise le quartier monastique en s'installant dans ce qu'on appelle désormais les Sassi (« les cailloux »).

Pendant tout le Moyen Age, l'Eglise profite des luttes entre féodaux et pouvoir royal pour affermir sa domination : au XIIIe siècle, Matera est érigé en archevêché et la cathédrale s'élève bientôt tout en haut de la ville (1203-1230). Elle reste un exemple du style roman apulien, dépouillé et sobre.

Un écosystème urbain exemplaire mais fragile
Au fil du temps, les Sassi prospèrent et s'organisent, se couvrant de maisons et de jardins. Les ressources naturelles – soleil, terre, eau –, ingrates en apparence, sont utilisées au mieux. Une forte complémentarité s'instaure entre Civita et Sassi. De nombreux fonctionnaires royaux s'installent à Matera et la font prospérer.

Le pouvoir religieux, lui, a depuis longtemps colonisé le Piano, le plateau, partie haute de la ville, couvert de couvents et de séminaires.
Mais, bientôt, on assiste au divorce progressif entre les Sassi et la Civita. Les voies de communication verticales, tellement vitales, sont de plus en plus interrompues par des constructions nouvelles. Les Sassi, occupés par une population à majorité agricole et ouvrière, sont surpeuplés. Huit ou neuf personnes – et les animaux ! – s'entassent parfois dans une seule pièce. L'insalubrité gagne.

L'Enfer de Dante
Au pouvoir depuis 1922, Mussolini choisit de faire de cette région reculée un lieu de relégation pour les opposants au régime. Parmi eux, Carlo Lévi, médecin, est envoyé de 1935 à 1936 dans un petit village de Lucanie. Il compare son environnement aux cercles infernaux de Dante. Juste après la seconde guerre mondiale, il publie un roman qui fera grand bruit : Le Christ s'est arrêté à Eboli. Il y raconte sa vie d'exilé, parmi les paysans frustes mais généreux, et ce pays du Sud où Dieu semble ne s'être jamais aventuré, tant il est abandonné de tous. Ecoutons-le : « ...ce monde en marge de l'Histoire et de l'Etat, éternellement passif, cette terre sans consolation ni douceur, où le paysan vit, dans la misère et l'éloignement, sa vie immobile sur un sol aride, en face de la mort. » A Matera, une route circulaire achève d'isoler les « Cailloux » : l'ancien système de collecte d'eau ne fonctionne plus, air et lumière manquent dans les habitations troglodytiques, l'antique écosystème a vécu.

Après-Guerre : Matera, laboratoire urbain
Le roman de Carlo Lévi provoque une prise de conscience générale. Un ministre parle même de honte nationale. Enfin, l'Etat italien réagit. Ce sera la loi De Gasperi, de 1952, qui planifie l'évacuation des Sassi et le relogement des familles dans des bourgs ruraux neufs. Matera devient un laboratoire des théories urbanistiques de l'époque. La réalité est pourtant moins rose : loin de retrouver l'esprit de communauté des Sassi, les populations déplacées sont logées dans des bâtiments sans âme auxquels elles s'adaptent mal. Pour éviter leur retour, on n'hésite pas à murer portes et fenêtres. Plus question de réhabilitation : les premières maisons s'écroulent en 1965.

De la honte nationale au patrimoine de l'humanité
Pourtant, l'idée qu'il faut sauver les Sassi fait son chemin. La gestation est lente, mais, bientôt, les premières décisions tombent, avec un objectif difficile mais ambitieux : réinsérer les Sassi dans la ville, sans perdre la culture particulière de leurs habitants. On revient aux équilibres du passé. Le fonctionnement des Sassi, basé sur la gestion intelligente des ressources naturelles, rencontre les idées sur le développement durable qui deviennent à la mode en Europe. L'aboutissement de ce processus est heureux : en 1993, l'architecte en chef Laureano a le bonheur de voir l'UNESCO classer les Sassi au patrimoine de l'humanité.
Aujourd'hui, nombre de façades ont été restaurées, mais derrière, le confort moderne a pris possession des Sassi. Chaque année, à la nuit tombante, les lumières sont un peu plus nombreuses à jaillir sur les collines de Matera, preuve que les gens se réinstallent. Et avec eux, la vie renaît : plus de 1 500 personnes habitent aujourd'hui dans les Sassi.
Le spectacle de ces maisons, où le toit de l'une sert souvent de terrasse à l'autre, reste toujours aussi prenant, et témoigne de l'acharnement des hommes du Sud à domestiquer cette terre hostile mais belle, qui est la leur, définitivement...
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