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La villa Pisani de Stra et ses jardins
Ou la nostalgie vénitienne de l'âge d'or
Véritable palais princier, la villa Pisani de Stra fut édifiée au cours de la décennie 1730 sur les rives de la Brenta, sinueuse voie d'eau menant de la lagune vénitienne à Padoue. Elle compte parmi les plus somptueuses et les plus imposantes demeures patriciennes bâties en dehors de Venise, sur la « Terre ferme ». Conquise et valorisée à la fin du Quattrocento, celle-ci contribue par ses ressources agricoles, au même titre que le commerce maritime, à la puissance économique de la Sérénissime. Dès le XVIe siècle, y fleurissent de prestigieuses résidences destinées aux nobles vénitiens et dessinées par les plus grands architectes, comme Palladio, Sansovino, Scamozzi ou Longhena.

La manie de la villégiature
Alors que s'amorce, au XVIIIe siècle, l'inéluctable déclin de Venise, la « manie de la villégiature », selon l'expression consacrée par Goldoni, s'empare littéralement des esprits : « L'innocent divertissement est devenu une de nos passions, une manie, un excès. Virgile, Sanazaro et tant d'autres panégyristes de la vie champêtre ont rendu les hommes amoureux de l'amène tranquillité du retrait. » Mais, en même temps, « l'ambition a pénétré dans les forêts ; les villégiateurs emportent avec eux leur pompe à la campagne ».

Dans un cadre bucolique idéalisé, la villa se veut à la fois le reflet magnifié de l'ancienne Arcadie et l'indice de la plus haute réussite sociale. En confiant à Girolamo Frigimelica puis à Pietro Gradenigo la réalisation à Stra d'une nouvelle villa, la famille Pisani, l'une des plus anciennes de Venise, faisait acte de représentation et réaffirmait symboliquement la gloire atteinte au cours des siècles. L'un de ses membres, Alvise Pisani, que sa brillante carrière de diplomate avait conduit à Versailles, en Angleterre et en Allemagne, n'allait-il pas devenir le cent-quatorzième doge de la République ?

Jardins et dépendances
Les Pisani avaient acheté des terres à Stra dès le XVIIe siècle et fait construire une première demeure seigneuriale, mais ses dimensions, par trop modestes, ne pouvaient satisfaire très longtemps l'ambition d'Alvise et de ses frères qui confièrent à Girolamo Frigimelica la réalisation d'une nouvelle villa. Son projet prévoyait le remplacement de l'ancien édifice par un exubérant palais baroque, dont le musée Correr à Venise a conservé une maquette en bois. Mais le chantier, qui débuta en 1720, favorisa d'abord l'aménagement sur onze hectares d'un vaste jardin à la française, ponctué ci et là d'étonnants « caprices », ainsi le labyrinthe de verdure se déployant autour d'un escalier circulaire, le Kafeehaus, surplombant une petite colline entourée d'eau, ou encore la ravissante exèdre à six arcs.

Au fond du parc, Frigilemica, en jouant savamment de la perspective, dessina aussi de magnifiques écuries, dont la splendeur paisible et harmonieuse rappelait celle des palais palladiens, tout en s'animant d'une décoration foisonnante de vases et de statues. On lui doit enfin les portes monumentales qui firent l'admiration, non seulement de Montesquieu en 1728, mais encore du président des Brosses quelques années plus tard. L'étonnant portail du Belvédère notamment, est flanqué d'immenses colonnes corinthiennes, couronnées par des allégories du printemps et de l'automne et entourées de chaque côté d'un escalier hélicoïdal menant à une « terrasse enchanteresse située au sommet du péristyle ». Peu à peu, les terres de Stra se transmuaient en un véritable paradis terrestre, digne écrin d'un palais qui restait encore à ériger. Le temps manqua cependant à Frigimelica qui mourut à Modène avant même de s'être attelé à sa construction. Les Pisani se tournèrent alors vers un jeune architecte originaire de Castelfranco Veneto, Francesco Maria Preti.

La villa voit le jour
Celui-ci conserva toutes les réalisations de son prédécesseur, mais présenta un nouveau projet pour la villa : dès 1735, un palais monumental allait voir le jour, à la fois imprégné du classicisme naissant et de réminiscences baroques. La façade principale compte ainsi un atrium central à colonnes, soutenu à la base par de puissantes cariatides, tandis qu'au-dessus s'élève un grand fronton couronné de statues. Les deux ailes rythmées de pilastres et décorées de sculptures en haut-relief sont flanquées à chaque extrémité d'un corps latéral identique. Chacune d'entre elles abrite une cour intérieure entourée de portiques, que de nombreux visiteurs allaient bientôt traverser avant de se rendre aux somptueuses réceptions organisées par les Pisani. Lorsqu'ils arrivaient de la lagune, il leur fallait traverser d'abord le canal de la Brenta à bord du burchiello, une imposante embarcation, traînée par des chevaux depuis le chemin de halage.

Mouvantes et incertaines, les limites de Venise s'étiraient ainsi bien au-delà de la ville, tandis qu'en hommage à Alvise, élu la même année cent-quatorzième doge de Venise, on dotait symboliquement l'extraordinaire palais de cent quatorze pièces.

Ors et décors

Avec la mort d'Alvise, en 1741, les travaux s'interrompirent pendant une vingtaine d'années. Son fils, Ermolao, n'engagea une nouvelle campagne d'embellissement qu'après avoir épousé Giustiniana Pisani, apparentée à une lignée secondaire. Au plafond de l'immense salle de bal, Giambattista Tiepolo peignit ainsi avec ses fils, de 1761 à 1762, une apothéose de la maison Pisani, dont les vertus renvoyaient à celles de la République. Il signait là sa dernière œuvre en Vénétie avant son départ définitif pour l'Espagne. Jacopo Guarana et Pietro Visconti allaient reprendre le flambeau et achever la décoration à fresque des murs. Par la suite, Guarana orna, en 1770, le plafond de la salle de Bacchus d'une remarquable scène mythologique, encadrée en trompe l'œil d'une délicate guirlande dorée. Le faste, la gloire et les plaisirs semblaient à jamais inscrits dans le programme iconographique de la villa, mais c'était sans compter avec la chute prochaine de la Sérénissime, qui allait précipiter le déclin des Pisani.

Du palais au musée

En 1806, Ermolao, couvert de dettes, fut contraint de vendre sa villa de Stra à Napoléon qui la destinait à Eugène de Beauharnais, vice-roi d'Italie. Sa « modernisation » entraîna, de 1807 à 1814, une série d'importantes transformations à l'intérieur, durant lesquelles les fresques de Tiepolo manquèrent même de disparaître. La villa passa ensuite aux mains des Habsbourg jusqu'au rattachement de la Vénétie au royaume d'Italie en 1866.

Elle perdit alors définitivement sa fonction de représentation pour devenir, en 1884, un musée. Gabriele d'Annunzio, à l'aurore du XXe siècle, a décrit le périple automobile conduisant ses héros le long de la Brenta : « Ils descendirent devant la villa des Pisani ; ils entrèrent ; accompagnés par le gardien, ils visitèrent les appartements déserts. » L'Histoire cependant n'avait pas totalement abandonné l'ancien palais, appelé à accueillir, en 1934, la première réunion officielle entre Mussolini et Hitler. De nos jours, il demeure l'extraordinaire témoin, le rêve figé dans la pierre d'un âge d'or vénitien à jamais révolu.
 

 
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