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Une promenade avec Confucius
Didier Trock
Agrégé de géographie

Si « la route est longue qui mène à la vertu », pourquoi ne pas en parcourir quelques étapes en compagnie d'un guide éclairé ? Didier Trock, après avoir brossé le paysage dans lequel vécut Confucius, évoque la vie et les fondements de la pensée de ce sage, dont l'influence reste indissociable de l'âme chinoise.


Les berges du fleuve Jaune sont plongées dans l'obscurité impénétrable de la nuit. Une brume légère masque les étoiles dans la chaleur de cette fin d'été. Seule la surface laiteuse du fleuve se distingue comme une nappe blanche dans la nuit. Aucune lumière, aucun feu ne perce les ténèbres bien qu'une ville soit toute proche, Fuhan, au cœur de l'État de Wei.


Nous sommes en 485 avant J.-C., au sein d'une Chine qui se déchire. Des bandes armées, des soldats en guenilles souvent encore plus pauvres que les misérables paysans de la campagne alentour, peuvent rôder dans la nuit. Les princes rivaux s'affrontent sans cesse, chacun rêvant d'une hégémonie sur les terres jaunes. Nul souci de prospérité, nul souci de paix ne les motive. La gloire et la puissance sont leurs seuls buts. Le peuple des campagnes, celui des villes même, n'est que provende pour le luxe d'une cour d'autant plus fastueuse qu'elle se sent bien éphémère. Nul respect de la vie, pis encore, nul respect de la terre des ancêtres : les déportations de population sont si fréquentes qu'on ne compte plus les cités prestigieuses réduites à l'état de villes mortes. Seule la force compte et ce n'est pas la vertu de l'empereur Tchéou, dont la prestigieuse dynastie est depuis déjà plus d'un siècle ravalée au rang de simple gardienne des chaudrons sacrés, qui pourrait mettre un peu d'harmonie dans ce monde à feu et à sang, et ramener la paix dans cette période des « Printemps et des Automnes ».


Au cœur de cette nuit pourtant paisible, un léger murmure perce le silence, une sourde mélopée, comme des voix qui chuchoteraient en chœur. Puis, soudain, s'élève une voix grave, posée, pleine de sérénité. Celui qui parle ainsi est reconnaissable entre tous à l'aspect curieux de son crâne en forme de tertre : maître Kong Confucius s'adresse à quelques-uns des ses plus fidèles disciples, et chacun ensuite de répéter ses paroles à voix basse, afin de ne les point laisser s'échapper de leur mémoire, et de pouvoir les consigner plus tard dans les Entretiens ou Analectes.


Voilà plus de dix ans qu'ils l'accompagnent dans sa quête à la poursuite d'un rêve, celui d'apporter le bonheur à l'humanité. Voilà plus de dix ans qu'il a quitté son pays natal, le pays de Lou, dans la riche terre du Chantoung où croissent pêchers et cerisiers sur de douces collines chères au pinceau des artistes. Le sage avait tenté de mettre son immense culture et son incroyable pouvoir de réflexion au profit de l'homme. Il avait cru trouver à Lou le prince dont la vertu peut ramener l'harmonie du monde et s'était mis à son service. Il était alors âgé de près de cinquante ans, l'âge de la plénitude selon la tradition chinoise. Une année durant, Confucius avait rempli le rôle de conseiller et de ministre. Il avait lutté pour que tous puissent exprimer leur humanité – le Jen, le sens profond de l'homme – chacun à la place qui est la sienne dans le respect des rites, li. C'était un homme profondément sensible à la misère et au malheur d'autrui – ses disciples le disaient d'une bonté hors du commun – et pourtant l'un des premiers actes de son ministère fut de faire exécuter son prédécesseur, homme de peu de vertu... et immédiatement, dit-on, le prix des denrées baissa et la prospérité revint dans le pays. Il avait mené sa politique à l'image de celui qui était et demeura son modèle, le sage prince Dan de la dynastie des Tchéou qui avait vécu cinq siècles auparavant. Comme son illustre modèle, Confucius pensait que la volonté céleste était la seule vérité intangible.


Et justement aujourd'hui la volonté céleste s'impose au maître. Les rivalités entre les États de Wou et de Yue, la volonté d'expansion du royaume de Ts'in qui fait de la guerre sa raison d'être ont pris un tour dramatique. La plaine est ravagée, les villes incendiées et plus un prince ne tente de mettre le monde en conformité avec l'harmonie du ciel. Confucius ne traversera jamais le fleuve Jaune et, demain, il reprendra la route de Lou...


Faire cesser la peur et la douleur, ramener l'ordre et l'harmonie dans le monde, tel fut le but de Confucius. En 484, alors qu'il est au crépuscule de sa vie, il rentre donc chez lui : « Le phénix n'a pas paru, aucun signe n'est venu du fleuve Jaune... ». Le maître ne verra pas de son vivant le retour de l'ordre qu'il avait tant appelé de ses vœux. Mais il n'y a aucun désespoir chez cet homme inébranlable : il enseignera la voie et sait que chacune de ses paroles fera profit chez ses disciples. Il les exhorte à vivre dans le monde, à essayer, avec lucidité et pragmatisme, de rétablir l'ordre et la prospérité : « Dans ce monde de troubles, nous devons vivre les yeux ouverts, autrement nous finirons tous par perdre la raison. » (Analectes)


Les fondements de la pensée confucéenne


Il faut au préalable bien définir la nature de l'enseignement de Confucius. Il n'est pas un prophète, on chercherait vainement chez lui les traces d'une vérité révélée. Il n'est ni un philosophe ni un penseur illuminé. Il ne cherche pas une vérité nouvelle. Pour lui, tout est déjà inscrit dans une sorte de schéma universel qu'il nommera, de manière assez peu précise, la « volonté céleste ». Il n'y voit pas l'expression d'une volonté transcendante. Les dieux, les esprits ne sont guère présents dans ses sentences, il n'y a pas de dessein supérieur qui guiderait le monde. En fait il s'agit d'une série d'ordres superposés. Le ciel – le T'ien – reste dans une sorte d'immanence éternelle, il est la référence d'une harmonie idéale. Le sort du monde, des États et des hommes ne suit pas toujours cet ordre parfait, il est troublé par le Ming, les interférences du destin : « Vie et mort sont affaire de destin. Richesse et honneur sont entre les mains du ciel. » (Analectes, XII, 5). Enfin le Dao, l'action des hommes, au premier rang desquels figurent les princes et les rois, détermine l'état instantané dans lequel se trouve le monde à un moment et à un lieu donnés. Tout change, tout évolue comme l'eau du fleuve qui s'écoule sans cesse. L'homme ne peut pas l'arrêter, mais peut tenter d'infléchir son cours. L'homme de peu engendre des tourbillons dans le cours de sa vie, le prince sans vertu, dans le cours de l'histoire. C'est par la vertu que l'homme pourra rendre au fleuve son écoulement lisse et paisible. Confucius se range à l'idée exprimée dans cet aphorisme traditionnel chinois : « Les misères du peuple ne viennent pas du ciel et tous les désordres proviennent des hommes ». Inlassablement, ses disciples ont interrogé Confucius pour comprendre ce qu'était le , cette vertu dont il faisait le cœur de sa doctrine et dont la pratique fait d'un être un « kiun-tseu », un « honnête homme ».


Il n'y a pas de préoccupation eschatologique dans la pensée de Confucius, il ne cherche pas à appréhender l'homme dans ses relations avec un « grand tout cosmique » comme le feront les taoïstes. Il ne se préoccupe pas de l'existence de dieux ou de Dieu. Il estime que toute réflexion au sujet de la mort et du devenir de l'âme échappe à la capacité d'entendement : « Toi qui ne sais rien de la vie, que saurais-tu de la mort ? » (Analectes). Les divinités et les génies aussi bien que l'esprit des ancêtres doivent certes être honorés, mais seulement dans la mesure où cette dévotion est le prolongement de la tradition. L'homme ne doit pas régler sa vie en fonction d'une quelconque référence à des forces surnaturelles, mais doit se réaliser dans ce monde.


L'homme et la société


L'accomplissement de l'homme doit donc se faire dans le corps social. Comment l'être humain peut-il ainsi atteindre ce niveau de perfection ? La réponse est simple, il lui suffit de pratiquer les cinq vertus fondamentales que sont la courtoisie, la magnanimité, la bonne foi, la diligence et la bonté. Mais, selon Confucius, on ne peut attendre de tous les hommes qu'ils pratiquent la vertu au plus haut niveau. Seuls ceux qui sont biens nés, prédisposés à l'excellence par leur statut social peuvent prétendre à devenir kiun-tseu, mais chacun doit y tendre à son niveau. Plusieurs préceptes doivent alors être mis en œuvre. La Voie réside avant tout dans le respect de l'ordre juste. Le père doit se comporter en père et honorer les ancêtres, le fils ne doit pas empiéter sur les prérogatives paternelles et doit se comporter en fils, le paysan doit rester à sa place, attaché à la terre, la femme doit rester modeste et soumise – « Malheur à qui épouse une femme audacieuse et forte ! » (Canon des mutations) – et le prince doit veiller à s'accomplir au plus haut point afin que sa vertu rejaillisse sur son peuple.


Le chemin suprême qui conduit à la vertu est la connaissance. Chaque homme doit s'y consacrer, mais elle est d'abord l'apanage du lettré – toujours issu de l'aristocratie, même s'il vient de la petite noblesse comme Confucius – c'est-à-dire de celui qui possède le canon des classiques et toute la sagesse héritée des anciennes dynasties. C'est le rôle dévolu à Confucius et à ses disciples. Dès l'âge de trente ans, Confucius était passé maître dans les six arts : rites et musique, calligraphie et arithmétique, tir à l'arc et conduite des chars, même si ces deux dernières disciplines ne l'intéressent qu'en tant que perpétuation de la tradition. Inlassablement il s'attache à ordonner ses connaissances, à les classer et les structurer. Il en conclura que la connaissance repose sur la maîtrise des idéogrammes et le Cheng Ming, la théorie des dénominations correctes. Si chaque chose est correctement nommée, si chaque acte contient exactement tout ce qu'il doit signifier et seulement ce qu'il doit signifier, si le bien et le mal sont parfaitement définis, l'ordre se rétablira spontanément et les mœurs s'adouciront.


Le Jen


« Seul un homme pourvu d'humanité sait vraiment aimer ou haïr. » (Analectes.) Pour se guider sur le chemin de l'équilibre, l'homme dispose de deux repères inébranlables, le respect scrupuleux des rites et l'harmonie sans faille de la musique qui excite l'allégresse et produit la concorde. Pour Confucius, si les rites sont respectés et si les princes font jouer de la musique, le monde aura trouvé la Voie et les hommes feront enfin preuve de l'humaine bienveillance – le Jen – qui doit être le but de tout homme. « Sans l'humaine bienveillance, un homme ne peut ni endurer longtemps l'adversité ni jouir longtemps de la prospérité. L'humain repose dans le Jen ; le sage le trouve bénéfique. » (Analectes.) La morale confucéenne est donc fondée sur le respect mais aussi sur la connaissance de soi et la maîtrise de soi ; elle demande un effort personnel constant. La morale se doit d'être inattaquable et sans compromis mais cependant empreinte de souplesse : Confucius se permettra de pleurer la mort de son disciple Yen-houei, le plus cher à son cœur, plus longtemps que ne le prescrivent les rites, car il le fera dans une juste voie et avec pleine conscience.


En 479, lorsque le maître meurt, il est serein, conscient d'avoir montré la juste Voie, mais il porte cependant en lui le regret de ne pas l'avoir vue mise en application : « Si tu apprends le matin que la Voie est pratiquée, tu peux mourir le soir même. » Il s'éteint entouré de la ferveur de ses plus anciens disciples, ceux qui l'ont suivi lors de son errance, et, selon la tradition, des trois mille élèves formés à son enseignement. Respect des rites oblige, ils veilleront sa dépouille durant trois années de deuil. Dès cette époque, les disciples s'attellent à la tâche considérable de consigner les paroles du maître. En effet, à l'instar de Socrate, Confucius n'a pas laissé d'écrit exprimant sa pensée et ce furent donc dans les décennies, voire les siècles qui suivirent sa disparition, que furent rassemblés les anecdotes et aphorismes qui constituent les Analectes. Bien sûr, cet ouvrage fut prétexte à bien des discussions et des affrontements. Telle parole est-elle rigoureusement authentique ? À qui s'adressait-elle ? Est-elle bien dans le style du maître ? Dans quelles circonstances l'a-t-il prononcée ? Était-il sérieux ou plaisantait-il ?... Et c'est ainsi que les interprétations de sa pensée se multiplièrent.


Depuis deux mille cinq cents ans, la sagesse confucéenne est devenue une part intégrante de la pensée chinoise. À aucun moment de l'histoire de la Chine, elle ne cessera d'exercer une influence capitale. Bien sûr, au fil des temps elle sera interprétée différemment, en fonction de l'environnement politique et social. Tantôt ses règles régenteront l'État et la société, tantôt elles seront violemment combattues. Mais même lorsque le premier empereur Che Houang Ti fera brûler les livres confucéens et fera, dit-on, enterrer vivants quatre cent dix lettrés fidèles à sa pensée, il organisera la société selon des principes hiérarchiques hérités du confucianisme. De même lorsque la révolution culturelle entreprendra de « déconfucianiser » la Chine, les gardes rouges se réclameront de la pensée de Mao Tsé Toung qui, en quelque sorte, ne fit que substituer une hiérarchie à une autre et se référer à d'autres rites issus de l'exemple vénéré, non plus des empereurs Tchéou, mais de Marx et Lénine...


Le confucianisme est souvent taxé de fixisme, d'immobilisme. Ce n'est pas entièrement vrai puisque toute nouvelle proposition doit être passée au crible de l'expérience et que l'homme doit toujours se remettre en question, s'interroger sur la justesse de sa pensée, de ses opinions, de son comportement. Mais l'accent mis sur le respect des rites et des traditions a conduit bien des écoles confucéennes à refuser toute évolution. Mo-Tseu condamnait toute forme de guerre et prônait un amour universel, mais cet amour ne pouvait se réaliser, pensait-il, que dans le respect d'une discipline si stricte qu'elle condamnait toute individualité à disparaître : il s'apparentait plus à la tyrannie qu'à autre chose. Un siècle plus tard, Mencius ajoutait aux préceptes destinés à l'individu des règles politiques et économiques qu'il présentait comme la vertu ou la morale des États. Certains, constatant que Confucius était peut-être trop optimiste concernant la nature humaine et son aptitude à adopter une conduite morale, remplacèrent la morale librement consentie par la mise en place d'un système coercitif de lois, et ce fut l'école des légistes. Au début de notre ère, l'influence du taoïsme se fit sentir et l'on tentera d'introduire une dimension spirituelle et individuelle dans la pensée confucéenne. Si le bouddhisme qui pénètre en force en Chine au Ve siècle, connaît un apogée sous les Tang au IXe siècle, c'est pourtant à cette même époque que la connaissance des classiques confucéens devient le critère absolu de recrutement des élites au service de l'empereur. La rigidité de l'examen de « lettré accompli » qui est au cœur de l'institution du mandarinat allait alors donner au confucianisme une inertie qui devint symbolique de la Chine jusqu'à la chute de l'empire au début du XXe siècle...


Revêtue, honneur suprême, de la robe impériale, la statue de Confucius trône au cœur des temples qui lui sont dédiés jusque dans la plus humble des sous-préfectures chinoises. L'homme n'accomplira certainement jamais la Voie que Confucius lui avait tracée, mais sa marque est, et restera encore bien longtemps indissociable de l'âme chinoise. Comment comprendre la Chine d'aujourd'hui sans évoquer la mémoire de maître Kong ?


 


Notes : Équivalence entre la transcription française et la transcription pinyin


Kong-tseu (Confucius) = Kongzi
T'ien = Tian
Kiun-tseu = Junzi
Jen = Ren
Tchéou = Zhou
Cheng Ming = zheng ming
Yen-houei = Yanhui
Che Houang Ti = Shihuangdi
Mao Tsé Toung = Mao Zedong
Mo-tseu = Mozi
Mong-tseu (Mencius) = Mengzi
Ts'in Che Huang-ti = Qin Shi Huangdi

Didier Trock
Février 2008
 
Bibliographie
Confucius Confucius
Inoué YASUSHI
LGF, Paris, 2000

Confucius et l'humanisme chinois Confucius et l'humanisme chinois
Do-Dinh
Le Seuil, Paris

La Civilisation de la Chine classique La Civilisation de la Chine classique
Danielle et Vadime Elisseeff
Les grandes civilisations
Arthaud, Grenoble, 1987

La Civilisation chinoise La Civilisation chinoise
Marcel Grenet
Albin Michel, 1994

La Pensée chinoise La Pensée chinoise
Marcel Grenet
Albin Michel, Paris, Nouvelle édition 1999

Les Entretiens Les Entretiens
Confucius
Points Sagesse
Le Seuil, Paris, 2004

Origines et itinéraires du confucianisme. De l'histoire comme fondement de la culture aux sables mouvants de l'historicisme Origines et itinéraires du confucianisme. De l'histoire comme fondement de la culture aux sables mouvants de l'historicisme
J. R. Levenson
Gallimard, 1963
Article de la revue Diogène, N°42, pp. 69-85
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