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Trésors de l'Allemagne hanséatique
Valérie Sobotka
Historienne

La Hanse évoque les puissants navires, « Kooge » ou « hourques » qui, de Londres à Novgorod transportaient au XIVe siècle drap anglais, épices des Indes, ambre, fourrure et cire de Königsberg, fer et bois de Suède. De Brême au Mecklemburg, Valérie Sobotka nous entraîne sur les traces d'une Allemagne de briques rouges et noires, à la découverte d'un pays de négociants aux regards depuis longtemps tournés vers la mer du Nord et la Baltique, l'Angleterre et l'Atlantique – d'une Allemagne où l'eau se mêle à la terre et pénètre jusqu'au cœur des cités.


Regard sur les origines


À partir de 1500 avant notre ère, des envahisseurs germaniques venus de Scandinavie peuplent peu à peu l'Allemagne du Nord. Guerriers et pillards, divisés en de multiples tribus qui se font et se défont au gré d'un « raid », ils occupent peu à peu toute l'Allemagne septentrionale, de la Weser à l'Oder. Ces Germains résistent avec succès aux offensives romaines. L'empire n'ira pas au-delà d'une ligne Coblence-Ratisbonne, et l'Allemagne hanséatique ne sera ni romanisée ni christianisée.


C'est au IIe siècle de notre ère qu'apparaissent dans la région du Holstein les premiers Saxons, tribu germanique aux origines obscures. Guerriers et pirates audacieux, ils finissent par occuper un vaste espace allant de l'estuaire de la Weser à celui de l'Elbe. Lorsque disparaît l'Empire romain d'Occident, les Saxons constituent, après les Francs, le peuple le plus important de Germanie.


Farouchement attachés à leur indépendance et leurs divinités, ils résistent avec succès aux offensives franques ainsi qu'à celles des premiers missionnaires.


Mais le destin des tribus germaniques de part et d'autre de l'Elbe va provisoirement se séparer. Après trente-deux ans de guerre, Charlemagne parvient, en 804, à soumettre les Saxons. Leur territoire est intégré au nouvel empire et l'heure est à la christianisation. Un évêché est fondé par Charlemagne sur l'estuaire de la Weser : ainsi naît la bourgade de Brême. L'intégration de l'aristocratie saxonne à la noblesse impériale se fait relativement rapidement et dès le Xe siècle, la Saxe est érigée en duché.


Le destin des régions baltiques apparaît bien différent. À partir du VIIe siècle, celles-ci sont envahies par des tribus slaves qui submergent ou chassent les occupants germaniques. Deux Allemagnes se font désormais face de part et d'autre de l'Elbe : féodale et chrétienne à l'ouest, tribale et païenne à l'est. Mais, dès le Xe siècle, les terres slaves deviennent la cible des expéditions saxonnes puis, en 1045, d'une politique systématique de conquête. Elles constituent un véritable Far East pour une noblesse avide de terres et de puissance et pour des milliers de paysans, à la recherche d'une vie plus libre et moins misérable. Gen Ostland wollen wir reiten – « Chevauchons vers les pays de l'est » – proclame une chanson populaire. En 1160, au milieu des lacs et des forêts, Henri de Saxe fonde Schwerin, première ville germanique à l'est de l'Elbe. Seize ans plus tôt, l'un de ses vassaux avait fondé la bourgade de Lübeck, qui devint vite le premier établissement allemand d'importance sur la Baltique.


L'offensive est aussi religieuse. En 1146, le pape proclame croisade la guerre menée par les princes chrétiens à l'est de l'Elbe. Cependant, l'arrivée des premiers Cisterciens ouvre la voie à une christianisation plus pacifique. Le premier monastère de cette région est érigé à Bad Doberan en 1171, à une vingtaine de kilomètres de la mer, tandis que Schwerin et Lübeck deviennent évêchés.


Des cités libres et protestantes


Cette Allemagne nordique semble de plus en plus échapper à la sphère impériale pour suivre une évolution originale. À partir de la deuxième moitié du XIe siècle, Brême et Hambourg connaissent un essor économique remarquable. Des bourgades initiales naissent de véritables villes où se regroupent artisans et négociants. Fortes de leur puissance, profitant aussi de la décomposition de l'ancien duché de Saxe au XIIIe siècle, ces cités se donnent des chartes garantissant à la bourgeoisie une large autonomie. Villes libres, elles échappent progressivement à l'emprise seigneuriale. Mais leur essor suscite des convoitises. La Hanse – ou « groupe » en vieil allemand – n'est, en 1259, qu'une ligue d'auto-protection qui réunit les cités de Lübeck, Hambourg, Rostock et Wismar. Elles seront quatre cents un siècle plus tard. À partir de 1358 siègent à Lübeck des institutions arbitrales et des diètes hanséatiques. Fourrures russes, harengs suédois, laines et textiles anglais sont transportés par ses navires qui disposent d'un monopole des échanges entre l'est et l'ouest de l'Europe.


Cette bourgeoisie fière et triomphante se veut aussi bâtisseuse. Ériger hôtels de ville, cathédrales, maisons de corporation et hospices revient à affirmer la force et la réalité de la puissance patricienne. L'architecture sera gothique et de brique. D'abord simple matériau de substitution pour des régions pauvres en pierre de taille, la brique devient l'expression même de l'art hanséatique, de Bruges à Riga. C'est à Lübeck, miraculeusement épargnée par les bombardements de la dernière guerre, que l'on peut le mieux saisir l'éclat du Backsteingothik. La porte fortifiée – Holstentor – possède ce pignon à gradins, cette façade rythmée d'arcatures et de frises si caractéristiques. Les ruelles convergent vers l'élégant hôtel de ville noir et vernissé, avec sa galerie d'arcades et ses murs ajourés. L'église-halle est reine en Allemagne du Nord. Les colonnes élancées de la Marienkirche supportent ainsi une toiture unique, sous laquelle se regroupent bourgeois, artisans et petit peuple.


Puis, au cours du XVe siècle, la Hanse connaît un déclin progressif et l'organisation finit par se défaire. La réorientation du commerce vers l'Atlantique, les guerres des XVIe et XVIIe siècles finissent par donner un coup d'arrêt au développement économique. Brême et Hambourg comptent parmi les premières villes allemandes à ouvrir leurs portes à la Réforme, suivies par Lübeck et le grand-duché de Mecklemburg. Dès la fin des années 1520, l'Église catholique s'effondre en Allemagne du Nord. L'archevêché de Brême, les évêchés de Lübeck et de Schwerin disparaissent et leurs biens sont sécularisés. La tentative de reconquête catholique de la guerre de Trente Ans échoue.


Hambourg, porte sur le monde


Après les traités de Westphalie, l'Allemagne du Nord est à reconstruire. La Hanse est moribonde : en 1669, sa dernière assemblée ne réunit plus que six villes. La suprématie appartient désormais à Hambourg qui sut, dès la fin du XVe siècle, réorienter son activité vers l'Atlantique. Sa stricte neutralité durant la guerre de Trente Ans – contre espèces sonnantes et trébuchantes – non seulement la préserve des destructions, mais conduit à un commerce florissant au XVIIe siècle. Au XVIIIe siècle, Lübeck trouve un nouveau souffle dans la construction navale et les échanges avec la France, alors que Wismar et le Mecklemburg déclinent inéluctablement.


Au XVIIIe siècle, cette Allemagne nordique voit s'épanouir la culture bourgeoise. Les familles des pasteurs font figure de véritables pépinières d'écrivains et de savants. C'est sur les rives de l'Elbe que vit Gottfried Lessing, étoile de l'Aufklärung allemande. Des sociétés littéraires et scientifiques sont fondées. La Société patriotique, née en 1765 à Hambourg, devient le point de ralliement de la bourgeoisie éclairée. Cette dernière accueille d'abord avec enthousiasme la Révolution française, qui lui semble incarner les grands principes des Lumières. Sa déception n'en est que plus grande quand vient l'heure de la Terreur et des conquêtes. À partir de 1806, l'Allemagne du Nord est entraînée dans la tourmente. La France occupe dès 1807 toutes les régions à l'ouest de l'Elbe. Quatre ans plus tard, Napoléon annexe le littoral de la mer du Nord, de la Hollande à Hambourg, que le blocus continental plonge dans le marasme.


Il faut attendre le ralliement des cités libres de l'Allemagne du Nord au processus d'unification pour les voir renouer avec le développement économique. Bismarck dote Hambourg d'un port franc. La « ville-grenier » – ou Speicherstadt – naît de part et d'autre des canaux qui traversent la zone portuaire. De grands entrepôts de brique rouge sombre, coiffés de toits de cuivre à pignons, de flèches et de lanternons, sont érigés ; à leurs côtés, les comptoirs et les bureaux des « sacs à poivre », surnom des commerçants hambourgeois. Ils comptent probablement parmi les plus beaux édifices de Hambourg et contribuent à l'esthétique d'une cité depuis longtemps vouée au négoce, véritable porte ouvrant sur le monde. Lübeck, pour sa part, connaît un nouvel essor grâce au percement, en 1900, du canal de Kiel.


Ruptures et retrouvailles


Les destructions de la guerre seront immenses. En 1945, le Mecklemburg est occupé par les Soviétiques, Brême par les Américains, Hambourg et Lübeck par les Britanniques. À partir de 1949, deux Allemagnes se font à nouveau face de part et d'autre de l'Elbe. Brême et Hambourg renouent avec l'autonomie, devenant les deux plus petits Länder. Même privées de leur Hinterland par le rideau de fer, les trois cités hanséatiques participent activement au « miracle économique ». Quant au Mecklemburg, négligé par les autorités communistes de RDA, il n'en finit pas de se relever du déclin de la Hanse...


Si aujourd'hui les miradors et les barbelés ont disparu de la rive est de l'Elbe, le fleuve fait toujours figure de frontière économique. Avec la réunification, Brême, Lübeck et surtout Hambourg ont retrouvé leur arrière-pays et le chemin de l'Europe centrale. Elles connaissent une nouvelle phase d'expansion économique.


Le Mecklemburg au contraire possède les infrastructures les plus obsolètes du pays... Mais le temps est venu de partir à la découverte de cette autre Allemagne avec ses plaines à perte de vue et ses chapelets de lacs glaciaires. Il faut découvrir au bout d'une allée de tilleuls, comme posés sur la prairie, le monastère et la cathédrale de Bad Doberan ou, dans une paisible anse de la Baltique, le petit port de Wismar avec ses maisons de briques émaillées multicolores dont les pignons ajourés ouvrent sur le ciel.

Valérie Sobotka
Avril 2009
 
Bibliographie
La Hanse XIIe-XVIIe siècles La Hanse XIIe-XVIIe siècles
Philippe Dollinger
Aubier, Paris, 2001(réédition de l'ouvrage de 1954)

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