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Tibet, toit du monde
Laurent Deshayes
Membre du Centre de Recherches en Histoire Internationale et Atlantique (Université de Nantes)

Une forteresse ou un bastion au cœur de l'Asie, voilà comment apparaît le Tibet. Le gigantisme y trouve une manière d'achèvement. Avec 4 500 mètres d'altitude moyenne, les montagnes qui le cernent peuvent dépasser les 8 000 mètres. Les fleuves qui y naissent sont parmi les plus grands d'Asie : Brahmapoutre, Indus, Mékong, Yangzi Jiang. Le climat y est unique. Unique et fascinante aussi, la civilisation qui se développa dans ce cadre grandiose… Laurent Deshayes, qui a publié chez Fayard une Histoire du Tibet (réédition en 1999), retrace pour nous le devenir de cet empire profondément religieux à travers ses trésors architecturaux.

L'essentiel du plateau tibétain est situé entre la zone subtropicale et la zone tempérée, mais l'altitude apporte une baisse générale des températures et un été relativement court. Il peut arriver que les débordements de la mousson indienne entraînent des chutes de neige ou des tempêtes de grêle en été.

Mais la diversité est plus grande qu'il n'y paraît au premier coup d'œil. Certes, l'essentiel du plateau est désertique, toutefois le climat tropical se rappelle vite à la mémoire. La vallée du Brahmapoutre, qui traverse le sud du plateau d'ouest en est, dessine des oasis de verdure dans l'univers minéral. Au contraire du centre et du nord, souvent austères, les régions du Sud offrent des contrastes saisissants. Dans le Kongpo, sur la rive gauche du fleuve géant, juste avant qu'il n'entame sa boucle qui le conduit en Inde, l'altitude des vallées ne dépasse guère trois mille mètres. C'est alors le domaine des feuillus, des églantiers, des arbres fruitiers, voire des bambous. Ces arbres sont protégés, comme dans un écrin, par d'immenses montagnes couvertes de chênes verts, et surplombés par de majestueux glaciers qui peuvent atteindre les sept mille mètres d'altitude.

La montagne et la nature ont très tôt été divinisées. Traditionnellement, l'homme vivait parmi les dieux qui résident dans les montagnes, qui gardent les cols, qui habitent tel champ ou telle vallée, que l'on devine dans le roulement du tonnerre ou dans les arcs-en-ciel. Entre une nature puissante et un ciel immense, l'homme n'a pu que se faire discret.

Un empire d'essence divine

C'est logiquement dans les zones clémentes que la civilisation tibétaine s'est formée et épanouie. Les anciennes chroniques rapportent que la royauté qui apparut, il y a peut-être deux mille cinq cents ans, était d'essence divine. Selon la légende, les premiers rois gardèrent de leur origine une corde de lumière les reliant au domaine céleste, qu'ils retrouvaient définitivement à leur mort. Les généalogies royales retiennent que l'un d'eux, Drigoum, trop fier d'être un dieu, eut l'arrogance de penser qu'il remporterait tous les duels : il alla jusqu'à laisser ses armes magiques à un rival, qui ne manqua pas de le tuer en tranchant sa corde céleste. Dès lors, les rois ne furent plus que des hommes que l'on enterra.

Les descendants des dieux portèrent haut et loin la gloire tibétaine, au point de transformer la mosaïque de principautés en un vaste empire. Celui-ci, du VIIe au IXe siècle, rivalisa avec les Chinois – tantôt alliés, tantôt ennemis – les Mongols, les Turco-Mongols et enfin les musulmans. De cette période de grandeur, la mémoire des Tibétains retient les empereurs Songtsèn Gampo (VIIe siècle), Trisong Detsèn (VIIIe siècle) ou Relpatchèn (IXe siècle). Installés dans la vallée verdoyante du Yarlung, ces souverains jouirent d'une autorité qui, au plus fort des conquêtes, s'étendit de l'Asie centrale au Népal, du Pamir aux premières vallées de la Chine intérieure. Les luttes familiales et les rivalités de succession mirent un terme à l'empire qui éclata pour redevenir une mosaïque.

De cet empire, il reste l'écriture tibétaine, copiée sur un modèle indien, dont on voit les premières traces sur des manuscrits abandonnés dans les grottes de Dunhuang en Chine. Il en reste aussi quelques monuments : les stèles, les tumulus funéraires de la vallée du Yarlung, et le premier palais royal de Yongbulakang. Ce dernier est construit dans le prolongement d'un éperon rocheux, à la confluence de deux affluents de la rive droite du Brahmapoutre. Ses premières fondations dateraient du IIe siècle avant J.-C.

Il reste aussi une aire culturelle et linguistique débordant largement l'actuelle région autonome du Tibet puisqu'elle inclut la moitié occidentale du Sichuan, le Qinghai, une partie du Gansu, la corne nord du Yunnan, une grande partie de la région himalayenne du Népal (Mustang, Dolpo…), le Bhoutan, le Sikkim, et une partie du nord de l'Inde (Ladakh, nord de l'Arunachal Pradesh).

Un pays qui n'est guère dissociable du bouddhisme

Cette religion fut introduite en deux temps. La première phase se situe au moment de l'apogée politique du pays. Quelques empereurs furent d'ailleurs rétroactivement considérés comme des manifestations de bodhisattva, ces êtres qui, de vie en vie, se vouent corps, parole et esprit au bien d'autrui. Ils ordonnèrent la construction de temples et firent venir des maîtres spirituels du sous-continent indien comme Padmasambhava, Shântarakshita et Vimalamitra (VIIIe siècle). C'est de cette époque que datent les monuments religieux les plus vénérés du Tibet : le Jokhang (VIIe siècle) au cœur de Lhassa, et le monastère de Samye (VIIIe siècle), bâti en retrait des dunes et des langues de sable blanc de la rive gauche du Brahmapoutre.

Lhassa, la « terre des dieux », ne fut longtemps qu'une petite bourgade. Elle ne devint un centre politique qu'avec l'affirmation du pouvoir religieux qui se fit à partir du XIe siècle, quand commença la seconde période de diffusion du bouddhisme. C'est aussi dans cette période que le Tibet retrouva une stature internationale, non grâce aux conquêtes militaires, mais grâce au réseau de monastères bâtis en Haute Asie et en Chine. Les chefs religieux, ou leurs représentants, nouèrent des liens étroits avec les chefs politiques d'alors, qu'ils fussent khans mongols ou empereurs de Chine. Cette association s'établissait entre égaux : au religieux incombait la responsabilité spirituelle, au politique la responsabilité matérielle, et aucun n'était supérieur à l'autre.

Lhassa ne fut hissée au rang de capitale qu'au XVIIe siècle, après des décennies de guerres où s'étaient entremêlés jusqu'à la confusion les intérêts religieux et politiques. Devenu le nouveau maître du pays en 1642, le Ve dalaï-lama (1617-1682), que l'on appelle volontiers le « Grand Cinquième », instaura un pouvoir central fort avec le soutien de ses protecteurs mongols. Il affirma une autorité qui, pour la première fois depuis des siècles, fut respectée sur l'ensemble du haut plateau. C'est lui qui fit bâtir le palais du Potala, certainement l'un des bâtiments les plus célèbres du monde, et le symbole du nouveau pouvoir central qui devait durer jusqu'aux années 1950.

Construit à partir de 1645 sur la colline du Marpo Ri, juste à côté de Lhassa, ses bâtiments s'étendent sur trois cents mètres de long, face au sud, érigés dans le prolongement de la pente et formant deux ensembles imbriqués. Le Palais Rouge est à vocation religieuse, et le Palais Blanc abritait les locaux gouvernementaux. On y trouve un résumé de l'architecture tibétaine : quelques fortifications, des cours intérieures, des temples, des greniers, des salles de réunion, des appartements privés, des toits en terrasse ou à la chinoise, le tout réuni par un dédale d'escaliers et de couloirs.

En ce milieu du XVIIe siècle, le paysage architectural est pratiquement fixé. Les monastères les plus importants, qui avaient été des sièges politico-religieux, ont gardé de leur puissance passée leur allure de forteresse. Certains, comme Drigung Thil, sont accrochés au flanc de la montagne et dominent des vallées qui constituent une part de leur domaine féodal. D'autres, comme Sera ou Drepung, à côté de Lhassa, étaient de véritables villes pouvant accueillir plusieurs milliers de moines. Plus de six mille temples et monastères ponctuaient ainsi le pays, de la grotte à peine aménagée au complexe monastique, véritable cité abritant des temples richement décorés. Mais que cela n'abuse personne : le Tibet est certes un pays religieux, mais un pays sujet aux mêmes ambitions que les autres.

Un pays qui suscita bien des convoitises

Au XVIIIe siècle, la Chine, qui croyait y trouver une inépuisable réserve d'or et un rempart contre d'éventuels agresseurs, s'attribua le rôle de protecteur exclusif du pays. Cette protection s'avéra bien inutile au siècle suivant. Russes et Britanniques firent du plateau le cœur d'un enjeu géostratégique dont la portée échappa totalement aux Tibétains. Ses frontières, ses droits, son statut international furent fixés par ceux qui le convoitaient : Londres, Pékin et Saint-Pétersbourg. Il fallut attendre le règne de l'énergique treizième dalaï-lama (1895-1933) et la révolution républicaine chinoise de 1911 pour que le Tibet réaffirme son indépendance.

Malgré tout, c'est dans l'indifférence internationale que le pays a été envahi et soumis par la nouvelle Chine communiste de Mao Tse Toung, dès 1950. Il ne reste du Tibet que quelques lambeaux de son passé religieux, une langue dont les subtilités littéraires se perdent, une culture étouffée par une volonté politique, un territoire morcelé. Surtout peut-être, l'envahisseur est devenu un occupant omniprésent ; Lhassa et la plupart des villes sont très majoritairement peuplées de Chinois. Quant aux Tibétains, héritiers d'un empire glorieux et d'une culture religieuse qui marqua profondément l'Asie continentale, ils survivent…

Laurent Deshayes
Juillet 2000
 
Bibliographie
Histoire du Tibet Histoire du Tibet
Laurent Deshayes
Fayard, Paris, 1997

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