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Teotihuacan, une architecture cosmique
Carmen Bernand
Membre de l'Institut universitaire de France.
Professeur à l'université de Paris X-Nanterre

Il est peu de sites archéologiques plus imposants que celui de Teotihuacan, situé au nord de la vallée de Mexico, aujourd'hui en périphérie de la métropole. Son extension, ses pyramides en alignement et leur masse sombre donnent à ces lieux une gravité que l'on ne retrouve pas dans d'autres villes préhispaniques. Certes, tous ses mystères ne sont pas élucidés, mais l'observation attentive des lieux et les dernières découvertes archéologiques permettent néanmoins d'avancer des hypothèses sur l'organisation sociale et les pratiques religieuses de ses habitants.


Teotihuacan émerge au début de notre ère et inaugure ce qu'on appelle, faute de meilleur terme, la période « classique ». Celle-ci se caractérise, dans toute l'aire méso-américaine, par la consolidation du pouvoir politique des cités-États, par le rayonnement d'une élite de scribes et de savants maîtrisant divers calendriers et des écritures glyptiques et idéographiques, par le développement de nouvelles formes artistiques et l'extension de vastes réseaux marchands sur toute l'Amérique centrale.


Teotihuacan est la plus grande cité du monde préhispanique, et son influence fut majeure dans toute la Méso-Amérique. De quelle nature était son organisation politique ? Comment exerçait-elle sa domination ? Il est difficile de répondre avec précision puisque nous n'avons pas de livres ou de codex datant de cette époque. D'autre part, il faut se garder d'ethnocentrisme lorsqu'on évoque l'existence d'un empire. En effet, à l'intérieur du territoire marqué par le « style » de Teotihuacan, il y avait des entités politiques indépendantes, comme les Zapotèques de Monte Alban (Oaxaca).


La situation géographique de Teotihuacan, construite dans une plaine irriguée, explique en partie sa prospérité. On sait aujourd'hui que le plan urbain avait une superficie de plus de vingt kilomètres carrés, et sa population devait atteindre un maximum de 250 000 habitants. Pour nourrir une telle population, il fallait que les cultures pussent s'étendre dans toute la vallée de Mexico et même sur une partie du lac, selon le système des « jardins flottants » ou chinampas, que les Espagnols purent voir à Tenochtitlan, la capitale des Aztèques. Teotihuacan était également au cœur d'un réseau commercial avec le reste de la Méso-Amérique. Parmi les biens qu'elle échangeait avec d'autres villes, les couteaux en silex, les objets en jade et les lames d'obsidienne étaient les plus importants.


Une cité agencée selon un plan précis


Le plan de Teotihuacan se caractérise par deux axes perpendiculaires. L'axe nord-sud est constitué par l'allée des Morts, vaste avenue qui longe les pyramides. Le carrefour qu'il forme avec l'axe est-ouest indique le centre de la ville. Là, à l'emplacement de la citadelle – Ciudadela – se dresse le temple du Serpent à plumes. Le monument le plus important est la pyramide du Soleil, qui domine l'ensemble de ses soixante-dix mètres de hauteur. C'est surtout la masse de cette construction qui frappe le visiteur, et cette impression est accentuée par l'emploi du talud-tablero, c'est-à-dire la séparation des gradins par un décrochement en talus. Il est probable qu'un temple se dressait sur le sommet. La pyramide fut bâtie au-dessus d'une grotte, probablement un « lieu d'émergence », une ouverture de la terre par où les premiers hommes étaient sortis. La pyramide de la Lune, située au nord de l'allée des Morts, est de dimensions moins imposantes. Il faut imaginer que ces édifices austères étaient jadis couverts de peintures polychromes, appliquées sur une couche de stuc liée avec de la poudre de quartz, ce qui leur donnait une brillance particulière. Quelques restes de cette décoration, où domine le rouge, sont encore visibles et montrent des motifs de scènes mythologiques.


Teotihuacan était divisée en quartiers et ce quadrillage fait penser aux calpulli de Mexico-Tenochtitlan, que les Espagnols découvrirent au XVIe siècle. Les bâtiments étaient ordonnés autour de patios. L'archéologie a montré que les quartiers étaient spécialisés selon leur fonction : quartier des lapidaires, qui travaillaient les pierres précieuses dont le jade, quartier des Zapotèques de Monte Alban, alliés ou tributaires de la ville, quartier des potiers... Bien entendu, la stratification sociale se reflétait dans le type des maisons et leur disposition. Celles que l'on appelle des « palais » se trouvaient dans l'aire centrale, alors que les paysans résidaient à la périphérie.


Les premiers occupants de la ville


Qui étaient-ils ? L'énigme de leur origine semble avoir été dissipée, et on pense aujourd'hui qu'ils appartenaient au vaste groupe linguistique des Nahua, qui ont essaimé dans tout le Mexique et dont les Aztèques, ou Mexica, ont été les derniers représentants avant la colonisation espagnole. La reconstitution des origines de Teotihuacan est très difficile. Jusqu'à une époque récente, on croyait que les fondateurs de la cité étaient des Otomi. Cependant, en 1993, dans le quartier de La Ventilla, Eduardo Matos et Rubén Cabrera ont dégagé un sol stuqué couvert de glyphes dont beaucoup sont des toponymes. De surcroît, on peut en lire certains, car ils sont très proches de ceux des Aztèques. Il est vraisemblable que ces signes, que l'on foulait en traversant la cour, représentaient symboliquement des cités et des peuples tributaires de Teotihuacan. Cette parenté a renforcé l'opinion d'un certain nombre de spécialistes, dont Christian Duverger, selon laquelle les hommes de Teotihuacan ont été les ancêtres lointains des Aztèques. D'autres indices, comme l'emploi déjà présent de la volute de la parole, utilisée plus tard à Mexico pour désigner les détenteurs du pouvoir, corroborent cette thèse.


D'ailleurs, dès le IIIe siècle, le panthéon mexicain est déjà en place, avec ses emblèmes et son iconographie. Entre des coquillages marins ondulent de grands serpents, et des serpents à plumes taillés sur des pierres à tenon. Ces sculptures, insérées dans la façade ouest de la citadelle, montrent bien l'importance de la divinité qui fut appelée plus tard Quetzalcoatl. Un autre trait commun aux peuples Nahua est l'importance accordée au sacrifice. Les symboles en sont présents dans toute l'iconographie de Teotihuacan : figues de barbarie représentant les cœurs arrachés et offerts au soleil ; conque emplumée marquée de trois points, signe sacrificiel indéniable, et dont la couleur rouge indique qu'elle contient « l'eau précieuse », c'est-à-dire le sang des sacrifiés. Enfin, comme le montre de façon convaincante Christian Duverger, les oiseaux qui étanchent leur soif dans un cours d'eau, sur la banquette du palais des Conques emplumées, sont en fait des aigles se gorgeant de sang humain. Tous ces signes montrent bien que Teotihuacan n'était pas une théocratie pacifique, comme on a voulu l'affirmer il y a quelques années.


Enfin, laissons le dernier mot aux Aztèques, qui rapportèrent à Bernardino de Sahagun le mythe de l'origine du monde, plusieurs siècles après l'effondrement de la cité ancienne. Le récit, transcrit en nahuatl, dit ceci : après quatre tentatives infructueuses pour donner naissance au cosmos, les dieux se réunirent à Teotihuacan pour créer le cinquième soleil. Deux d'entre eux furent choisis pour être sacrifiés afin que, par leur mort, ils pussent animer le monde. Au moment de se jeter dans le brasier, ils hésitèrent, mais s'exécutèrent. Cependant, l'un d'eux, secouru par l'aigle, se transforma en soleil, tandis que l'autre, grâce au jaguar, put renaître de ses cendres et devint lune. Cela ne suffit pas, car les astres demeuraient immobiles, et les dieux durent consentir à offrir leur sang en échange de la vie cosmique.


Une disparition mystérieuse


Au début du VIIe siècle, cette cité splendide s'effondra. L'activité disparut de certains quartiers, la céramique se raréfia – signe que la population avait fortement décliné – et la ville sombra dans une léthargie totale. Curieusement, les cités qui avaient été en relation avec elle, comme Cholula, Monte Alban ou Izapa, connurent un sort similaire. Beaucoup d'hypothèses ont été avancées pour expliquer ce phénomène, qui est d'ailleurs récurrent dans toute la Méso-Amérique. Comme pour les Olmèques et les Mayas, on invoqua des cataclysmes naturels, l'irruption des Toltèques et, plus vraisemblablement, des révoltes de paysans accablés par le fardeau de la servitude contre les seigneurs, ou la coalition militaire de chefferies, écrasées par le tribut en produits et en victimes sacrificielles. Quelles qu'en soient les raisons, une certitude : autour du VIIIe siècle, le peuple se détourne des centres cérémoniels, et l'activité architecturale s'arrête. Ce n'est que quelques siècles plus tard que les Nahua connaîtront un dernier souffle créateur avec le triomphe des Aztèques et la grandeur de Mexico-Tenochtitlan.

Carmen Bernand
Octobre 2009
 
Bibliographie
Le Mexique, des origines aux Aztèques Le Mexique, des origines aux Aztèques
Ignacio Bernal et Mireille Simoni-Abbat
L’univers des formes
Gallimard, Paris, 1986

La Méso-Amérique. L'art préhispanique du Mexique et de l'Amérique centrale La Méso-Amérique. L'art préhispanique du Mexique et de l'Amérique centrale
Christian Duverger
Flammarion, Paris, 1999

Le Roi maya en face Le Roi maya en face
Claude Baudez
Paris, 1999
Journal de la Société des Américanistes, Paris, 1999, 85, pp.43-66
Teotihuacan and Kaminaljuyu. A study in prehistoric culture contact. Teotihuacan and Kaminaljuyu. A study in prehistoric culture contact.
Sanders, William T. et Michels, J.W.
The Pennsylvania State University Press, Philadelphia, 1977

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