Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Sous les eaux de la baie d'Aboukir
André Bernand
Professeur émérite des universités

 Si les archéologues répugnent aux effets d'annonce médiatiques, ce n'est ni par timidité ni par immobilisme mais par sage prudence. André Bernand nous démontre avec vivacité comment les techniques d'investigation les plus pointues permettent d'aborder avec la plus grande précision scientifique des sites aussi prestigieux que cette baie d'Aboukir à laquelle il a consacré de nombreuses études.  


Non à l'archéologie médiatique !

Dans Le Monde du mercredi 7 Juin 2000, une nouvelle fracassante annonçait : « Découverte de deux cités antiques égyptiennes au large d'Alexandrie ». Le secrétaire général du Conseil suprême des antiquités égyptiennes, Gaballah Ali Gaballah, s'empressa de répandre la nouvelle : « D'habitude, nous découvrons les restes d'une tombe, d'une église, d'une mosquée, mais il s'agit cette fois de villes entières, de villes dont on ne parle que dans les textes anciens ».

Grand admirateur de Franck Goddio, auquel j'ai dédié la seconde édition de mon livre Alexandrie la Grande (Hachette, 1998) et connaissant sa probité scientifique, j'ai tenu à faire paraître dans Le Monde daté des dimanche 16 et lundi 17 juillet 2000 la mise au point suivante : « On ne peut que se réjouir de l'intérêt que le secrétaire général du Conseil suprême des antiquités égyptiennes porte aux explorations actuellement menées dans la baie d'Aboukir par Franck Goddio et son équipe de plongeurs expérimentés. Mais on ne peut pas dire, comme Gaballah Ali Gaballah, que les villes qui y étaient enfouies n'étaient connues que par les textes anciens. Ces « cités » enfouies dans la baie d'Aboukir, par une faible profondeur, mais sur une énorme étendue, avaient été repérées, mais non explorées. Il est inexact de dire qu'elles ont été « découvertes » par Franck Goddio. Corriger cette annonce théâtrale n'enlève rien à son mérite, qui est grand, car son courage, sa constance, ses compétences l'ont déjà amené à des trouvailles de première importance, permettant d'établir un nouveau cadastre, de découvrir de nouveaux bâtiments ou objets ». Je concluais : « Il faut se méfier de l'archéologie médiatique. Elle procède à des simplifications ou à des exagérations, ce qui aboutit à des gauchissements ou à des contre-vérités, telle la prétendue découverte du palais de Cléopâtre ».

Les découvertes irrécusables de Franck Goddio, non seulement dans le port oriental d'Alexandrie, mais aussi dans les eaux des Philippines ou en mer de Chine, son exploration du San Diego puis d'une jonque chinoise, démontrent assez sa maîtrise et sa méthode des fouilles archéologiques. Point n'est besoin d'en rajouter pour appâter les sponsors éventuels.

Il faut surtout employer un vocabulaire approprié. Parler de « villes » englouties n'est pas exact, car il s'agit d'une seule ville, Canope, et de deux sanctuaires : Ménouthis et Hérakleion . Les textes et les vestiges nous le rappellent de façon formelle.


Franck Goddio, le spécialiste des fouilles sous-marines

Cette petite mise au point n'est pas de trop, survenant après les annonces fantasmagoriques de la découverte du Phare d'Alexandrie, dont s'est paré un fabulateur à grand renfort de médias. Il suffit pour être éclairé, de lire, non pas seulement les nombreux articles que j'ai consacrés à la réfutation de ces fariboles et calembredaines, mais surtout les analyses de Jean Yoyotte, professeur honoraire au Collège de France et directeur d'études à l'École pratique des hautes études, dans le livre collectif paru en 1998 aux éditions Periplus, livre auquel ont été associés Étienne Bernand, professeur honoraire des universités, Antoine de Graauw, ingénieur des travaux maritimes à Grenoble, André Bernand, professeur émérite des universités, Zsolt Kiss, professeur à l'université de Varsovie et Françoise Dunand, professeur à l'université de Strasbourg. Ce livre collectif démontre la maîtrise de Franck Goddio dans les fouilles sous-marines.

Sa première exploration de la baie d'Aboukir lui a permis de repérer avec précision le lieu de naufrage du bateau L'Orient, coulé par la flotte anglaise lors d'une bataille qui ne fut pas à l'avantage de la marine française. On peut voir dans le fort Quaït Bey, à Alexandrie, les différentes phases de cette bataille du 1er août 1798 où la flotte française fut détruite par celle de l'amiral anglais Nelson, dont le nom fut donné à l'un des îlots en face d'Aboukir. Le bateau français contenait, en monnaies d'or, la solde nécessaire à la campagne. Mais l'explosion du bateau, qui envoya même les canons à des centaines de mètres, dispersa tout ce que contenait le bateau. Seuls des restes quasi insignifiants, débris d'uniformes, de chaussures ou de ceintures, quelques pièces d'or ou d'autres monnaies ont pu être recueillis. Ce résultat était décevant, car, de temps en temps, remontent sur les sables de la baie d'Aboukir des pièces d'or provenant sans doute de ce bateau.

Aujourd'hui le village d'Aboukir est sans grâce, le littoral étant pollué par le mazout, les ordures, les papiers gras et les sacs en plastique dispersés par le vent dans les rues. La seule note de gaieté est fournie par les charrettes coloriées qui sillonnent la ville. Sur le rivage, des sortes de cantines installées au bord de l'eau préparent dans des conditions très frustes des repas de poissons parfois succulents. Dans la ville même, un restaurant mieux aménagé était fréquenté par le président de la République, qui offrait le dîner à tous ceux qui étaient là en même temps que lui. Dans les marais bordant la route, un port fluvial rassemble des pirogues coloriées permettant de naviguer parmi les roseaux et de pêcher, ce que faisaient jadis les fameux « bergers » qui étaient surtout des brigands.


Petite histoire des fouilles en baie d'Aboukir

Pourquoi ai-je insisté auprès de Franck Goddio pour que fussent menées des explorations sous-marines dans la baie d'Aboukir ? C'est que j'avais rassemblé, dans le tome I de mes Confins Libyques paru en 1970, toute l'abondante documentation littéraire, épigraphique et papyrologique concernant Canope. Mais la richesse archéologique de ce site et l'histoire des fouilles de Canope indiquaient qu'on pouvait beaucoup attendre de ce territoire. Déjà Nicolas Granger, dans sa Relation de voyage fait en Égypte par le Sieur Granger en l'année 1730, notait : « Depuis les Békiers jusqu'à Alexandrie, on marche sur les ruines ». Békiers était la déformation d'Aboukir. Plusieurs visites furent faites dans cette région par C. S. Sonnini qui en parle dans son Voyage dans la Haute et la Basse Égypte paru en 1799. Son voyage de novembre 1777 le confirme dans son idée que la région est riche en ruines de toutes sortes. On doit à Vivant Denon une reconnaissance des lieux, au lendemain du désastre de notre marine à Aboukir. Il décrit les lieux dans son Voyage dans la Basse et la Haute Égypte (1803). Il fallut attendre 1891 pour que l'exploration en surface, mais surtout des sondages eussent lieu sous la conduite d'A. Daninos. De 1901 à 1932, Evaristo Breccia, directeur du Musée d'Alexandrie, avec l'autorisation et l'appui du prince Omar Toussoun, propriétaire de nombreuses terres en bordure de la baie d'Aboukir, mena des prospections terrestres, mais fit aussi exécuter une petite exploration sous-marine, ponctuelle, dans la baie. Le prince Omar Toussoun avait été averti par le Group-Captain Cull, commandant le dépôt de la RAF à Aboukir, qu'en survolant la baie d'Aboukir on pouvait voir des ruines sous l'eau, dessinant une sorte de fer à cheval et comportant des colonnes, des fondations de bâtiments, des dallages. Les observations se précisèrent ; le vendredi 5 mai 1933, le prince note : « M'étant assuré le concours d'un scaphandrier, je me rendis à l'endroit indiqué, en compagnie des professeurs Breccia et Adriani, ainsi que du docteur Puy-Haubert. Après avoir mesuré la profondeur de l'eau et acquis la certitude qu'elle était de cinq mètres, le scaphandrier se mit à l'œuvre, démontrant d'une façon indéniable l'existence de plusieurs colonnes de marbre et probablement de granit rouge. De temps en temps il remontait quelques débris à la surface, entre autres la tête d'une statue de marbre blanc ; celle-ci fut nettoyée et, l'opération terminée, le professeur Breccia déclara, à notre grand étonnement, qu'il s'agissait de la tête d'une statue d'Alexandre le Grand. La tête est d'environ un pied de haut, soit 0,305 m, de sorte que la statue doit avoir été légèrement plus grande que nature ».

Un ingénieur, explique encore le prince, fit plusieurs explorations de la baie. Il découvrit à environ deux cent quarante mètres du rivage, en face de la tête de la digue actuelle d'Aboukir, une douzaine de colonnes, appartenant sans doute, selon lui, à un temple. Il observa encore une autre digue, parallèle à la mer, à une distance variant entre cent et deux cent cinquante mètres. Puis encore, dans la baie, sept digues en maçonnerie dont les longueurs variaient entre cent et deux cent cinquante mètres, avec une largeur de quatre à six mètres et une élévation d'un mètre. Prudemment l'ingénieur ne donne pas d'interprétation de ces structures.


Les techniques les plus modernes : du repérage informatisé par GPS…

Quand on compare ces observations sommaires et ces moyens quasi dérisoires aux procédés ultra-modernes de Franck Goddio et aux soutiens dont il dispose, on peut mesurer le chemin parcouru. Fondateur, depuis plus de cinq ans, de l'Institut européen d'archéologie sous-marine, dont il est directeur, il bénéficie du soutien de la Fondation Hilti, installée dans la Principauté du Liechtenstein, du support de Discovery Communications Inc (Bethesda, USA) et de l'aide d'Elf Aquitaine. Il a surtout formé et entraîné une équipe de plongeurs hors pair et met en œuvre des procédés d'extrême précision. Sans entrer dans des détails trop techniques, rappelons, d'après les indications mêmes du fouilleur, que, pour pallier l'inconvénient de la très faible visibilité de ces eaux polluées et bourbeuses des rivages égyptiens, des récepteurs GPS – Differential Global Positioning System – ont été conditionnés pour enregistrer sous l'eau les positions géographiques des objets repérés. Chaque appareil est relié à deux antennes flottantes, l'une captant le signal des satellites GPS, l'autre captant le signal d'une balise à terre. La précision obtenue est de dix centimètres. Un plongeur opérateur tient les deux antennes, rendues solidaires, à la verticale du point à situer, par une tension sur les câbles, tandis qu'un autre opérateur enregistre les données à l'aide des boutons-poussoirs du récepteur sous-marin GPS différentiel. Un système informatique permet l'enregistrement de cinq cents données de position par plongée. Dès lors, les cartographes peuvent porter toutes ces données sur leurs plans. Le système permet de retrouver sous l'eau, à volonté, les monuments ou objets repérés. La mer est le meilleur moyen de les conserver et les photographies faites sous l'eau permettent d'étudier ces vestiges.


…aux estampages par moulages à l'élastomère

Un procédé d'estampage révolutionnaire constitue une innovation capitale pour les épigraphistes. En effet il n'était pas possible d'utiliser, sous l'eau, le papier d'estampage généralement employé. Le produit de moulage utilisé est un élastomère silicone développé par la société Rhône Poulenc. En termes simples, c'est la pâte qu'utilisent les dentistes pour prendre des empreintes, produit très onéreux en grandes quantités. L'emploi en est délicat et rend encore plus difficile la tâche des opérateurs. Le produit est étendu sur un tissu de Tergal aux extrémités duquel des prises en forme de boucles ont été fixées. La surface à estamper doit d'abord être soigneusement nettoyée. La prise du produit dure seize heures dans une eau à 25 °C. Le résultat est un moulage souple, fidèle et résistant. Il ne peut être examiné directement. Il faut le photographier en lumière frisante, puis projeter la photographie inversée afin de permettre l'étude du texte inscrit. Malgré leur paléographie très particulière, vu qu'elles datent du Bas-Empire romain, les inscriptions grecques qui nous furent confiées purent être lues généralement de façon satisfaisante.


Un port et deux sanctuaires, Ménouthis et Héraklion

Ces méthodes nouvelles ont été mises en œuvre pour l'exploration du port oriental d'Alexandrie. Encore affinées, elles promettent de belles découvertes dans la baie d'Aboukir. Nous savons dorénavant que la baie d'Aboukir comportait des digues, des quais et des installations portuaires, ce qui laisse penser que le vrai port d'Alexandrie n'était pas le port oriental déjà exploré, mais le port installé dans la baie d'Aboukir. Des rues dallées, des colonnes appartenant soit à des portiques, soit à des temples vont permettre de comprendre quels étaient ces anciens sanctuaires.

Car ce n'est pas de villes qu'il s'agit, comme on l'a énoncé trop vite, mais de sanctuaires. En ce qui concerne Ménouthis, les pères de l'Église nous ont décrit le transport vers Alexandrie des idoles païennes qui se trouvaient dans un sanctuaire de Sarapis sur le rivage de la baie d'Aboukir. En 511 et 518 Zacharie le Rhéteur, dans la Vie de Sévère traduite du syriaque a raconté comment, à Ménouthis, étaient conservées des idoles qui furent ramenées dans la ville d'Alexandrie. Selon lui vingt chameaux avaient été chargés d'idoles variées, quoique un grand nombre eussent été brûlées à Ménouhis.

De même saint Sophrone de Jérusalem, au début du VIIe siècle ap. J.-C., raconte comment on a transporté les saints restes de Cyr et Jean, de l'oratoire du saint évangéliste Marc au sanctuaire de Canope, car à Ménouthis étaient accumulées des idoles païennes. Il parle de : « la destruction du domaine impie, qui portait le nom du démon et qui était le siège impur des infâmes cérémonies qu'on lui rendait ; en effet le sable et la mer, sur un signe des martyrs, se partagèrent cet endroit : une partie en est enfouie sous les sables, l'autre est plongée dans les flots de la mer ».

Hérakleion aussi était un sanctuaire, voué comme son nom l'indique, au grand dieu Héraklès. Le bras du Nil au bord duquel ce sanctuaire était installé fut qualifié naturellement d'Hérakléotique.

Il s'y trouvait un temple d'Héraklès qui avait le privilège de l'asylie et qui existait au temps où Hérodote visita l'Égypte. Ce sanctuaire d'Héraklès est aussi nommé par Strabon, Tacite rappelle que la bouche du fleuve était dédiée à Hercule et Pausanias rapporte que l'Héraklès d'Égypte vint à Delphes.

Jean Yoyotte a montré dans ses Notes de toponymie égyptienne que le lac baignant le site de Thonis, tout proche d'Hérakleion mais qui a disparu, se trouve mentionné dans le nom égyptien d'Hérakleion, qui signifie « la bouche du lac ».

Les deux sites voisins de Canope n'étaient donc pas des villes, mais des sanctuaires. Il est certain qu'à la lumière de ces textes et surtout des observations archéologiques qui vont être faites sous les eaux de la baie d'Aboukir l'exploration va mettre au jour nombre de bâtiments et vestiges religieux.

André Bernand
Janvier 2001
 
Bibliographie
Le Delta égyptien d'après les textes grecs, t. I : Les Confins libyques Le Delta égyptien d'après les textes grecs, t. I : Les Confins libyques
André Bernand
IFAO, Le Caire, 1970

Alexandrie la Grande Alexandrie la Grande
André Bernand
Hachette, Paris, 2e édition 1998

Alexandrie, les quartiers royaux submergés Alexandrie, les quartiers royaux submergés
Franck Goddio et alii
Éditions Periplus, Londres, 1998

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter