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Sous le signe de la danse : l'Inde du Sud
Carisse Busquet
Diplômée de l’Institut d’art et d’archéologie de Paris I

Dans le bassin du Lotus d'or du temple de Minakshi à Madurai, on jaugeait les poèmes tamouls des Sangam, les académies littéraires immémoriales : les plus aériens flottaient, les plus longs sombraient. À Chidambaram, Shiva, maître de la danse, défia sa parèdre Kali en une insidieuse joute chorégraphique. Sur les hauts gopuram de Kanchipuram, les dieux prient, menacent ou bénissent, le corps ployé selon les cent huit poses du bharata-natyam, la plus ancienne danse rituelle du monde. En Inde du Sud, point d'immobilité, la danse est omniprésente : depuis les « mille piliers » des temples, la subtile prosodie des voluptueuses stances de Madurai, jusqu'aux balancements éoliens des palmiers du Coromandel ou du Malabar... Carisse Beaune-Busquet nous invite aujourd'hui à entrer dans cette danse.


L'Inde du Sud, d'une superficie d'un million de kilomètres carrés, possède une grande variété de paysages. On passe ainsi des zones semi-arides du plateau du Deccan dans le Karnataka et l'Andhra Pradesh aux zones côtières du Kerala et du Tamil Nadu caractérisées par une végétation luxuriante. Surplombant la côte du Malabar s'élèvent les montagnes bleutées des Nilgiri, tapissées de théiers, de caféiers et d'odorantes plantations d'épices.


Le bastion de l'hindouisme


Depuis trois millénaires, l'Inde du Sud, bastion de l'orthodoxie hindoue, a préservé intacts ses traditions et rituels, ses fêtes et processions. « Aryanisée » et hindouisée dès le début de notre ère, elle n'a pas subi de plein fouet, comme dans le Nord, l'impact destructeur des invasions musulmanes des XIe et XIIe siècles. Elle a de ce fait conservé son très riche patrimoine artistique.


Les Indiens du Sud estiment être les véritables héritiers et détenteurs de l'authentique civilisation hindoue. L'hindouisme dravidien est marqué par de grands philosophes et poètes de confession shivaïte et vishnouite. Ainsi, au VIIe siècle, apparaissent les célèbres Nayanmar, hymnologues et ascètes shivaïtes dont les poèmes ornent les murs du temple de Chidambaram. En ce lieu officient les Dikshitar, brahmanes qui transmettent encore le savoir védique, quatre fois millénaire, à de jeunes novices, l'avant-crâne rasé et portant chignon sur la nuque, selon l'antique tradition brahmanique. Ramanuja (1050-1137) est le grand réformateur du shivaïsme du Sud. Le vishnouisme est principalement représenté par les douze Alvar (VIIe-VIIIe siècle), bardes itinérants et auteurs d'un corpus dévotionnel chanté de nos jours encore dans les temples consacrés à Vishnou, comme à Tiruchirapalli. Les rituels vishnouites, extrêmement élaborés, consistent en une adoration codifiée de la divinité vivante qui est, tôt le matin, éveillée au son de la musique, puis nourrie des substances les plus pures, enfin célébrée en de vibrantes psalmodies sanskrites. Ces philosophes et poètes ont profondément modelé la spécificité religieuse des rituels complexes propres à la spiritualité dravidienne.


Le style dravidien des monuments du sud, dont l'évolution couvre plus d'un millénaire, du VIe au XVIIIe siècle, est profondément original. Les architectes « sculptent » tout d'abord des sanctuaires rupestres évidés dans l'épaisseur de la roche puis, s'affranchissant de la matière, élèvent les grands temples chola de la période classique. Cette architecture connaît son apothéose dans la création grandiose des monumentales villes-temples que sont Kanchipuram, Tiruchirapalli et Madurai.


L'hybride Madras


Cette capitale du sud, dynamique, aérée et verdoyante, demeure encore la plus humaine des grandes mégapoles indiennes. Madras s'enorgueillit d'être la plus vieille municipalité de l'Inde ; elle fut en effet fondée par les Britanniques en 1689. Elle possède de très nombreux vestiges architecturaux de l'époque coloniale anglaise, bâtis au XIXe siècle dans un style hybride amalgamant néoclassicisme anglais et éléments moghols.


Madras a longtemps eu la réputation d'être un bastion du conservatisme social, une ville provinciale et puritaine. Les choses commencèrent à changer avec l'influx d'Indiens venus de la plaine indo-gangétique, de Bombay et de Calcutta. Non seulement le profil de la ville, qui s'est dotée de nombreux gratte-ciel, s'est modifié rapidement, mais également le style de vie de ses habitants. Hommes et femmes s'habillent plus volontiers à l'occidentale, les hommes arborent moins fréquemment les marques de caste, sauf lors des nombreuses fêtes qui ponctuent la vie sociale et religieuse de la ville.


Bien que Madras soit en pleine mutation économique et sociale, elle demeure le centre de la culture tamoule. On peut assister, en saison, aux grands récitals de danse de bharata-natyam ou de musique carnatique. Madras est devenue plus cosmopolite mais sans avoir perdu son élégante et douce langueur qui a longtemps fait son charme. C'est au Pantheon Museum que l'on peut admirer les chefs-d'œuvre de la culture tamoule à son apogée. Ce musée renferme la plus belle collection de bronzes des ateliers chola (du IXe au XVe siècle). Deux grandes salles sont réservées aux magnifiques sculptures et bas-reliefs bouddhiques du site d'Amaravati, grand centre de rayonnement spirituel et artistique qui se développa entre le IIe siècle avant J.-C. et le IIe siècle de notre ère.


Des premiers temples des Pallava au classicisme chola


Sur la côte du Coromandel, la puissante dynastie des Pallava (VIIe-VIIIe siècle) dote l'ancien port de Mahabalipuram du premier ensemble architectural dravidien. La célèbre Descente du Gange, gigantesque relief shivaïte qui conte la mythique et violente plongée du fleuve sacré sur la terre, est peuplée de couples de demi-dieux, d'ascètes et d'animaux paisibles ou parodiques. Non loin de là, dans la pénombre apaisante du Krishna mandapa, se déroule l'émouvante pastorale de Krishna sauvant du déluge d'Indra le monde des bergers du bois de Vrindavan. Sur la crête qui domine l'ancien site se dressent les râtha ou temples monolithiques sculptés dans la masse de la diorite locale et consacrés aux cinq héros du Mahabharata. Le temple du Littoral, à la double cella consacrée à Vishnou et Shiva, dresse ses vimâna, hautes tours-sanctuaires érodées par le sel des siècles.


Aux Xe et XIe siècles émerge la puissante dynastie des Chola qui va ponctuer le fertile bassin de la Kauveri de ses temples les plus parfaits. Exact équilibre des proportions, rigueur du programme iconographique, puissance des formes caractérisent à Tanjore le temple de Brihadeshvara, apogée du premier classicisme chola. Le musée de Tanjore, situé dans un palais construit dans le style baroque des Nayak de Madurai (XVIe-XVIIIe siècle), abrite des bronzes à la cire perdue d'une délicatesse et d'une grâce uniques dans la statuaire dravidienne.


L'ère des grandes villes-temples


C'est sous la dynastie des Pandya (XIIe-XIVe siècle), des Chola tardifs (XIIe-XIIIe siècle) relayée par l'empire de Vijayanagar (XIVe-XVIe siècle) et la dynastie des Nayak de Madurai que se dévelopmenses complexes obéissent à un même plan de base qui comprend le sanctuaire principal abritant la divinité suprême, un pavillon de danse (nrittya mandapa) autrefois réservé aux chorégraphies rituelles des devadasi ou danseuses sacrées, une série de temples et chapelles subsidiaires qui se répartissent le long d'immenses corridors ; ces derniers délimitent des enceintes ponctuées de gopuram ou hautes tours pyramidales, orientées aux quatre points cardinaux et mesurant parfois jusqu'à soixante mètres de hauteur. Enfin, ces ensembles comprennent invariablement des « salles aux mille piliers », jadis destinées aux fastueux couronnements royaux et autres cérémonies dynastiques. Un ou plusieurs bassins réservés aux ablutions des fidèles ainsi qu'à d'autres fêtes du cycle de rituels annuels ponctuent ces villes-temples. Le plan de base de tous ces sanctuaires labyrinthiques – dont l'agencement spatial et les proportions des éléments constitutifs varient d'une capitale à l'autre – est le mandala, ou diagramme sacré de la représentation cosmique. En effet, ces villes-temples, de plan carré ou rectangulaire, sont délimitées à l'intérieur par une série d'enceintes, de trois à sept, dont le degré de sacralité croît au fur et à mesure que l'on pénètre de la périphérie vers le centre, lieu de la matrice divine ou garbha-griha. L'origine de tels ensembles n'est encore que partiellement expliquée. Ils apparaissent au XIIe-XIIIe siècle et se sont développés et amplifiés progressivement jusqu'au XVIIIe siècle. Ils sont la conséquence de l'émergence des grandes dynasties, et de la complexité grandissante des rituels brahmaniques et de l'interaction entre le clergé brahmanique et ces monarchies de droit divin. Chidambaram (XIIe-XVIIe siècle), capitale du shivaïsme dravidien, Tiruchirapalli (XIIIe-XVIIIe siècle), bastion du vishnouisme et surtout Madurai (XVIIe-XVIIIe siècle) sont les principales villes-temples en lesquelles vie profane et activité commerçante voisinent avec les arcanes rituels des brahmanes.


L'originalité des Hoysala


Au XIe siècle, le légendaire roi Sala fonde la puissante dynastie des Hoysala, au centre du Deccan. Par leur plan cruciforme étoilé, l'extraordinaire orfèvrerie des sculptures – signées, fait rarissime en Inde – l'étrangeté des piliers chantournés, les temples de Chennakeshava à Belur et Hoysaleshvara à Halebid (XIIe siècle) tranchent radicalement avec les canons architecturaux et iconographiques en vigueur chez les Chola et Pandya voisins et contemporains. Le maniérisme de Sommnathpur (XIIIe siècle), joyau vishnouite doté d'une triple cella, est l'expression ultime de la perfection hoysala.


Jardins d'épices du Kerala


C'est dans la chaîne des Cardamomes, au nom empreint de senteurs, que l'on découvre les jardins secrets d'épices escaladant les pentes des collines ou cachés au fond de vallées moites et étroites. Dans ces jardins d'Eden, étagés autour de Kumily, petite capitale des épices, les pluies annuelles se mesurent par mètres et la végétation semble posséder une force explosive, gommant le relief, tamisant la lumière.


Depuis l'époque romaine, le Kerala est célèbre pour son poivre noir, blanc et vert qui s'agrippe de tous ses tentacules aux arbres élancés qui le portent. La cardamome, elle, est plus souterraine ; elle se faufile sous les frondaisons des jardins qui croulent sous les multiples essences. La plupart des exploitations ne dépassent pas un hectare. Le poivre et la cardamome y voisinent avec la cannelle, les noix de muscade et d'arec, le gingembre, l'anis étoilé, le curcuma et une multitude de fruits et de fleurs aux lourdes ou délicates odeurs.


Des intermédiaires achètent les précieuses épices aux exploitants ou sur les pittoresques petits marchés locaux. Puis ils les acheminent vers Kottayam et Cochin, sur la côte du Malabar, où ils sont vendus aux enchères avant d'être expédiés dans le monde entier.


Cochin, perle de la mer d'Oman


Cochin, objet d'âpres conflits entre Portugais, Hollandais et Anglais, est située entre la lagune qui donne accès aux célèbres backwaters, ce réseau de lacs et de canaux quadrillant le littoral sud du Kerala, et l'immense baie, parsemée d'îles alluvionnaires, ouvrant sur la mer d'Oman. Cet ancien port a conservé de nombreux vestiges de ce tumultueux passé colonial : églises lusitaniennes et néerlandaises, synagogue, mais surtout le palais de Mattanchery qui possède de remarquables fresques du XVIIe siècle illustrant les principaux épisodes du Ramayana. Toutefois, ce qui est bien présent, vivant et intense à Cochin et à Ernakulam, sa ville jumelle, sont les magnifiques représentations de kathakali, cette danse-drame issue du Kerala même et dont Cochin se targue de posséder les écoles et les troupes les plus prestigieuses.


De la côte du Coromandel où règne en maître le mystique bharata-natyam, tour à tour défi, offrande et initiation, à la côte opposée du Malabar où s'impose le kathakali, tout en force et puissance narrative, il semble bien que l'Inde du Sud soit placée sous le signe d'une chorégraphie divine trois fois millénaire.

Carisse Busquet
Juillet 1998
 
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