Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Soudan : un voyage au « pays de Koush »
Didier Trock
Agrégé de géographie

Sous le règne du pharaon Pépi II, il y a quarante-trois siècles, Herkouf, fils du nomarque d'Éléphantine, revenait de son quatrième voyage dans les terres mystérieuses de la haute Nubie : le pays de Koush, alors considéré comme la terre de l'ivoire, de l'ébène et de l'encens. Pays riche où le Nil apporte la vie, tranchant de ses tourbillons, cataracte après cataracte, les âpres barrières ignées qui strient le ventre de pierre du désert. À la frange méridionale de la brillante civilisation égyptienne à laquelle, maître ou esclave, il participa bien souvent, le Soudan est cependant toujours resté profondément ancré dans le monde africain. Cette situation au point de rencontre des cultures méditerranéennes, nilotiques et africaines a donné à sa civilisation une originalité qui ne s'est jamais démentie au cours de l'histoire.

Le Soudan, un « don du Nil »

Nous pouvons paraphraser Hérodote qui appliquait ce qualificatif à l'Égypte. Du désert de Nubie à celui des confins libyens et aux vastes zones steppiques de la Bayuda, le Soudan appartient à la zone aride, domaine des caravanes chamelières qui doivent parfois affronter de violentes tempêtes de sable. Pourtant apparaît soudain à l'horizon un liseré verdoyant, immense oasis linéaire : le Nil. Seule la présence des deux Nils, Bleu et Blanc, qui se rejoignent à Khartoum, permet aux hommes une occupation autre que sporadique. Le long de son cours lent et majestueux se multiplient villages et cultures. Les hommes y vivent encore aujourd'hui comme il y a quarante siècles. Quelques champs irrigués de céréales, de fèves, de haricots rouges, l'humble cheminement d'un âne, le passage d'un troupeau de dromadaires : le pays semble hors du temps. Bien sûr on constatera parfois le passage d'un camion soulevant la poussière de la piste ; les antiques chadoufs ont été remplacés par des pompes motorisées et la culture du coton progresse d'année en année, mais ce sont là les seules concessions au modernisme.

Une brillante civilisation qui naît au cœur du désert, sur les rives du Nil

Au cours d'une histoire qui remonte à la nuit des temps, le Soudan a développé des cultures originales et passionnantes. Dès les périodes les plus reculées, du VIIe au IVe millénaire avant J.-C., il fut certainement un important foyer de « néolithisation » : les préhistoriens spécialistes de l'Afrique ne tarissent pas d'éloges à propos du Néolithique de tradition soudanaise et de sa poterie au décor ondulé incisé au peigne, qualifié de type wavy line par les archéologues anglo-saxons. Le matériel de la période « Early Khartoum » révèle une société déjà évoluée et structurée – preuve d'une longue tradition culturelle qui conduira, à la fin du IIIe millénaire avant notre ère, à la constitution d'un royaume autour du site de Kerma, en amont de la troisième cataracte.

Le « royaume de Koush »

Tandis qu'en Égypte naissait une civilisation marquée par une éclatante originalité, au Soudan s'épanouissait une culture spécifique au royaume de Koush, l'une des plus anciennes et puissantes formations politiques de l'Afrique antique. Ce royaume s'opposera durant près d'un millénaire aux tentatives hégémoniques de l'Égypte, à tel point que les pharaons durent édifier en basse Nubie un ensemble impressionnant de forteresses en briques crues. Les fouilles du site de Kerma et de ses nécropoles révèlent l'important développement de la civilisation soudanaise. C'est une véritable ville dont les archéologues ont reconnu les fondations, qui s'articulait autour de la deffufâ, vaste complexe cultuel destiné à des rites funéraires apparemment non exempts de sacrifices humains.

La domination égyptienne

La chute du royaume correspond certainement à l'avènement des pharaons du Nouvel Empire égyptien. Thoutmosis III étend la domination égyptienne vers le sud, jusqu'aux abords de la quatrième cataracte, près de l'actuelle Karima. La ville de Napata connaît alors un important développement : là s'échangent les précieux produits venus de l'Afrique noire à destination de l'Égypte. Devenu colonie égyptienne en prolongement de la Nubie, le Soudan voit s'édifier de somptueux temples où se conjuguent dévotion rendue aux dieux majeurs de l'Égypte et pratique de la magie opératoire d'origine africaine. Le grand pharaon, Aménophis III, porte une attention toute particulière à la réalisation des sanctuaires de Soleb et de Sedeinga qui inaugurent le schéma bipartite masculin/féminin repris un siècle plus tard à Abou Simbel. Depuis longtemps déjà la colline tabulaire du djebel Barkal était un lieu sacré où des divinités ancestrales étaient honorées dans des sanctuaires semi-rupestres. Les souverains égyptiens reprennent à leur compte la tradition et y consacrent en particulier un temple dédié à Amon, agrandi par Ramsès II.

Napata et Méroé

Tandis que l'Égypte s'affaiblit sous les derniers Ramessides, Koush se constitue en royaume indépendant : le centre de la nouvelle dynastie est la région de Napata, autour du djebel Barkal. Sa puissance s'accroît au point de permettre au roi Piankhy d'entreprendre la conquête de l'Égypte vers 730 av. J.-C., et d'y installer la XXVe dynastie dite « éthiopienne ». Période brillante et faste. Le grand « pharaon noir » Taharqa restaure le temple d'Amon du djebel Barkal, y édifie un second temple semi-rupestre dans la tradition locale, érige des stèles riches en enseignement sur le faste des souverains… prémices d'une culture où, aux influences africaines et égyptiennes, se mêle celle, plus originale, d'Alexandrie. Mais après l'heure de l'expansion vient celle du repli : chassés d'Égypte par les Assyriens d'Assurbanipal en 663, les souverains koushites subissent ensuite l'offensive menée par le pharaon égyptien Psammétique II en 591. Ils abandonnent leur prestigieuse capitale pour Méroé, au-delà de la sixième cataracte, hors de portée des assauts ennemis. Les chemins de l'histoire divergent alors et Méroé devient le centre d'une culture autonome – preuve en est le développement de l'alphabet méroïtique qui se substitue aux hiéroglyphes égyptiens. Les fondements de l'économie se transforment profondément : important lieu d'échange au point de convergence des voies caravanières venues d'Afrique noire – Erythrée et Tchad – et de la mer Rouge, Méroé voit se développer, pour la première fois en cette région, une importante métallurgie du fer. Riches et autonomes, à l'écart des ambitions des conquérants, les souverains s'ancrent dans une tradition qui fonde leur pouvoir sur l'exemple de l'Égypte classique, voire archaïque, mais avec des couleurs indigènes. Le temple de Mussawarat, exclusivement consacré au dieu-lion Apedemak, ou le remarquable temple de Naga en témoignent éloquemment. Le respect de la tradition éclate dans les extraordinaires ensembles de pyramides aux pentes aiguës qui marquent les sépultures des souverains méroïtiques aussi bien que celles de leurs prédécesseurs de Napata. Cette puissance est encore sensible aujourd'hui lorsque l'on parcourt le vaste site de Méroé. Si les relations du royaume avec l'empire des Ptolémées furent paisibles, il n'en est pas de même face à la volonté conquérante des Romains, et il faut toute l'énergie de souveraines telles qu'Amanishakhete, la reine Candace de la légende, pour les contenir au niveau de Napata.

Du christianisme à l'islam

De plus en plus isolé, le royaume s'affaiblit rapidement et devient la proie des incursions toujours plus fréquentes des pillards nomades Noubas ou Blemmyes. Les inscriptions méroïtiques se font rares puis disparaissent. La capitale finit par être abandonnée et, sans difficulté, le souverain axoumite d'Éthiopie, Ezana, peut conquérir le pays vers 330 de notre ère. Le Soudan s'intègre d'autant plus facilement dans ce royaume fraîchement converti au christianisme que les premières conversions y remontent déjà à plus d'un siècle. Ce n'est qu'à partir du VIIIe siècle que la tutelle éthiopienne se relâche et qu'apparaissent trois petits royaumes chrétiens indépendants dont le plus important, celui de Muqurra, avec Dongola pour capitale, subsistera jusqu'au XVe siècle. Les progrès de l'islam conduisent en effet à la constitution de nouveaux royaumes musulmans qui anéantissent les dernières principautés chrétiennes en 1505. Les confréries islamiques dominent alors le pays et, sous l'égide de Mohammed Ahmed Ibn Abdallah, le Mahdi, prennent, en 1881, la tête du mouvement de lutte contre la domination égyptienne imposée par Mehmet Ali depuis 1820. Mais le pays tombe alors dans l'aire d'influence de l'Angleterre et n'acquiert sa réelle indépendance qu'en 1956.

Visiter le Soudan aujourd'hui

Si le Soudan a connu ces dernières années des turbulences politiques, la situation est maintenant parfaitement calme dans toutes les régions situées au nord de Khartoum. Nous pouvons donc proposer en toute sécurité de découvrir la région qui correspond à l'antique pays de Koush. Naturellement, ce pays n'est pas largement ouvert au tourisme et les infrastructures y sont quasiment inexistantes. En dehors de Khartoum, il n'existe pas d'hôtel pouvant accueillir les voyageurs dans des conditions acceptables. Le réseau de routes asphaltées est limité à quelques tronçons aux environs de la capitale. C'est donc en véhicules tout terrain que nous découvrirons, sur les pistes le long du Nil aussi bien qu'à travers les impressionnants paysages arides de la Bayuda, les contrastes de ce pays fascinant qui mêle les senteurs de l'Afrique noire à celles de l'Égypte. Au détour du fleuve seront visités les sites les plus remarquables que sa longue histoire nous a légués. L'excellente organisation matérielle de ce circuit le rend aussi confortable que possible ; les longs parcours sur les pistes peuvent cependant être fatigants et nécessitent une bonne condition physique. Enfin il faut un esprit tolérant et patient et comprendre les difficultés inhérentes à un voyage dans un pays aux infrastructures rudimentaires. Mais que sont quelques heures perdues à attendre le bac pour franchir le Nil, face aux charmes de la découverte d'un pays hors du commun?

Didier Trock
Juillet 1998
 
Bibliographie
Le Soudan contemporain Le Soudan contemporain
Sous la direction de Marc Lavergne
Karthala, Paris, 1989

La Civilisation de l'Egypte pharaonique La Civilisation de l'Egypte pharaonique
François Daumas
Les grandes civilisations
Arthaud, Paris, 1993

Histoire générale de l'Afrique Histoire générale de l'Afrique
Publié par le comité scientifique international pour la rédaction d'une histoire générale de l'Afrique ( UNESCO )
Edicef / Hachette Livres, Paris, 1991
Huit volumes rédigés par les meilleurs spécialistes. Indispensables pour connaitre l'histoire du continent africain.
Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter