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Sienne la silencieuse
Jacques Heers
Ancien professeur de l' université Paris IV-Sorbonne († 2013) 

Cité marchande et policée, ville des financiers et des grands marchands, fière de sa magnifique place du Campo et de son palais communal, Sienne fut pendant de longs temps, comme toutes les villes « libres » d'Italie, le lieu d'affrontements entre de puissants clans guerriers. Comme partout en Toscane, les guerres entre lignages et partis, qui mirent la cité à feu et à sang, et la rage de détruire à jamais l'ennemi, provoquèrent, de façon peut-être paradoxale mais inévitable, l'essor d'un nouvel urbanisme et d'autres paysages urbains. De ces guerres civiles, une autre ville est née… comme nous l'explique Jacques Heers, auteur notamment de Le Clan familial au Moyen Âge – Étude sur les structures politiques et sociales des milieux urbains (PUF-1974) et La ville au Moyen Âge en Occident, paysages, pouvoirs et conflits (Fayard-1990).

C'est sur l'emplacement de l'antique Sena Julia, elle-même issue de la colonisation romaine d'une cité étrusque, que la Sienne médiévale se développa dès le VIIe siècle, à l'époque des rois lombards. Devenue cité libre et indépendante au XIIe siècle, elle fut la rivale de Florence, d'autant plus que gibeline, c'est-à-dire partisane de l'empereur, elle s'opposait à la politique guelfe – favorable au pape – de sa voisine qu'elle tint longtemps en respect avant de lui infliger une cinglante défaite en 1260, à la bataille de Montaperti. Mais les heurts et les conflits ne naissaient pas qu'à l'extérieur…

Une ville en proie aux luttes de factions…

Les nobles, propriétaires de hauts palais et de donjons de pierre, réduits fortifiés en plein cœur de la ville, contrôlaient, autour de leurs castellari, un réseau de rues privées qui les reliaient à leurs alliés, aux marchés et leur ménageaient des sorties commodes vers la campagne et leurs fiefs. Ainsi, nombre de portes percées dans la muraille – une vingtaine pour le moins – n'étaient en aucune façon des portes publiques, gardées par des agents de la Commune ; elles ne servaient qu'à eux, à leurs gens et à leurs trafics.

Au lendemain des batailles, la faction victorieuse s'appliquait à ruiner les membres de l'autre par tous les moyens : massacres dans la rue, pillages et incendies des palais, exil des chefs et surtout, pour qu'ils ne puissent revenir et y trouver un appui, y rassembler leurs amis, mise à bas de tous leurs immeubles, maisons, palais, églises. On invoquait Carthage détruite par Rome ; on abattait, on brûlait et l'on défendait de reconstruire sur un sol proclamé maudit. Les responsables des comptes faisaient tout ordinairement, de temps à autre, mention de sommes payées à des compagnons « pour avoir rasé les maisons et palais et taillé les vignes des traîtres » – étant, bien entendu, dits « traîtres », « ennemis de Dieu et du peuple », tous les membres du parti vaincu. Certaines ruines, très nombreuses, que l'on appelait sans fausse honte des guasti, furent laissées à l'abandon pendant des années ; vrais cloaques nauséabonds, elles devaient, dans une ville qui consacrait par ailleurs tant de soins aux embellissements et au decorum, garder mémoire de l'opprobre infligée aux victimes du sort des armes. D'autres, au contraire, furent confisquées, aménagées pour faire une longue et large rue ou une grande place, opérations impossibles tant que les nobles, propriétaires des terrains, étaient en mesure de résister. Ce fut pourtant un travail de longue haleine, retardé par nombre d'aléas et d'avatars. La superbe Via Supra Posteria, aujourd'hui la Costa larga, qui joignait le centre de la vie publique à la cathédrale, fut pensée et tracée par les maîtres voyers en 1290 ; mais les travaux ne commencèrent que lorsque l'on eut déclaré rebelle Gabrielle Speranza, dont le palais se trouvait malencontreusement sur le chemin, et il fallut aussi attendre le décès d'un autre patricien ; finalement, faute de pouvoir tout régler et aller tout droit, l'on abandonna quelques éléments du tracé primitif, et cette voie ne fut ouverte qu'en 1360, soixante-dix ans après les premiers examens.

Le Campo, brillante réalisation de la Commune

Pour assurer leur prestige, les hommes au pouvoir devaient disposer d'un palais, plus riche d'ornements et de plus fière allure que tous ceux des grandes familles. En 1282, une commission de douze citoyens experts tint longuement séance pour définir le lieu où l'édifier, de façon « à ce qu'il rende les meilleurs services et que cette construction engage le moins de dépenses ». De fait, l'argent manquait. On se contenta d'abord d'aménager et de flanquer d'annexes, plus ou moins harmonieuses, l'ancien bâtiment de la douane qui servait aussi de magasin pour l'huile, le sel, et abritait la zecca, atelier de la frappe des monnaies. Dix ans plus tard, en 1293, commencèrent les grands travaux qui reprirent tout à neuf et ne furent terminés qu'en 1310 ; la grande tour si élégante, orgueil de la cité, se dressa seulement à partir de 1325. Dans le même temps, des sommes considérables furent consacrées à la grande place du Campo, juste devant ce bâtiment. Les édiles et les maîtres d'œuvre s'employèrent à délimiter et à dégager des espaces, les campi, encombrés de diverses bâtisses, mal ou pas du tout assorties. Ils décidèrent de réunir entre eux le Campo San Paolo et celui del Foro, terrains de formes irrégulières, traversés par plusieurs rues. Ils achetèrent les jardins qui s'y trouvaient, puis les maisons, pour la plupart en piètre état ; ils firent élever un puissant mur de soutien pour protéger ces campi des eaux qui, en automne et en hiver, les envahissaient régulièrement. Très tôt, en 1218, les responsables, officiers délégués par la Commune, notent d'importantes opérations d'arpentage et de bornage pour fixer les limites de la place. La partie inférieure, où s'installaient les bouchers, les marchands de vin et les paysans, fut libérée et les marchés relégués plus loin, près des portes de l'enceinte. Mais cinquante ans après, on en était encore à acheter, fort cher, quelques parcelles de terrains et à sévir contre les escaliers et les perrons qui, indûment, encombraient le domaine public, contre ceux qui jetaient eaux usées et immondices sur le sol, qui y déposaient pierres, briques et madriers, qui y creusaient des fosses pour prendre de la terre…

Le gouvernement marquait le paysage urbain de belle façon, par cette place admirée de tous aujourd'hui encore, construite au prix de tant de labeurs et d'argent pendant plus d'un siècle. La préserver, la maintenir digne, en dehors des querelles et du commun, fut toujours le grand dessein des maîtres de l'heure. Dès 1250, Sienne appointait des custodes pour inspecter et protéger son Campo. Les statuts de 1262 ne consacraient pas moins de dix-neuf articles à énumérer et préciser contraintes et règlements : on en chassait les vagabonds, les métiers jugés déshonorants, les prostituées ; les délits commis sur cette place furent frappés de peines bien plus lourdes qu'ailleurs ; on interdisait les jeux de hasard et les jeux violents, les cavalcades, les combats contre les taureaux, les exercices guerriers, tel le gioco della pugna, qui se terminaient parfois par des combats sanglants et laissaient des morts sur le terrain.

Le palio, course effrénée, brutale, où s'affrontaient les champions des diverses contrade – quartiers de la cité – s'était longtemps couru hors des murs, l'arrivée étant jugée à l'une des portes de la ville. La Commune l'offrit en spectacle sur le Campo et la course perdit une part de sa violence, non plus affrontement barbare entre des sociétés politiques dressées les unes contre les autres, mais compétition haute en couleur, entre des cavaliers, de profession parfois, sur des chevaux souvent venus d'ailleurs, notamment des élevages princiers de Ferrare – et ce sur une place soigneusement dessinée et aménagée comme un cirque à ciel ouvert, où les chevaux couraient devant des foules de spectateurs installés aux fenêtres et aux balcons comme dans des loges.

L'essor d'un nouvel urbanisme

Sienne fut ainsi l'une des premières cités à promouvoir des règles qui répondaient à la recherche du beau et de l'harmonie. On réglementa les alignements des palais privés et des maisons situées tout autour de cette place ; on limita la construction des balcons et des portiques. Les décrets de 1297 interdisaient aux propriétaires des maisons sises sur la place de les surmonter de terrasses fermées par des balustrades et les obligeaient à n'avoir, sur la façade, que des fenêtres bifores, à doubles arcades, toutes les mêmes. Le Campo fut l'une des premières places soigneusement pavées en Italie et les statuts de 1346 décrivaient avec force détails ce pavage de briques, tel qu'il se présente encore, disposé de façon parfaitement régulière, interrompu par neuf lignes de pierres grises convergeant vers le centre.

Coïncidence ? Le gouvernement qui, dans les années 1300, mit fin aux troubles et aux conflits, réduisit ses opposants à merci et institua une sorte de tyrannie était formé de neuf personnages, d'abord autoproclamés puis cooptés. Ces Neuf, craints de tous, se faisaient acclamer pour leurs bienfaits, notamment pour leur soin mis à embellir la cité et rendre la vie plus agréable. Les « maîtres des rues » visitaient régulièrement ville et faubourgs pour vérifier la largeur des rues et faire dégager les passages encombrés. Les voies publiques en mauvais état, les rues obscures, étroites ou dégradées, devaient être réparées ou élargies. Des élus veillaient à ce que les briques ne soient pas vendues au-dessus du prix fixé et qu'elles soient « lourdes et solides, ainsi qu'il est dit dans la Constitution ».

La construction des fontaines fut aussi l'œuvre de la Commune, qui afficha clairement le caractère public et charitable de l'entreprise, sollicita des dons ou des legs de terrains pour y mettre une vasque ou en faciliter l'accès. Les « maîtres d'œuvre sur le fait des fontaines à prévoir et à construire » enquêtaient dans chaque quartier, prenaient l'avis des responsables et décidaient des emplacements : manière, parmi d'autres, d'alourdir encore la mainmise administrative et politique ; manière aussi de répondre aux attentes des gens modestes qui, jusque-là, ne pouvaient puiser l'eau qu'aux puits des familles nobles. L'an 1360, l'Office des finances de la Commune, la Biccherna, prit à sa solde des compagnies d'hommes d'armes, à charge pour leurs capitaines de conquérir de nouveaux bourgs et villages et de leur imposer des tributs, tous consacrés à l'aménagement des fontaines et adductions d'eau. Les Neuf firent célébrer de grandes réjouissances, palio, triomphes et actions de grâces, le jour où l'eau se déversa dans la vasque du Campo. Celle-ci, d'abord toute simple, fut, en 1357, ornée d'une belle statue de Vénus, œuvre antique d'après Lysippe, découverte lors de travaux non loin de là. Mais, vraiment trop profane et « offensant la pudeur des passants », elle fut retirée et l'on commanda à Jacopo della Quercia, en 1419, un programme iconographique capable d'inspirer des vertus civiques.

La beauté au service de l'éducation des citoyens

Tout devait servir la renommée d'un pouvoir encore contesté, encore menacé par de nombreux ennemis, rebelles, exilés, et par leurs alliés. Les plus belles œuvres d'art, celles du palais communal en tout cas, furent toutes dictées par le soin quasi obsédant d'enseigner l'obéissance civique, d'exalter les bienfaits des maîtres, plus encore de condamner les réticents ou dissidents, écartés des affaires et de la cité. La magnifique Maestà de Simone Martini (1315) traduit certes une grande ferveur pour la Vierge, mais aussi une intention politique délibérée. Les inscriptions sur les marches du trône disent clairement que Notre-Dame soutient et protège les bons gouvernants et condamne sévèrement les factions rebelles et leurs chefs, Tolomei et Salimbeni surtout, qui ne cessent de prendre les armes contre les autorités établies, de rechercher des partisans et de préparer leur revanche. L'achèvement de cette grande peinture murale fut célébré par plusieurs fêtes populaires, réglées et payées par la Commune. Pour embellir une autre salle du palais civique, dite della Pace, les Neuf ont, en 1338-1339, commandé à Ambrogio Lorenzetti une grande composition murale, en deux tableaux : La Paix et la Guerre, connue, à partir de 1792, comme Le Bon et le Mauvais Gouvernement. Cette double représentation de la vie, à Sienne et dans les campagnes environnantes, ne s'en tient nullement à quelques scènes de genre, plus ou moins anecdotiques et va, sur le plan politique, bien au-delà de ce qu'en disent des commentaires qui, parfois, ne portent attention qu'aux descriptions de la vie quotidienne, certes déjà édifiantes : d'un côté une ville occupée à de paisibles négoces, de l'autre une cité et des champs ravagés par la guerre – civile surtout. La leçon de morale civique ne fait aucun doute ; en témoignent les grandes figures allégoriques de femmes placées au-dessus des tableaux : d'une part, la Justice, la Sagesse, la Concorde ; de l'autre, encadrant la Tyrannie, la Superbe, l'Avarice et la Vaine Gloire, plus, un peu plus bas, la Cruauté, la Trahison et la Fraude.

Les hommes du « Mauvais Gouvernement », responsables de la guerre, des misères, de toutes les mauvaises fortunes, sont, bien sûr, des insoumis, gonflés d'orgueil et ces scènes de malheurs, offertes à la méditation des citoyens appelés à l'obéissance, les dénoncent. Dans le « Bon Gouvernement », la procession des vingt-quatre citoyens, visiblement banquiers et marchands, richement vêtus, dignes et sages, fait évidemment allusion au gouvernement des Vingt-Quatre qui, avant les Neuf, avaient triomphé des grands lignages rebelles.

 

La récession économique qui affligea l'Italie au XIIIe siècle et les assauts de la Peste Noire en 1348 affaiblirent la ville, qui cependant réussit à maintenir son indépendance sous l'égide du conseil des Neuf puis, au début du XVIe siècle, sous la férule du dictateur Pandolfo Petrucci. Mais elle ne put résister à la collusion des intérêts de Philippe II d'Espagne et de la Florence de Cosimo de Médicis – dont le trisaïeul était Laurent le Magnifique. Après un terrible siège, la cité se rendit aux Espagnols en 1555. Deux ans après, Philippe II la donnait à Florence. Sienne s'endormait alors, préservant ainsi le caractère médiéval qui en fait tout son charme aujourd'hui…

Jacques Heers
Novembre 2000
 
Bibliographie
Le clan familial au Moyen-Âge. Etude sur les structures politiques et sociales des milieux urbains Le clan familial au Moyen-Âge. Etude sur les structures politiques et sociales des milieux urbains
Jacques Heers
Presses Universitaires de France, Paris, 1993

Catherine de Sienne et son temps Catherine de Sienne et son temps
A. Champdor
A. Guillot, Lyon, 1982

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