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Secte ou religion : les Druzes du Proche-Orient
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

De toutes les formations religieuses hétérodoxes qui émaillent le monde de l'islam, l'une des plus célèbres, pour ne pas dire la plus célèbre, est celle des Druzes. Cela provient peut-être de ce qu'elle a des liens anciens avec l'Europe ; peut-être de ce qu'elle a été placée sous mandat français avec le Liban et la Syrie où elle habite pour l'essentiel, bien qu'elle ait quelques ressortissants en Palestine, incorporés maintenant dans l'État d'Israël ; peut-être de sa très forte personnalité, et aussi – qui sait ? – de ce que Gérard de Nerval l'a fait connaître, non sans perspicacité et enthousiasme. Et pourtant les Druzes ne sont pas très nombreux, de l'ordre de cinq cent mille âmes, leur histoire est mal connue et leur pensée presque totalement ignorée – parce qu'ils veulent qu'elle le soit – ce qui ne laisse pas grand espoir qu'on arrive à la percer à jour… C'est pourquoi nous avons demandé à Jean-Paul Roux de nous les présenter.

Comme tous les chiites, dont ils constituent un « sous-groupe », les Druzes pratiquent la restriction mentale, la dissimulation – taqiya – qui les incite à ne pas se montrer tels qu'ils sont, à ne pas rendre conformes leurs actes et leurs devoirs. De surcroît, comme c'est le cas dans les sociétés à initiations, ils sont tenus par un serment solennel au secret absolu, n'ont pas le droit de révéler leurs doctrines ni de laisser lire à qui que ce soit leurs livres sacrés. Je dois à A. M. Delcambre cette anecdote : le 31 mars 1967, leur leader Kemal Joumblat répondit à un journaliste qui lui demandait s'il était pour ou contre la divulgation des textes religieux de la communauté : « Il ne faut pas jeter les pierres précieuses aux pourceaux. »

Une communauté religieuse plus qu'une ethnie

Toutes les hypothèses ont été émises sur leur origine ethnique. Ce sont, a-t-on dit, de purs Arabes d'Arabie venus lors des conquêtes du VIIe siècle ; d'anciennes populations de Syrie parfaitement arabisées et mal islamisées ; les descendants de croisés isolés et demeurés au Proche-Orient après la destruction du royaume de Jérusalem. Et, pour soutenir ces propositions, on a rappelé qu'ils étaient des montagnards et que, bien souvent, les montagnes ont servi de refuge contre les envahisseurs. On a rarement envisagé que des sectaires persécutés – et les chiites, surtout extrémistes comme eux, l'ont souvent été – trouvaient également abri dans des altitudes peu accessibles, ou encore que celles-ci pouvaient servir de repaires à des bandes pillardes et indisciplinées – et les chiites au Moyen Âge en ont souvent fait figure. On a surtout oublié que les Druzes ne constituent pas une ethnie, mais une communauté religieuse, un petit peuple artificiellement formé par des hommes qui se jugent « élus », comme les anciens Hébreux, et détenteurs de la seule vérité. Leur doctrine et leur communauté, par la même occasion sans doute, se sont formées au début du XIe siècle de notre ère sous l'impulsion de prédicateurs s'adressant à des nomades et à des paysans révoltés, qui pouvaient aussi bien être de purs Arabes que des Syriens arabisés, et parmi lesquels il n'était pas impossible que se trouvassent des Iraniens – comme les premiers missionnaires – voire des Turcs.

La religion des Druzes, qui s'éloigne assez sensiblement de l'islam, au point que certains refusent de les considérer comme musulmans, et qui est leur raison d'être, le ciment de leur communauté, est issue du chiisme ismaélien, dit aussi septimanien – sabiya. Celui-ci se réfère au quatrième calife, Ali, à sa femme, Fatima, fille de Mahomet, et à leurs descendants directs, les sept imams, « guides », dont le dernier a été occulté. Il ne reconnaît d'autre autorité qu'eux et professe que le Coran a deux sens, l'un exotérique, l'autre ésotérique et réservé aux initiés.

Avec la dynastie des Fatimides, venus de Tunisie, l'ismaélisme avait accédé au pouvoir en Égypte en 969, puis en Syrie, et avait connu des années de grande prospérité. Au début du XIe siècle, le calife Al-Hakim (996-1021) s'était déclaré lui-même, ou avait été déclaré par d'autres, « incarnation divine », non sans causer un grand scandale dans le monde musulman, si soucieux de la transcendance d'Allah. Il avait cependant été reconnu comme tel par un homme de Boukhara, Muhammad al-Darazi, en qui je suis tenté de voir un ancien manichéen, plutôt qu'un mazdéen, un chrétien ou un bouddhiste, ce qu'il aurait pu être aussi, toutes ces confessions étant alors très vivantes en Asie centrale, et la religion druze portant des traits qui pourraient relever de chacune. Incapables de s'imposer en Égypte, où l'on n'en parla plus après la mort d'Al-Hakim, la divinité du calife, la philosophie qui la soutient et le culte qu'elle entraîne connurent quelques succès en Syrie, au Liban, en Palestine, où Darazi, forcé de s'exiler, l'exporta et, avant de mourir obscurément, tué peut-être par les Turcs, en fut en quelque sorte le véritable fondateur : le mot druze – en arabe duruz, dont le singulier est durzi – dérive de son nom, et ce que nous nommons le djebel Druze, au sud de la Syrie, s'appelle aussi djebel Darazi ou Duruzi. Il fut cependant aidé dans sa tâche par une autre personnalité iranienne, Hamza, en qui se serait incorporée l'Intelligence universelle – aql – et à qui on attribue l'un des principaux ouvrages de la secte, le Livre des témoignages et des mystères de l'Unité. Plus tard, au XVe siècle, le corpus doctrinal et l'organisation de la communauté devaient être revus et réformés, mais sans changer l'essentiel de ce qui avait été fait et admis au Xe siècle.

Une religion que nul ne peut avoir la prétention de connaître

De ce fait, hormis quelques petits faits qui sont arrivés jusqu'à nous, mais ne présentent qu'une importance secondaire, ce que nous savons d'elle est peu de chose et, de surcroît, quelque peu incertain.

Comme tous les chiites, les Druzes croient à un imam caché, un guide vivant spirituellement ou physiquement qui les conduit. Ils attendent son retour et demeurent donc dans une espérance messianique. Cet imam est Al-Hakim, le calife fatimide ; un jour, il reviendra pour effectuer la discrimination entre les croyants et les hypocrites. C'est Dieu lui-même ou « quelque chose » qui émane depuis toujours de l'Un qui s'est incarné en Adam, puis dans les prophètes, puis dans Ali, et enfin dans la race des califes fatimides descendants d'Ali – ce qui ne signifie pas que se trouve dans leur pensée quelque chose qui ressemble à du polythéisme, qui nie l'unité de Dieu, qui vise à une diffusion confuse de la divinité : les manifestations peuvent être innombrables, mais le principe demeure unique qui réapparaît sous des formes différentes, en diverses personnalités. Seuls, au demeurant, les initiés – uqqal – peuvent comprendre le mystère et pratiquer convenablement la vraie religion : c'est de leur rang que sortent les parfaits – adjawib –, les seules autorités. Il convient de montrer une pleine compassion pour les non-initiés, les ignorants – djahhal – et ne pas leur demander plus qu'ils ne peuvent. Seuls les initiés, reconnaissables à leur turban blanc, participent aux cérémonies religieuses qui se déroulent dans le temple le vendredi, à l'abri des regards indiscrets. Le principe de la taqiya les incite à se comporter comme des musulmans sunnites quand ils sont en milieu musulman, comme des chrétiens, dans un cercle chrétien. Ce grand repli sur soi-même s'accompagne donc d'une incontestable disposition à l'ouverture sur les autres, d'un refus du fanatisme. L'opposition à l'islam conservateur, à la charia – la loi islamique – qu'ils méprisent passablement, les rend progressistes et les rapproche des chrétiens, et plus encore des autres sectes chiites, dans la mesure où eux aussi sont soumis aux pressions musulmanes. Par ailleurs, ce qui a concouru à leur rapprochement avec les chrétiens a été leur installation au Liban, où ils sont devenus les voisins très proches des chrétiens maronites. On a supposé qu'au temps des croisades ils avaient établi de bons rapports avec les Francs, qu'ils avaient initiés à leurs mystères ; certains d'entre eux les auraient rapportés en Écosse (chevaliers de la Royale Hache), où ils auraient jeté les fondements de ce qui deviendrait la franc-maçonnerie. Quoi qu'il en soit de cette hypothèse hardie, on ne peut qu'être frappé par les similitudes qui existent entre les structures de la franc-maçonnerie et celle des Druzes.

Du mont Liban au djebel Druze et au Liban

Fortement implantés dans le mont Liban, les Druzes parvinrent à y acquérir une véritable puissance qui se manifesta surtout entre 1590 et 1634, grâce à l'action de l'émir Fakhr al-Din II. À cette époque, ils dominaient pratiquement tout le Croissant fertile et constituaient un danger pour l'unité de l'Empire ottoman dont ils menaçaient une des voies essentielles de communication. Celui-ci fut dans l'obligation de réagir et contraignit ses turbulents vassaux à réduire leurs ambitions. Il leur laissa néanmoins une certaine autonomie sous la domination de dynasties locales, les Ma'an, parmi lesquelles se signalaient déjà les grandes familles qui jouent encore aujourd'hui un rôle important au Proche-Orient, telles les Joumblat et les Chihab. Ce serait à partir de ce moment que les Druzes auraient commencé à quitter la montagne libanaise pour s'installer dans celle qui portera leur nom, en Syrie, le djebel Druze, nommé aujourd'hui le djebel Al-Arab – dont le mandat français (1919-1945) fera un territoire autonome en 1922. La situation se gâta cependant au XIXe siècle avec la décadence accrue de l'Empire ottoman, l'occupation momentanée de la Syrie par les Égyptiens de Mehemet Ali, l'accroissement de l'influence européenne, surtout française, que les Druzes, longtemps, avaient considérée favorablement et dont ils avaient profité au même titre que les chrétiens, ou presque, après les Capitulations (« faveurs ») de 1536. Un peu partout au sein de l'Empire turc, à cette époque, les nationalismes naissaient, et les insurrections et massacres se multipliaient. Les Druzes, peut-être entraînés par des musulmans sunnites, en tout cas accompagnés par eux, brûlèrent et pillèrent plusieurs villages chrétiens (1859-1860), ce qui provoqua une intervention de Napoléon III. Dès lors, les chrétiens prirent totalement la direction du Liban et la Sublime Porte, par leur truchement, tenta de rétablir son autorité. On constata le divorce des chrétiens et des Druzes lors de la crise majeure qui éclata en 1925 lors du soulèvement de ces derniers contre la France et laissa les premiers dans une complète indifférence ; puis, plus tard, quand le Liban devint indépendant, les Druzes, emmenés par leur leader Kemal Joumblat (assassiné en 1977) et par son fils Walid, dynamisèrent l'opposition dans un parti socialiste progressiste qui, en 1975, regroupa toute la gauche ; à un tel point qu'une véritable guerre civile éclata en 1983 entre les deux communautés. Si, en Israël, les Druzes, infime minorité, ont accepté la domination juive en 1948 et n'hésitent pas à servir dans l'armée, au Liban et en Syrie, ils gardent leur totale indépendance de décision et exercent une influence très supérieure à leur nombre – on estime qu'ils représentent 6 % de la population dans le premier pays et 3 % dans l'autre.

Jean-Paul Roux
Mars 2001
 
Bibliographie
Exposé de la religion des Druzes Exposé de la religion des Druzes
Silvestre de Sacy
Hakkem, Amsterdam, 1993

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