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Saint Augustin
Serge Lancel
Professeur émérite de l’université de Grenoble
Membre de l’Institut

Saint Augustin appartient à la culture universelle, donc à l'humanité entière, mais en premier lieu à la terre dont il est issu, cette Algérie qui s'est souvenue magnifiquement de lui, lors d'un colloque international organisé au printemps 2001 à Alger et à Hippone, sa ville épiscopale. Serge Lancel, membre de l'Institut et auteur d'un Saint Augustin, (Fayard, 1999), nous invite à mettre nos pas dans ceux de ce grand voyageur qui, sur les routes romaines de l'Italie du Nord comme sur les chemins de son vaste diocèse africain, a trouvé l'inspiration d'œuvres appelées à devenir les fondements de la pensée chrétienne.

Une éducation libérale

Augustin est né aux ides de novembre – le 13 novembre – de l'année 354 à Thagaste, aujourd'hui Souk-Ahras, aux confins algéro-tunisiens, en pays numide. Le père, Patricius, modeste propriétaire foncier, tint à assurer à son fils l'éducation libérale qui était pour les gens de sa classe le passeport pour la réussite sociale. Augustin étudia d'abord, semble-t-il, à Thagaste même, puis pour les études de grammaire et de rhétorique, à une trentaine de kilomètres au sud de Thagaste, à Madaure, dont une autre gloire locale, Apulée, avait rendu les écoles célèbres.

En sa seizième année, l'impécuniosité des siens contraignit le jeune Augustin à quitter Madaure et à interrompre ses études. Ce fut, à Thagaste, une année de désœuvrement, marquée par les premiers émois de la chair, employée à des jeux défendus, à des maraudes, comme ce vol de poires en un verger voisin de chez lui, analysé plus tard dans les Confessions avec beaucoup de pénétration, mais aussi avec la sévérité rétrospective de l'évêque qui y vit une parabole du péché originel.

Grâce à la générosité de Romanianus, un riche notable de Thagaste ami de sa famille, Augustin put aller continuer ses études de rhétorique à Carthage, avec l'aide également des subsides de sa mère, lorsque son père mourut, peu après son départ.

Capitale de la débauche, c'est ainsi que la grande ville lui apparut d'abord : « J'arrivai à Carthage et tout autour de moi bouillonnait la chaudière des honteuses amours ». Il ne tarda pas à succomber à ces plaisirs : plaisirs de la chair, mais aussi plaisir du théâtre, que le jeune homme découvrit avec ravissement. Parallèlement, il se révélait excellent étudiant, répugnant aux chahuts auxquels se livraient certains de ses camarades, se liant d'amitié avec des condisciples provinciaux comme lui, que les hasards de la vie lui feront retrouver plus tard, ainsi Vincentius, qui deviendra évêque de l'Église donatiste à Cartennae (Ténès). Son premier émoi intellectuel lui fut procuré par la lecture de l'Hortensius de Cicéron ; il avait alors dix-neuf ans et voyait s'ouvrir devant lui le monde de la pensée. Alors, le souvenir d'une première et fugitive imprégnation chrétienne, qu'il devait à sa mère Monique en son enfance, lui suggéra de lire, à la suite de l'Hortensius, les Écritures : mais il ne put entrer dans la Bible, dont le style le rebuta.

La conversion d'un jeune maître de rhétorique

À la même époque, un peu avant sa vingtième année – on était en 374 –, il se laissa séduire par les idées des manichéens qu'il suivit pendant neuf ans. Jeune professeur à Carthage, son enseignement de la rhétorique fut un succès : Augustin remporta des concours à plusieurs reprises et fut notamment couronné par le proconsul Helvius Vindicianus, qui le détourna de l'astrologie. Augustin vivait alors avec une femme dont le nom n'est jamais prononcé, de qui il eut un fils, son unique enfant, Adeodatus et qui resta près de lui pendant près de quinze ans.

Dans sa trentième année, à l'automne 383, Augustin, las des mauvaises manières de ses étudiants, décida de partir pour Rome. Il ne s'y attarda pas longtemps ; à peine arrivé, il était tombé malade et avait failli mourir, avant de connaître des désillusions avec ses étudiants, certes moins indisciplinés qu'à Carthage, mais mauvais payeurs. Il obtint de Symmaque une chaire de rhétorique à Milan et se présenta aussitôt à l'évêque de cette ville, Ambroise, dont la personnalité le séduisit fort et dont l'enseignement ébranla ses convictions manichéennes déjà vacillantes.

Sa mère, Monique, l'avait retrouvé à Milan et avait arrangé pour son fils un mariage, dans la perspective duquel ce dernier avait renvoyé en Afrique sa concubine, la mère d'Adeodatus. Mais, en fait, Augustin était déjà entré dans une sorte de gestation spirituelle. Rejoint à Milan, en 384, par Alypius, l'ami de toujours, et par Nebridius, un autre intime, Augustin se posait des questions sur la vanité de ses ambitions temporelles. Ses lectures de livres néoplatoniciens, préparant intellectuellement sa conversion, l'amenèrent aux Évangiles et à saint Paul. Le récit qu'on lui fit de la conversion de Victorinus, célèbre rhéteur romain, fit sur lui forte impression et plus encore les récits qu'en compagnie de son ami Alypius il entendit au sujet d'Antoine, le moine égyptien.

La crise décisive survient alors dans le petit jardin attenant au logis d'Augustin et d'Alypius à Milan. Entendant, venue de la maison voisine, une voix d'enfant qui disait : « Prends ! Lis ! », Augustin interprète comme un oracle ce qui était sans doute une comptine ou un refrain et s'emparant des Écritures qui étaient à portée de main, il y lit un verset de saint Paul (Rom., 13, 13), qui emporte son adhésion, ainsi que celle d'Alypius. Ils décident l'un et l'autre sur le champ de renoncer au monde et de vivre une vie de continence consacrée à Dieu. C'était en août 386, Augustin allait avoir trente-deux ans.

La communauté monastique de Thagaste

L'automne et l'hiver qui suivirent furent passés à Cassiciacum, non loin de Milan, dans la propriété d'un ami. Augustin avait démissionné de sa chaire de rhéteur. Il mit sa nouvelle liberté à profit pour écrire les premiers Dialogues. À Pâques 387, il reçut le baptême des mains d'Ambroise, à Milan, en même temps qu'Alypius et que son fils Adéodat, alors âgé de quatorze ans. Le séjour italien touchait à sa fin ; à l'automne 387, alors que le petit groupe était à Ostie, sur le chemin du retour, Monique mourut. Augustin et ses amis passèrent l'hiver à Rome. L'année suivante, ils rentrèrent tous en Afrique.

À l'automne 388, Augustin prit terre à Carthage avant de rentrer à Thagaste, sa ville natale, bien décidé à y vivre cette vie en communauté dont les mois passés à Cassiciacum avaient fourni une expérience préparatoire. Et, de fait, pendant près de trois ans, en compagnie d'Alypius et de quelques amis, avec lesquels il forma une communauté monastique, il vécut une vie cénobitique dans la maison paternelle et sur ses terres, à la propriété desquelles il avait renoncé. Peu après son retour à Thagaste, la mort prématurée de son fils Adéodat avait coupé son dernier lien charnel avec son passé.

L'évêque d'Hippone

Le destin l'avait cependant réservé à d'autres fins que cetotium chrétien. Un jour de 391, comme il se trouvait à Hippone – Hippo Regius, aujourd'hui Annaba – alors que le vieil évêque de la ville, Valerius, avait fait état devant ses fidèles de l'impérieuse nécessité pour leur église de pourvoir à l d'un prêtre, ceux-ci s'emparèrent de lui et lui imposèrent la charge presbytérale. Peu après, pour préparer sa succession, Valerius décida de faire d'Augustin son « évêque-coadjuteur ».

À la mort de Valerius, en 395, une carrière épiscopale longue de plus de trente-cinq années s'ouvrait devant Augustin, au cours desquelles l'évêque d'Hippone fut intimement mêlé, et bien au-delà des limites d'un diocèse parmi les plus vastes, aux réalités de tous ordres – religieuses, ecclésiastiques, sociales, voire économiques – de la vie des provinces d'Afrique. Parmi ces « engagements » divers, rien peut-être ne confronta plus Augustin avec les réalités africaines que son implication personnelle dans la lutte antidonatiste. Lorsqu'il devint évêque d'Hippone, la puissance de la secte donatiste née d'un schisme consommé en Afrique au début du IVe était à son apogée.

Augustin s'engagea avec détermination dans cette lutte, la plus longue et la plus périlleuse de sa vie pastorale. Cette lutte culmina avec la grande confrontation entre les deux Églises, catholiques et donatistes, lors de la Conférence de Carthage en 411.

Il n'est que de consulter les Actes de cette Conférence pour constater l'importance du rôle que l'évêque d'Hippone y joua. Restait à éliminer totalement le schisme. L'amitié qui liait Augustin à l'arbitre de la Conférence, le haut dignitaire impérial Marcellinus – à qui il dédia La Cité de Dieu – l'aida à consolider cette victoire. Pour mieux exploiter le succès de son Église, l'évêque d'Hippone se fit propagandiste. Il fit en sorte que, dans les années qui suivirent la Conférence, une édition des Actes en fût lue en chaire pendant le carême dans les principaux diocèses d'Afrique.

Toujours en chemin…

Au service de son Église, l'évêque d'Hippone a passé sur les routes une grande partie de sa vie. Augustin avait à ces pérégrinations incommodes d'autant plus de mérite que nous savons, par ses confidences réitérées, qu'il répugnait à ces déplacements qui l'arrachaient à ses ouailles et aux ouvrages qu'il avait en train ; l'âge venant et sa santé déclinant, il les supportait physiquement de plus en plus mal.

Quand on était évêque, on voyageait d'abord pour assister aux conciles provinciaux et généraux. C'était une obligation, à laquelle Augustin n'a failli qu'exceptionnellement. En fait, Augustin a participé régulièrement aux grands rendez-vous de l'épiscopat africain, parfois en province – et non loin de chez lui, comme à Milev (Mila), en Numidie, en 402 – le plus souvent à Carthage, soit au printemps, soit vers la fin de l'été.

En vérité, si l'on met bout à bout tous les voyages et les séjours, longs ou brefs, hors d'Hippone, on s'aperçoit que sur ses trente-cinq années d'épiscopat l'évêque a passé de longues années en dehors de son diocèse. Carthage d'abord a bénéficié de ses absences, cette Carthage où il s'est passé peu d'années qu'il n'ait prononcé sermons et commentaires sur les Psaumes.

Il y a souvent séjourné des étés entiers, depuis la date du concile plénier – en général fin mai ou début juin – jusqu'au début de l'automne. De retour à Hippone, c'était la fièvre des affaires à régler qui s'étaient accumulées, des correspondances en retard, des ouvrages ou des libelles de circonstance qu'il lui fallait dicter en toute hâte, pour rattraper le temps perdu. Ainsi, à l'automne 419, rentré chez lui de Carthage après une absence de plusieurs mois, il faisait dans une lettre à Possidius de Calama le compte de l'impressionnante série des lettres et traités qu'il avait dictés en l'espace de quelques semaines.

La carte que l'on peut tenter de dresser des voyages de saint Augustin ne saurait pleinement rendre compte des réalités physiques de ses pérégrinations, encore moins des multiples contacts dont elles furent l'occasion. En effet, l'évêque d'Hippone a souvent replacé ses pas dans les mêmes traces, dans les axes qu'il a le plus souvent parcourus ; vers le sud, en demeurant dans sa « Numidie d'Hippone », quand il allait à Calama ou à Thagaste, et surtout vers l'est, quand il se rendait à Carthage, soit par la route du littoral, soit par la grande route de la vallée de la Medjerda.

En dehors de ces directions privilégiées, on peut suivre les pas d'Augustin sur des voies moins rebattues. S'il ne semble pas s'être jamais aventuré en Byzacène – ou, si l'on préfère, en Tunisie centrale et méridionale – il lui est arrivé de dépasser, vers l'ouest, les vastes horizons numides. Son voyage le plus lointain le conduisit, durant l'été 418, en Maurétanie Césarienne – c'est-à-dire dans l'Algérois et l'Oranie actuels. Le temps fort et l'étape la plus importante de cette tournée se situèrent dans la capitale provinciale, à Caesarea (Cherchell), où Augustin eut notamment – mais ce n'était pas le but du voyage – l'occasion de rencontrer son vieil adversaire Emeritus. Un peu plus tard, vraisemblablement en 421, et en compagnie d'Alypius, l'évêque d'Hippone, traversant toute la Numidie jusqu'à ses confins sud avec la Maurétanie Sitifienne, fit une incursion en territoire militaire, dans une de ces zones du limes, de frontière fortifiée et surveillée, par où transitaient, dûment filtrés par les garnisons romaines, les barbares païens venus du pré-désert.

Un évêque proche de son peuple dans un immense diocèse africain

Si chargé fût-il de responsabilités dans le cadre de son Afrique, de Carthage à Caesarea, c'est à l'intérieur de son évêché qu'Augustin était le plus profondément immergé dans la réalité africaine : dans sa réalité religieuse en tant que pasteur, dans sa réalité sociale et même politique, en sa qualité de chef de communauté investi d'une mission générale de protection. Deux exemples suffiront à rendre sensible cette proximité locale de l'évêque avec son peuple.

Le diocèse dont Augustin avait reçu la charge pastorale en 395 était un des plus vastes d'Afrique. Il était en outre dans sa partie sud, vers Calama et les « Alpes numidiques », vers Thagaste et le haut cours de la Medjerda, de relief tourmenté, avec des zones montagneuses d'accès difficile. Dans ces « marches » rurales éloignées de la ville épiscopale d'une cinquantaine de kilomètres, l'Église donatiste était par surcroît très active. Augustin comprit vite que ces dimensions géographiques et cette situation religieuse imposaient à l'évêque d'Hippone d'alléger sa charge pastorale en créant quelques chaires épiscopales aux confins de ce trop vaste diocèse. En particulier dans un bourg de montagne, Fussala, il plaça faute de mieux, un de ses lecteurs du nom d'Antoninus, qu'il avait recueilli tout enfant et élevé dans son monastère. Malheureusement, le jeune homme – il avait à peine plus de vingt ans – se révéla vite un évêque détestable, prévaricateur et déprédateur, qui mit en coupe réglée le petit bourg et les maigres ressources de ses fidèles. Pour le mettre hors d'état de nuire et lui faire rendre gorge, il fallut l'excommunier, le faire condamner devant un tribunal épiscopal, puis Antoninus ayant fait appel à Rome, faire passer l'affaire en seconde instance devant une commission épiscopale composée à la demande du pape Boniface. Le texte qui nous instruit de cette affaire, une lettre récemment retrouvée, autant qu'un très vivant document sur les chrétientés rurales de la Numidie d'Hippone, est aussi un témoignage sur une certaine misère de la culture matérielle, en dehors des grands centres urbains, en ce début du Ve siècle.

En face de ces misères matérielles, en face aussi des criants abus de pouvoir des potentats locaux et des graves déséquilibres sociaux, l'évêque Augustin réagissait et agissait. De ces actions de « protection épiscopale », attestation nous est donnée par une autre des nouvelles lettres récemment publiées, qui montre l'évêque d'Hippone confronté au problème de la « traite » dont étaient victimes des hommes et des femmes et même des enfants, enlevés par des bandes armées et vendus à des trafiquants d'esclaves. En ces temps difficiles, les marchands d'esclaves agissaient parfois par la séduction, mais le plus souvent par la violence et par le rapt. Le texte nous apprend que ces marchands d'esclaves avaient réussi à rassembler à Hippone, où ils étaient entassés dans des cachots en attendant leur embarquement, cent vingt malheureux, parmi lesquels quelques enfants vendus par leurs parents : un « commando » de paroissiens était parvenu à les libérer. L'évêque n'avait pas fait le coup de poing, mais il se réjouissait de l'issue de l'entreprise.

Le dernier éclat de la romanité en Afrique

Saint Augustin est mort le 28 août 430 dans sa ville épiscopale assiégée par les Vandales qui, passant le détroit de Gibraltar, avaient l'année précédente envahi une Afrique mal défendue par ce comte Boniface rencontré par l'évêque dix ans plus tôt alors que, jeune officier de valeur, il s'opposait sur la frontière de Numidie aux incursions des Maures. Sa mort coïncidait ainsi avec l'écroulement d'un monde, le brillant épanouissement de la romanité en Afrique, dont le dernier et le plus magnifique éclat disparaissait avec lui.

Augustin avait incarné ce que l'Antiquité tardive, une époque de gestations souvent confuses et violentes, pouvait offrir de meilleur : une destinée véritablement « héroïque », celle d'un homme amoureux de la vie, attaché à la réussite, parvenu à la fois à la plus fine pointe des spéculations intellectuelles de son temps et en vue de la plus brillante des carrières en ce monde, mais aussi dévoré du feu de la plus noble des inquiétudes, celle de l'âme. Les Confessions nous disent comment la lecture des Évangiles et la découverte de saint Paul ont fait passer le « petit Empereur » – c'est le sens de ce nom d'Augustinus que le père et la mère avaient donné à l'enfant comme mus par la prescience d'un destin unique – par la « porte étroite » du renoncement au monde et du service des autres. Plus que tout autre texte, les Lettres de l'évêque nous montrent comment, au service si absorbant des autres, l'évêque a réussi à produire une œuvre d'une diversité et d'une ampleur sans égales dans l'Antiquité et qui, après avoir nourri le Moyen Âge, continue d'éveiller des échos dans l'esprit des hommes d'aujourd'hui.

Serge Lancel
Février 2002
 
Bibliographie
Vie de saint Augustin Vie de saint Augustin
Peter Brown
Le Seuil, Paris, 1971

Augustin Augustin
Henry Chadwick
Le Cerf, Paris, 1987

Le Dieu d'Augustin Le Dieu d'Augustin
Goulven Madec
Le Cerf, Paris, 1998

Saint Augustin Saint Augustin
Serge Lancel
Fayard, Paris, 1999

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