Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Rome : naissance, vie et mort d'une capitale
Yann Le Bohec
Professeur d’histoire romaine à l’université Paris IV-Sorbonne

Depuis quelques années, les historiens qui se penchent sur le dossier de Rome s'attardent moins qu'auparavant sur les splendeurs de la plus grande ville qu'a connue l'Antiquité ; ils essaient d'abord de voir ce que lui a apporté son statut de capitale et ils tentent, avec plus ou moins de bonheur, de définir les limites entre la ville et sa banlieue, les différents espaces urbains et les activités auxquels ils étaient dévolus.

Les premiers occupants

La ville de Rome – ou la Ville, avec une majuscule – est née le 21 avril 753 d'après la légende, après que Romulus eut tué son frère Rémus. L'archéologie confirme à peu près cette chronologie : les tessons de céramiques les plus anciens trouvés sur le site datent de la première moitié du VIIIe siècle avant J.-C. Ce site jouait un double rôle : d'est en ouest, il servait de ville-pont entre les Étrusques, le peuple de l'ouest, et les Latins, le peuple de l'est ; du sud au nord, il formait une étape sur la route du sel, la via Salaria, qui remontait le cours du Tibre.

La topographie de Rome est assez complexe. À l'origine, la ville est née et s'est développée à l'est du Tibre qui, à ce niveau, coule du nord vers le sud. Les anciens ne parlaient pas de rive gauche ni de rive droite, mais de rive étrusque et de rive latine. Une coulée volcanique s'était répandue sur un sol d'alluvions depuis les monts Albains et la Sabine vers l'ouest, et elle s'était arrêtée avant le fleuve. L'érosion avait joué ; elle avait isolé trois collines – le Capitole, le Palatin et l'Aventin –, indenté le plateau volcanique en quatre langues – le Caelius, l'Esquilin, le Viminal et le Quirinal – et isolé deux dépressions, occupées par la suite par le Forum et par le Champ de Mars.

Les premiers occupants parlaient la langue latine ; ils n'ont guère laissé que des fonds de cabanes. On attribue au roi mythique Servius Tullius le partage de l'agglomération en quatre quartiers ou regiones, correspondant aux quatre premières tribus. La véritable urbanisation, qui s'est mise en place au VIe siècle, est due à des conquérants, les Étrusques. Ils ont drainé la dépression du Forum grâce à un grand égout, la cloaca maxima, et fait de ce lieu le centre politique et religieux de la Ville. En 509 d'après la tradition, quelques décennies plus tard d'après l'archéologie, une révolution fomentée par les Latins chassa les Étrusques et donna naissance à la République – on ne croit plus guère au viol de Lucrèce, une légende. Commencèrent alors des siècles obscurs, marqués surtout par des troubles. Rome n'était qu'une petite cité obscure, inconnue sauf de ses voisins, menacée à tout moment de disparaître en raison des guerres incessantes qu'elle menait contre eux, et affaiblie par des dissensions civiles permanentes.

Pompée, César, Auguste : de grands bâtisseurs

La situation changea profondément en 338. Après une guerre de plus, faite contre les Latins et avec l'alliance des Campaniens, Rome sortit victorieuse du conflit et, en distribuant avec générosité sa citoyenneté, elle se dota d'une armée nombreuse. Cette dernière lui permit de développer un impérialisme parmi les plus agressifs qu'a connus l'humanité. De 338 à 272, Rome s'empare de l'Italie ; de 264 à 146 avant J.-C., elle prit le contrôle de la Méditerranée occidentale. Auguste (27 avant J.-C. - 14 après J.-C.) acheva d'étendre, à quelques lacunes près, la domination de Rome sur le pourtour de la Méditerranée.

Dans le même temps, la Ville remplaçait ses monuments de bois par des monuments de pierre. Il est, de ce fait, impossible de bien décrire la Rome républicaine, sauf dans les derniers temps. Les premiers grands travaux furent dus à des généraux vainqueurs doublés d'ambitieux politiques. Pompée fit construire au Champ de Mars un vaste ensemble comprenant un jardin avec portique, un théâtre surmonté par un temple de Vénus – pour le peuple – et une curie, une salle de réunion du Sénat – pour les aristocrates. Son principal concurrent, César, voulut faire plus et mieux. Il fit effectuer des travaux sur des monuments anciens, qui en avaient assurément bien besoin : dans le grand cirque, utilisé pour les courses de chars, dans la basilique Émilienne qui servait de forum couvert, au temple de Saturne, à la Regia où demeurait un prêtre ; et il fit refaire la curie où se réunissait le Sénat. Le plus original tient dans la construction du forum que nous appelons « de César » : il s'agit d'une place publique, surmontée par un temple de Vénus, déesse qu'il revendiquait comme son ancêtre. Ce deuxième forum montrait que le centre de gravité politique avait changé : l'État passait du pouvoir des aristocrates au pouvoir d'un monarque.

C'est Auguste qui établit solidement la monarchie. Et l'architecture qu'il donna à la Ville exprime ce changement. Il fit construire ou reconstruire de nombreux monuments, politiques, de loisirs et religieux. Comme César, il ajouta aux précédents un forum, dominé par un temple de Mars. Et s'il conserva par affectation de simplicité la demeure qu'il possédait sur le Palatin, il fit ajouter dans sa proximité un ensemble comprenant temple d'Apollon et bibliothèque. Pour les loisirs, il fait faire des travaux au grand cirque ; il engagea la construction de deux théâtres, d'un amphithéâtre pour les combats de gladiateurs, d'une naumachie pour les batailles navales et de thermes. Pour les dieux, il assura la restauration de quatre-vingt-deux temples et la construction de l'autel de la Paix, du temple de César divinisé, du panthéon…

Les travaux de Pompée, César, Auguste et des empereurs qui lui ont succédé répondaient à une tradition qu'on appelle l'évergétisme. Ce mot grec désigne des actes de générosité. Mais, pour qu'il y ait évergétisme, deux conditions doivent être remplies : le don doit émaner d'un homme politique riche et il doit s'adresser au peuple pour l'honorer.

La capitale de l'empire, le centre du pouvoir

L'extension de l'empire fit de la Ville une capitale sans rivale dans le monde antique. Contrairement à la légende qui présentait les Romains comme un peuple de fainéants, elle possédait une vie économique intense. Les artisans travaillaient le bois, les métaux, le cuir, le tissu et ils assuraient toutes les productions de luxe indispensable à une ville aussi importante. Les commerçants exportaient les surplus et importaient ce que la Ville ne produisait pas. L'alimentation constitua un cas particulier. Vainqueur éternel et conquérant du monde, le peuple romain exigeait d'être nourri par les vaincus. Les empereurs ont cependant toujours veillé à ce que les citoyens se procurent par eux-mêmes une partie de leur subsistance. Pour le reste, un impôt particulier, appelé annone, perçu et distribué par un service du même nom, procurait aux citoyens des rations de blé mensuelles.

Plusieurs empereurs ont voulu marquer de leur sceau le visage de la Ville. Ils ont construit des palais, des forums, des lieux de loisirs, des sanctuaires. Le mot palais lui-même dérive du nom du Palatin – Palatinus, palatium. À partir de Tibère, le Palatin devint résidence officielle des princes. Néron construisit même la Domus aurea ou Maison dorée, un ensemble gigantesque qui s'étendait jusqu'à l'Esquilin. Elle fut abandonnée, et les Flaviens firent construire sur le Palatin un ensemble qui ne laissait guère de place à d'autres occupants. Pour les loisirs de la plèbe, toutes sortes de monuments furent construits, notamment des thermes et le célèbre Colisée qui tire son nom d'une statue colossale de Néron qui se trouvait dans sa proximité. Plusieurs forums s'ajoutèrent à ceux de César et d'Auguste : ils sont dus à Vespasien, Domitien et Nerva, mais le plus célèbre visa à commémorer la victoire de Trajan sur les Daces.

Les empereurs s'efforcèrent d'organiser l'espace. Le Capitole concentra les sanctuaires : c'était la colline sacrée. Le Palatin, comme on l'a dit, fut la colline du pouvoir ; c'est là que résidait l'empereur quand il vivait à Rome. La vie économique se concentrait sur la rive gauche du Tibre. L'habitat couvrait l'Aventin, le Caelius, l'Esquilin, le Viminal et le Quirinal. Deux nouveaux quartiers connurent une grande fortune. La Ville avait débordé sur la rive droite où se développait le Transtévère – trans-Tiberim : au-delà du Tibre ; là se concentraient les étrangers et de nombreux travailleurs. Le Champ de Mars était devenu un quartier officiel : les empereurs y concentraient les lieux de loisirs et les lieux de culte. Le Vatican resta longtemps une colline presque déserte.

Un lent déclin

La crise du IIIe siècle eut pour conséquence que les empereurs, préoccupés par les barbares, désertèrent la Ville pour vivre auprès des armées. Un seul monument important fut construit, le mur d'Aurélien : on voit quelles étaient les préoccupations de l'empereur. Au début du IVe siècle, Dioclétien voulut reprendre la politique de ses prédécesseurs. Il fit construire des thermes, reconstruire quelques monuments. L'usurpateur Maxence laissa une basilique et son compétiteur heureux, Constantin, a donné son nom à un arc et des thermes. La construction de Constantinople porta un coup fatal à Rome, qui souffrit de la concurrence. Quand Constance II vint en visite, il fut frappé d'étonnement devant tant de splendeurs accumulées. D'autres types de monuments firent leur apparition : basilique et baptistère (Latran), églises diverses, catacombes. Quand les Goths prirent la Ville en 410, elle était un gigantesque musée, rempli de trésors, mais ne jouait plus aucun rôle politique.

 

Yann Le Bohec
Juin 2003
 
Bibliographie
Rome à l'apogée de l'Empire : la Vie quotidienne Rome à l'apogée de l'Empire : la Vie quotidienne
Jérôme Carcopino
La vie quotidienne
Hachette Editions, Paris, 2002

Guide archéologique de Rome Guide archéologique de Rome
Filippo Coarelli
Bibliothèque d'Archéologie
Hachette Editions, Paris, 1998

Rome, le centre du pouvoir Rome, le centre du pouvoir
Rolando Bianchi Bandinelli
L'Univers des Formes
Gallimard, Paris, 1969

Urbs. Rome, de César à Commode Urbs. Rome, de César à Commode
Yann le Bohec
Editions du Temps, Paris, 2001

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter