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Rome en Afrique
François Baratte
Professeur d'archéologie de l'Antiquité tardive à l’université Paris IV-Sorbonne

L'Afrique romaine, au IIIe siècle ap. J.-C., s'étendait de l'océan Atlantique jusqu'au-delà du rivage des Syrtes. Elle recouvrait ainsi le Maroc, l'Algérie, la Tunisie et la Tripolitaine, c'est-à-dire une partie de l'actuelle Libye, jusqu'aux confins sahariens. Plus à l'est, avec la Cyrénaïque, commençait un autre monde, celui où l'on parlait le grec. François Baratte, auteur de Trésors de Carthage (CNRS, 2002), fait revivre ici cette civilisation originale née de la pax romana qui vit le développement de villes prospères comme Leptis Magna et d'une agriculture florissante.

Une organisation progressive

C'est au terme d'une évolution très progressive que Rome en était venue à contrôler directement une si vaste étendue de territoires. Dès le IIIe siècle av. J.-C. en effet, elle s'était heurtée dans son expansion à une autre grande puissance méditerranéenne installée en Afrique : Carthage. Les intérêts politiques et économiques étaient trop directement concurrents pour que la rencontre ne tourne pas rapidement à la confrontation. Celle-ci, qui éclata ouvertement en 264, aboutit un siècle plus tard en 146, après trois guerres très dures, à la ruine de la puissance punique, à la destruction de Carthage et à l'installation effective de Rome en Afrique, à une échelle encore modeste.

Celle-ci demeure encore un enjeu politique intérieur entre les partis ; Rome se trouve confrontée pendant longtemps à des rapports délicats, souvent conflictuels, avec les royaumes indigènes, maures à l'ouest, numides plus à l'est : les noms de quelques grandes figures résonnent encore dans bien des mémoires : Jugurtha, Massinissa, Juba, par exemple. Ce n'est qu'en 39 ap. J.-C. que l'annexion du petit royaume de Maurétanie, organisé autour de Caesarea (Cherchel) sa capitale, marqua pratiquement l'achèvement de l'expansion.

L'organisation territoriale s'est développée en même temps que cette dernière. À la province d'Africa, créée après la victoire sur Carthage, s'est ajoutée peu après le milieu du Ier siècle avant J.-C. celle d'Africa Nova. Sous Auguste leur fusion a donné naissance à l'Afrique proconsulaire, qui couvrira au IIIe siècle l'actuelle Tunisie, la Tripolitaine et une partie de l'Algérie. Puis viennent vers l'est la Numidie et les deux provinces de Maurétanie, césarienne et tingitane, une répartition qui ne sera modifiée que par les réformes de Dioclétien, au début du IVe siècle. Le mouvement, il est vrai, avait été progressif : ainsi, après une tentative avortée en 122 avant J.-C., il avait fallu attendre César, en 44 peut-être, et surtout Auguste pour que soit fondée une colonie à Carthage, dont le territoire était resté maudit depuis la prise de la ville punique. Toutefois dès la conquête avait commencé un profond brassage humain entre les immigrants venus d'Italie, les vétérans des légions qui avaient combattu au moment des guerres civiles notamment et la population indigène qui donnera à l'Afrique romaine sa physionomie si riche et si particulière.

Une civilisation urbaine

L'une des caractéristiques essentielles de cette Afrique romaine, celle qui frappe aujourd'hui encore tout visiteur, c'est l'importance du phénomène urbain. Les villes, qu'il s'agisse d'agglomérations anciennes développées par les Romains, comme Dougga en Tunisie, ou de créations entièrement nouvelles comme Djemila ou Timgad en Algérie, constituent un puissant moteur de la romanisation ; elles témoignent aussi de sa réalité. Rome a su habilement jouer d'une gradation des statuts, qui peut permettre à une cité dite pérégrine, d'origine indigène, d'accéder au statut envié de colonie, qui confère à ses habitants la citoyenneté romaine avec ses privilèges, en passant par celui de municipe de droit latin. Dotées d'institutions municipales calquées en partie sur celles de Rome, organisées autour d'une assemblée du peuple qui élit prêtre et magistrats et d'un sénat, l'ordre des décurions, ces villes vont vivre une longue prospérité, pour beaucoup d'entre elles jusqu'à l'invasion des Vandales au début du Ve siècle. Un des acquis de la recherche moderne est en effet la reconnaissance de la vitalité des cités africaines bien plus tard qu'on ne l'avait longtemps pensé. Un système s'est mis en place, issu pour une part de l'évergétisme des souverains hellénistiques et des empereurs, qui en échange de l'accès aux fonctions municipales, conduit les décurions à doter leur ville de la splendide parure monumentale que l'on peut encore admirer. L'un des cas les plus exemplaires est celui de Leptis Magna, en Libye : en 2 avant J.-C., donc très tôt, c'est un membre d'une des plus anciennes familles de la ville, qui ne sera pourtant colonie qu'un siècle plus tard, qui fait construire un théâtre. Or la dédicace en est gravée dans la pierre en latin, mais aussi en punique : on ne saurait manifester plus clairement le double souci qu'avaient bien des notables africains d'origine de s'inscrire le plus clairement possible dans la culture romaine tout en conservant de fermes attaches avec leur passé. C'est ainsi que bien des villes, rivalisant d'efforts pour obtenir de l'empereur un statut supérieur ou pour se montrer dignes de la distinction obtenue, dans une sorte de patriotisme local, voient se construire places et monuments publics, forums, thermes, temples et lieux de spectacle. L'intervention impériale directe reste en définitive exceptionnelle : un cas comme celui de Leptis Magna, dont l'urbanisme est remodelé au début du IIIe siècle dans un sens grandiose par la construction d'une grande voie à colonnes et d'un forum particulièrement monumental rivalisant avec ceux de Rome, s'explique par le fait que la famille de Septime Sévère était originaire de la ville. Mais les constructions privées elles aussi, les maisons, témoignent de la prospérité des élites municipales, qui suscite non seulement le développement d'une brillante architecture, mais aussi celui d'un art original : la sculpture, en rapport direct avec les productions des ateliers de la capitale de l'empire, notamment la statuaire envahissant les lieux publics et privés pour célébrer la personne de l'empereur et fixer l'image des notables municipaux ; mais aussi et plus encore peut-être, la mosaïque, une technique répandue au même moment partout dans le Bassin méditerranéen, mais à laquelle les habitants de l'Afrique romaine paraissent avoir pris un plaisir particulier. Le répertoire décoratif, géométrique ou végétal, est d'une grande variété ; quant aux scènes figurées, elles sont évocatrices du monde des dieux et des héros de l'épopée ou de la vie quotidienne, des distractions notamment, chasse, courses de chevaux, spectacles de l'amphithéâtre.

La prospérité des campagnes

Les campagnes restent moins bien connues, même si les inscriptions, si nombreuses en Afrique, et les travaux récents de prospection archéologique apportent un éclairage de plus en plus précis sur ces terroirs. Elles sont à coup sûr loin d'être coupées des villes : la densité des constructions, fermes, villas et villages, là où elle a pu être mesurée, est souvent importante. Des marchés rassemblent régulièrement les paysans, dont des textes parfois très pittoresques permettent de mieux cerner la condition et l'organisation : une célèbre inscription découverte à Mactar dans le centre de la Tunisie fait connaître l'ascension sociale d'un paysan qui avait commencé sa carrière en louant ses bras au moment des moissons. D'autres encore se vantent sur leur tombeau des plantations d'arbres qu'ils ont faites ou des travaux d'irrigation qu'ils ont exécutés.

De fait l'agriculture africaine est riche et prospère. Déjà les Carthaginois s'étaient rendus célèbres jusqu'à Rome par leur compétence en matière agronomique ; les Romains eux aussi ont développé des techniques raffinées, valorisées par une irrigation très poussée dont témoignent quelques fameuses inscriptions. L'Afrique est un des principaux fournisseurs en blé et en huile de Rome ; les terres de la vallée du Bagradas (l'actuelle Medjerda) sont particulièrement fertiles et toute la région des Hautes Steppes, autour de Sufetula (Sbeitla) en Tunisie et Theveste (Tébessa) en Algérie conserve des traces spectaculaires des installations qui servaient, parfois sous une forme semi-industrielle, au pressage des olives. L'arboriculture était largement développée, comme la culture de la vigne. Des dispositions fiscales intéressantes encourageaient la mise en culture de terres plus difficiles d'accès : tous ces éléments constituent les facteurs d'une prospérité proverbiale qui reposent à la fois sur de grands domaines, propriété de l'empereur ou de riches sénateurs, et sur une classe moyenne de paysans. Une grande partie du territoire cependant est encore attribuée aux grandes tribus indigènes, comme les Musulames, nomades ou semi-nomades, qui ont besoin pour leurs troupeaux de vastes zones de parcours.

À ces richesses agricoles s'ajoute enfin un artisanat lui aussi actif : la céramique par exemple, produite dans des ateliers de Tunisie centrale, caractérisée par sa couleur rouge plus ou moins orangée, inonde à partir de la fin du IIe siècle l'ensemble du marché méditerranéen.

Une religion complexe, miroir de la société

C'est cette culture, qui s'appuie sur une vie citadine attractive et vivante, qui constitue le ciment d'une population d'origine très diverse, dont la religion manifeste bien la complexité : elle repose en effet sur une triple base, la religion romaine officielle, célébrée notamment dans les villes, qui se combine à la fois à l'héritage de la religion indigène, libyque, et à celui de la religion punique. La première reste vivace dans les campagnes ; vénérant semble-t-il des divinités essentiellement agraires, des eaux, des montagnes et des arbres, elle se manifeste encore au grand jour en pleine époque impériale, comme le montre un étonnant relief découvert près de Béja en Tunisie, dédié par deux personnages au nom romain et sur lequel s'alignent sept figures de dieux au costume parfois inhabituel, dont les noms, aux consonances surprenantes, figurent en dessous. La seconde a légué essentiellement la figure de ses deux grandes divinités, l'une féminine, Tanit, assimilée à la déesse Caelestis, l'autre masculine, Baal, un dieu suprême, tout puissant, devenu Saturne dans l'Afrique romaine, dont le culte connaît un succès inégalé : il est omniprésent dans les villes comme dans les campagnes, sous des formes très diverses, attirant une ferveur universelle aussi bien chez les citadins romanisés que parmi les ruraux ; on n'oubliera pas que dans certaines contrées reculées subsiste explicitement jusqu'en plein IIIe siècle le souvenir des sacrifices d'enfants, remplacés désormais par l'offrande d'une victime de substitution.

L'essor du christianisme africain

C'est sur ce substrat païen, qui laissera souvent des traces profondes – comme la persistance des banquets funéraires, vivement dénoncés par saint Augustin – que s'est développé, dès le IIe siècle, le christianisme, dont le rôle a été essentiel en Afrique. D'abord culte privé, il fut durement réprimé à maintes reprises, de la fin du IIe siècle aux premières années du IVe siècle qui voient l'ultime mais brutale persécution de Dioclétien ; la foule des martyrs, célèbres ou inconnus, engendra une particulière faveur qui a contribué à donner au christianisme africain son visage particulier. Celui-ci a fourni, on le sait, quelques figures marquantes, comme Cyprien, évêque de Carthage au IIIe siècle, Tertullien, un polémiste vigoureux, ou bien encore Augustin, évêque d'Hippone (Annaba, en Algérie) à la fin du IVe siècle et au début du Ve siècle. Accédant à la pleine légalité en 313 avec Constantin, comme partout ailleurs, il connaît alors un essor exceptionnel, traversé de crises redoutables comme celle du donatisme ; mais il conquiert progressivement toute la société. Marquant dès le début du IVe siècle le paysage, de très nombreuses églises transforment peu à peu l'allure des villes, mais aussi des campagnes ; l'Afrique est une des régions de l'empire où les évêchés sont les plus nombreux : il y en aura plus de 600 au VIe siècle.

On a parfois contesté la réalité, ou tout au moins la profondeur de la romanisation de l'Afrique. Si les traces du passé ne disparaissent pas – au témoignage de saint Augustin, on parle de son temps encore punique dans certaines campagnes – la prospérité est réelle et durable, fondée sur un système social efficace, jusqu'au Ve siècle au moins. La faiblesse de la présence militaire sur place, une seule légion, la IIIe Augusta, et des troupes auxiliaires en est une preuve parmi d'autres. Les crises qui agitent d'autres régions de l'empire, troubles sociaux et invasions, l'ont longtemps épargnée. Sans doute la situation se dégrade-t-elle dans les dernières décennies du IVe siècle. On en verra un indice dans la prise et le pillage de Cherchel en 375 par Firmus, un prince maure révolté. Des tensions entre les autorités provinciales et le pouvoir impérial faciliteront la conquête par les Vandales, un peuple germanique déjà installé en Espagne qui franchit le détroit de Gibraltar en 429 avant de parvenir progressivement jusqu'à Carthage et asseoir sa domination sur l'Afrique pour un siècle. Mais le bilan de la présence romaine, que ne restaureront que très partiellement les Byzantins lorsqu'ils conquerront l'Afrique à partir de 533, est très largement positif : Rome y a bien donné naissance à une civilisation originale.

François Baratte
Janvier 2002
 
Bibliographie
Rome en Afrique Rome en Afrique
Charles Hugoniot
Flammarion, Paris, 2000

Approches du Maghreb romain (2 volumes) Approches du Maghreb romain (2 volumes)
P.A. Février
Edisud, Aix-en-Provence, 1989-1990

La civilisation de l'Afrique romaine La civilisation de l'Afrique romaine
Gilbert-Charles Picard
Institut d'Études augustiniennes, Paris, 1998, 2ème édition

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