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Regards sur la civilisation étrusque
Jean-René Jannot
Professeur émérite à l’université de Nantes
Membre de l’Istituto di Studi Etruschi ed Italici (Florence-Rome)

Dès l'Antiquité, les Étrusques fascinaient les Grecs et les Romains tant ils apparaissaient différents des autres peuples. Leur civilisation, la plus brillante de toutes celles qui naquirent en Italie antique, a su rayonner bien au-delà de son espace initial, délimité par la mer Tyrrhénienne, le Tibre et l'Arno, et s'enrichir du contact d'autres peuples de l'Antiquité. Aujourd'hui, l'archéologie nous permet de mieux connaître ce peuple, même si certaines questions n'ont pas encore trouvé de réponse…

L'espace étrusque

La civilisation étrusque s'identifie d'abord à un pays, à un espace qui n'est pas seulement la Toscane actuelle, mais qui s'étendait des rives du Pô à la Campanie, de Bologne à Capoue, qui débordait sur les îles, comme en Corse, qui essaimait vers la côte Adriatique, qui annexait les pays de langue latine ou ombrienne. Cet espace est structuré, organisé. Dès le VIIIe siècle, on y voit naître des villages puis des villes, et sensiblement plus tard enfin des cités-États que les sources anciennes nous présentent regroupées en des sortes de fédérations. Ces dodécapoles, un peu hypothétiques sans doute, correspondent pourtant fort bien à ce désir, omniprésent dans la mentalité étrusque, d'organiser l'espace, les astres, le monde, les dieux, les hommes, le temps, selon des règles solides et immuables que dévoile la littérature sacrée et qui rendent compte de la structure de l'univers. Une correspondance étroite existe entre microcosme et macrocosme, entre tous les éléments du vivant, entre l'organisation de la cité et celle du monde : le foie d'un animal sacrifié révèle la structure de l'univers invisible et représente, pour qui sait le lire, une sorte de géographie divine.

Aborder l'Étrurie, c'est donc approcher ce pays en découvrant son identité physique, politique et religieuse, ses paysages, ses collines et ses sites urbains. C'est retrouver dans la visite des nécropoles l'image des cités des vivants, c'est pouvoir identifier ici le souvenir d'une route et là celui d'un canal ou d'une fortification. Orvieto ou Cortone au sommet de leur plateau, Chiusi dans sa position de guet sur le Val di Chiana, Volterra dominant tout le pays jusqu'à la mer, et les sites aujourd'hui abandonnés : le plateau de Tarquinia où ne demeure que le soubassement d'un vaste temple, Caere ou Veies envahies par la végétation, Vulci désertée ou Tuscania dont l'architecture médiévale montre çà et là, sur un mur, une silhouette d'homme drapé, étendu au banquet d'éternité, tous ces lieux, et vingt autres, parlent à qui s'applique à regarder. Ce sont les rues à angle droit de Marzabotto, le quadrillage qui subsiste à Capoue, et dans les alluvions du Pô, les traces de cette cité, mi-grecque et mi-étrusque, que fut Spina. C'est enfin à Rome même retrouver le souvenir des Tarquins, du Capitole au Palatin et dans les vitrines du Vatican ou de la villa Giulia, l'histoire qui s'écrit avec des objets, des vases et des statues. Découvrir l'Étrurie, c'est reconnaître des « pays », des régions, percevoir ici la vocation maritime, là, la prépondérance de l'agriculture, ailleurs encore l'importance des voies de transport intérieures et voir ainsi se dessiner les courants de rencontres qui, des confins venètes aux contacts apuliens, ont parcouru la péninsule italienne et présidé à la naissance des identités locales.

Aborder l'Étrurie, c'est aussi apprendre à lire quelques inscriptions très simples de cette langue réputée « mystérieuse », et qui s'écrit tout simplement avec des caractères de l'alphabet grec, afin d'identifier des noms d'hommes et de femmes, la mention d'une magistrature, le prénom ou l'âge d'un défunt qui n'a pas laissé d'autre trace que ces quelques mots sur le bord de son sarcophage ou de son urne cinéraire.

Ainsi l'espace étrusque est-il aussi celui de sa langue si originale, qui permet, dès l'apparition de l'écriture, de juger de son existence et de constater qu'il recouvre une bonne partie de la péninsule italienne.

La religion : les dieux et les hommes

Tous ces témoignages omniprésents doivent être perçus au travers des croyances de ce peuple que les Anciens considéraient comme le plus religieux qui fût. Ayant reçu à leur origine même une révélation, une science venue des dieux, les Étrusques, à la lumière de cette « discipline » fixée par toute une littérature sacrée, organisaient la vie publique et privée, abordaient la connaissance du monde et croyaient pouvoir comprendre le présent et l'avenir. Les dieux, d'abord sans image et sans nom, se définissent lentement à partir d'une sorte de milieu divin et apparaissent régnants sur une part du ciel, s'exprimant par la foudre et se manifestant par des prodiges. Peu à peu, au contact des Grecs d'Occident et des populations latines, osques ou ombriennes, des commerçants phéniciens, au contact plus tardif des Vénètes ou des Gaulois du Picenum, ce « panthéon » se modifie, les dieux acquièrent d'autres fonctions et prennent le visage et les attributs que la céramique grecque propose à ce peuple avide d'images. Ils deviennent protagonistes de récits mythiques venus de Grèce ou acteurs d'épopées helléniques.

Mais, derrière cette apparence d'une parenté grecque réductrice, on perçoit une image du monde, une relation entre les hommes et les dieux qui survit dans les rites sacrificiels, les calendriers liturgiques, les textes des prières et surtout dans la conception de l'Au-delà. Préoccupation majeure de l'imagerie funéraire, la représentation du destin du mort est riche d'enseignements, et sa thématique traverse les siècles pour influer, par-delà l'art officiel romain, sur les représentations paléochrétiennes.

Entre la Grèce et Rome

Dans l'immense documentation que proposent les sites archéologiques et les vitrines des musées, l'observateur attentif verra se succéder sept siècles de productions artisanales ou artistiques, avec leurs références, leurs parentés plus ou moins proches des modèles grecs, plus ou moins annonciatrices des développements romains. C'est d'abord une culture protohistorique, celle que l'on nomme villanovienne, qui s'exprime par des décors géométriques originaux peu de temps avant que les premiers modèles transmis par les colons grecs d'Italie du Sud et de Sicile ne viennent se plaquer sur les formes traditionnelles locales. Bientôt, dès l'aube du VIIe siècle, apparaissent des artisans arrivant de Grèce, des imitateurs locaux et surtout une vogue extraordinaire pour les produits de luxe venus du Proche-Orient : bijoux, ivoires, peintures et bas-reliefs nous transportent dans un univers où les thèmes et les styles de Syrie du Nord ou de Chypre, de Phénicie ou même du lointain Caucase, se multiplient dans les tombes et les demeures des grands aristocrates étrusques.

À cette vogue orientalisante, que l'Étrurie des « princes » adopte avec exubérance, succède le temps des Ioniens, où les modèles grecs raffinés et mesurés laisseraient à penser que la culture de ces aristocrates toscans ne diffère guère de celle des élites grecques contemporaines. Mais on perçoit ici et là des variantes et surtout des choix qui évoquent au contraire l'originalité de la culture locale. Ce même caractère se confirme durant le Ve siècle où les références fréquentes au modèle athénien ne peuvent masquer la permanence de structures politiques et sociales, de croyances religieuses et d'un style de vie parfaitement originaux.

Mais, à partir de la seconde moitié du IVe siècle, et durant la période où la pression de Rome aboutit à spolier, à fédérer et finalement à annexer les cités étrusques les unes après les autres, on perçoit un curieux balancement entre les influences hellénistiques, en particulier pergaméniennes et un art populaire, rural, spontané et un peu fruste qui pose les prémices de l'art romain.

En parcourant les salles des musées et les sites archéologiques, on peut ainsi voir se construire, s'affirmer puis se dissoudre une culture et une société. Découvrir l'Étrurie, c'est aller aux sources mêmes de la civilisation de la Méditerranée occidentale, et c'est se doter de clés pour en comprendre la naissance.

Jean-René Jannot
Septembre 1999
 
Bibliographie
Etruscan Civilization : A Cultural History Etruscan Civilization : A Cultural History
Sybille Haynes
British Museum Press, Londres, 2000

Gli Etruschi, Storia e Civilta Gli Etruschi, Storia e Civilta
Giovannangelo Camporeale
Utet, Turin, 2000

La Cité des Etrusques La Cité des Etrusques
Françoise-Hélène Massa-Pairault
Editions du CNRS, Paris, 1996

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