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Ras Shamra, l'ancienne Ougarit
Yves Calvet
Directeur de recherche au CNRS
Directeur de la Mission archéologique syro-française de Ras Shamra-Ougarit

La mission archéologique française à Ras Shamra, en Syrie, est actuellement dirigée par Yves Calvet, auteur de nombreux articles et ouvrages – notamment Barrages antiques de Syrie, écrit en collaboration avec Bernard Geyer et publié par la Maison de l'Orient, à Lyon, en 1972. Il nous raconte aujourd'hui comment ce site fut mis au jour il y a quelques décennies et nous révèle les extraordinaires richesses de l'ancienne cité des Cananéens…

Une aventure archéologique sans précédent

En 1928, la découverte fortuite d'une tombe antique à Minet el-Beida, sur la côte méditerranéenne de Syrie, près de la ville moderne de Lattaquié, a été le point de départ de cette aventure. L'archéologue Claude Schaeffer fut envoyé pour entreprendre des fouilles sur ce site prometteur. Très vite, il s'est avéré que les vestiges mis au jour appartenaient à une civilisation mal connue jusqu'alors, celle des Cananéens du Levant méditerranéen, ancêtres des Phéniciens. À un kilomètre de là, à l'intérieur des terres, une colline appelée le tell de Ras Shamra, « tête du fenouil », recouvrait également des ruines antiques. Les travaux que Claude Schaeffer a menés de 1930 à 1969 sur ce site, ainsi que l'interprétation des documents écrits trouvés dans les fouilles, ont démontré que l'on se trouvait en présence de l'ancienne ville d'Ougarit, capitale d'un royaume de l'âge du bronze récent, attesté dans la littérature biblique et dans les documents cunéiformes du IIe millénaire avant J.-C. Après Claude Schaeffer, les fouilles ont été poursuivies sous la direction d'Henri de Contenson, puis de Jean Margueron, avant que Marguerite Yon ne reprenne la responsabilité d'un nouveau programme de recherches qu'elle a mené à bien de 1978 à 1998.

Ras Shamra est situé au cœur d'une région au climat favorable à l'agriculture de type méditerranéen, caractérisée par la présence du blé, de la vigne et de l'olivier. L'élevage bovin et ovin y est particulièrement développé. Les niveaux les plus anciens remontent à l'époque néolithique (VIIIe millénaire) et l'occupation y est continue jusqu'à l'âge du bronze moyen et récent (IIe millénaire avant J.-C.), au moment où la ville est connue sous le nom d'Ougarit. Entre les grands empires hittite, assyrien et égyptien, cet État du Levant vit une période prospère, grâce au commerce international. Un artisanat intense – métallurgie, poterie, teinturerie… – s'y développe et enrichit toutes les couches de la population. Mais, au début du XIIe siècle avant J.-C., cette prospérité est anéantie par l'invasion de ceux que les textes égyptiens appellent les « Peuples de la mer ». La ville et son palais royal sont incendiés. Le site est définitivement abandonné et ne connaîtra pas de nouvelle occupation humaine, si ce n'est un petit établissement hellénistique.

Une ville reconstituée

Les fouilles pratiquées depuis 1929, d'abord à Minet el-Beida, qui était le port d'Ougarit, puis à Ras Shamra même, ont mis au jour de nombreux vestiges qui datent essentiellement de la dernière période d'occupation du site, avant sa destruction brutale au début du XIIe siècle avant J.-C. Mais plusieurs sondages stratigraphiques ont montré que le site fut constamment occupé du VIIIe (époque néolithique) au IIe millénaire.

Ce n'est que pour la ville de l'âge du bronze récent que des édifices spectaculaires ont pu être dégagés. Le plus important est le vaste palais royal, situé à l'ouest de la ville et doté d'une fortification propre et d'un accès spécifique depuis l'extérieur de la ville. Construit en plusieurs étapes entre le XVe et le XIIIe siècle, il atteint presque 7 000 mètres carrés dans sa dernière phase. Il comporte plusieurs cours, dont l'une donne accès à la salle du trône. Les appartements royaux se situaient à l'étage et donnaient sur un vaste jardin intérieur. Une nécropole, hélas complètement pillée dès l'Antiquité, occupe le sous-sol d'une enfilade de pièces située au nord du bâtiment. Des annexes se situaient à l'intérieur du complexe palatial, au sud – bâtiments de stockage, puits destinés à alimenter en eau le palais – et au nord – un temple, et probablement une salle de banquet. Un grand égout collecteur servait à rejeter les eaux de ruissellement de tout cet ensemble en direction du nord.

Le palais royal a fourni un grand nombre de lots d'archives diplomatiques qui ont permis de retracer l'histoire du royaume d'Ougarit, dans sa dernière phase tout au moins. Une partie du mobilier du palais a été retrouvée dans certains secteurs, en particulier dans ceux qui étaient protégés par une épaisse couche de cendres provoquée par l'incendie qui a détruit définitivement le bâtiment et la ville.

À quelque distance au nord-est du palais, deux temples s'élevaient sur l'« acropole », la partie la plus élevée du tell. L'un était consacré au dieu Baal, protecteur du royaume, l'autre probablement à Dagan. Chacun se trouvait dans un enclos, avec un autel extérieur. Construits selon le même schéma, ils se présentaient comme des temples-tours, munis d'escaliers permettant d'accéder à un étage, puis à une terrasse, où se déroulaient probablement des cérémonies. Ces temples, juchés au sommet de la ville, devaient se voir de fort loin quand ils étaient encore debout. Les navigateurs, comme les caravaniers, repéraient ainsi la ville à distance et s'orientaient plus facilement.

À côté de ces bâtiments spectaculaires, comme le palais royal ou les temples, un grand nombre de maisons privées a été également mis au jour par les fouilles. Il s'agit de résidences de dimensions variées, certaines très grandes, comme la résidence de Yabninou, le « palais sud », qui s'étend sur plus de 1 000 mètres carrés, mais la plupart de dimensions plus restreintes, alignées le long d'un réseau de rues permettant de circuler dans les divers quartiers de la ville. Les occupants de certaines maisons ont pu être identifiés, lorsque des tablettes cunéiformes mentionnant leur nom ont été retrouvées dans les ruines. Dignitaires du palais ou riches marchands, ils occupaient souvent de vastes demeures, mais aussi des habitations plus petites (Rashapabou, Rapanou…).

Les ruines visibles des maisons d'Ougarit ne laissent observer aujourd'hui que le rez-de-chaussée et les caveaux funéraires situés sous le sol des habitations. Mais l'analyse des vestiges permet de reconstituer presque toute l'élévation et de restituer partout un étage qui abritait la vie domestique des familles, tandis que le rez-de-chaussée était consacré à l'entrée, au stockage et aux activités liées à l'eau. Certains bâtiments comportaient aussi des locaux commerciaux et des boutiques.

Un des accès principaux pour la population se situait au sud de la ville, où la voie franchissait un petit cours d'eau à l'aide d'un pont, dont une pile a été retrouvée encore en place. Un système de barrage, fait de poutres empilées contre les piles de ce pont, permettait de constituer une réserve d'eau pour les habitants.

Un matériel archéologique particulièrement riche et intéressant

Le site d'Ougarit doit une grande part de sa célébrité aux tablettes cunéiformes qui y ont été trouvées, tant dans gue propre du pays, l'ougaritique, qui constitue ici le caractère le plus original : en effet, cette langue sémitique est notée à l'aide de signes cunéiformes particuliers, qui représentent le plus ancien alphabet connu au monde. Les tablettes en langue ougaritique sont destinées aux échanges locaux – lettres, archives économiques – et transcrivent aussi des récits mythologiques et des textes littéraires. La plupart des autres tablettes sont rédigées en akkadien (cunéiforme syllabique), la langue internationale de l'époque, et évoquent surtout les relations administratives, les transactions commerciales et diplomatiques entre les rois et les fonctionnaires du royaume d'Ougarit et leurs correspondants étrangers, hittites, égyptiens, chypriotes, levantins…

Mais à côté de ces trouvailles épigraphiques, le matériel archéologique exhumé dans les fouilles témoigne des activités des habitants et du caractère industrieux qu'ils manifestaient. Des statues de pierre figurent des divinités locales comme El, le père des dieux, et Baal, le dieu de l'orage. Des stèles portent des inscriptions ou des représentations divines. De nombreux objets en ivoire d'éléphant ou d'hippopotame viennent du palais royal – panneaux de lit, sculptures, olifant… – mais quelques tombes privées qui ont échappé aux pillages antiques fournissent, elles aussi, quelques objets d'ivoire – boîtes à fard en forme de canard, figurines… – de métal ou d'autres matières.

La poterie locale ou importée est présente dans tous les niveaux archéologiques. À côté de la céramique syrienne, les importations les plus fréquentes viennent d'Occident – vases mycéniens, chypriotes, minoens… Une grande diversité de formes est répertoriée : vases commerciaux (jarres et flacons), céramique domestique (bols, coupes…), objets liés au culte (rhytons, gobelets à représentations divines). Les vases ne sont pas tous en céramique ; il en existe aussi en pierre – basalte, stéatite, albâtre –, en faïence ou en métal – or, bronze.

Les objets de bronze et de cuivre constituent un répertoire de formes et de fonctions particulièrement varié, comme les figurines représentant des divinités – surtout El et Baal. Les artisans bronziers d'Ougarit produisaient en grand nombre des armes (épées, poignards), des bijoux (bagues, pendentifs), des outils (haches, couteaux, aiguilles), des poids (dont certains en forme d'animaux)…

Les objets-témoins retrouvés dans les fouilles ne constituent malheureusement qu'une infime partie de l'ensemble de ce qui était utilisé, quotidiennement ou non, par les anciens habitants d'Ougarit. Tous ceux qui étaient en matière périssable – bois, tissu, cuir… – nous échappent à jamais ; leur présence n'est attestée que par l'outillage qui a servi à les confectionner ou par les références mentionnées à leur propos dans les documents écrits.

Ras Shamra est un site d'une importance historique et culturelle exceptionnelle. Du village d'agriculteurs de l'époque néolithique à la capitale du royaume cananéen d'Ougarit, il a fourni et fournira des informations capitales sur l'histoire de la région.

Yves Calvet
Janvier 1999
 
Bibliographie
La Cité d'Ougarit sur le tell de Ras Shamra La Cité d'Ougarit sur le tell de Ras Shamra
Marguerite Yon
Editions Recherche sur les Civilisations, Paris, 1997

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