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Raguse, une cité maritime et marchande au carrefour de trois mondes
Bosko Bojovic
Professeur associé à l'EHESS

D'origine à la fois latine et slave, soumise successivement à Byzance, à Venise et au royaume hongrois, étroitement liée aux principautés serbes et bosniaques de son arrière pays, Raguse fut contrainte, à la fin du Moyen Âge, d'accepter pour plus de trois siècles la suzeraineté ottomane. « Fenêtre » de l'Empire turc ouverte sur l'Occident, elle sut tirer de cette situation intermédiaire et de l'autonomie relative que lui concéda le sultan, une solide prospérité commerciale qui contribua à faire de la cité de saint Blaise, protecteur de la ville depuis le XIe siècle, un brillant foyer culturel où se mêlèrent les influences vénitiennes et balkaniques. Toute italienne par sa tradition religieuse et son paysage monumental, Raguse fut aussi Dubrovnik, « l'Athènes des Slaves du Sud », le lieu privilégié où écrivains et poètes préparèrent, dès les XVIe et XVIIe siècles, le réveil national serbe et croate.

Une vocation maritime précoce

Juchée sur un rocher – à l'origine un simple îlot séparé de la côte par un chenal – Raguse se dresse sur le rivage oriental de la mer Adriatique, entre l'embouchure de la Neretva au nord et les bouches de Cattaro (Kotor) au sud. On admet généralement que le lieu a été occupé au début du VIIe siècle par des réfugiés venus de la petite ville gréco-romaine d'Épidaure qui, établie à l'emplacement de l'actuelle Cavtat, à seize kilomètres plus au sud, fut alors détruite par les envahisseurs slaves. Les premières mentions de Ragusium remontent à la fin du VIIe siècle, à un moment où les nouveaux venus nomment déjà Dubrovnik la petite agglomération établie sur la rive continentale du chenal. Quand se réalisa ultérieurement la jonction de ces deux noyaux urbains, la ville fut désormais désignée sous l'un ou l'autre de ces deux noms, qui résument bien le caractère composite de son identité originelle.

Établie sur ce qui n'était à l'origine qu'un îlot occupé par des pécheurs, la petite communauté ragusaine conserve, comme ses voisines Cattaro et Antivari (Bar), sa langue et sa culture latines mais noue rapidement des relations étroites avec les populations slaves environnantes. Menacés par la piraterie arabe au cours du VIIIe siècle, les habitants recherchent la protection de l'empereur byzantin et leur cité est alors intégrée au thème de Dalmatie. À la demande du basileus, des navires ragusains transportent des troupes slaves dépéchées en 869 contre les Arabes de Bari. Au milieu du Xe siècle, la ville dispose, si l'on en croit l'empereur Constantin Porphyrogénète, de fortifications suffisamment puissantes pour soutenir pendant quinze mois un siège contre les Arabes. Vers 1030, les navires ragusains font partie de la flotte, engagée contre les Sarrazins, que commande le gouverneur byzantin de Naupacte. Un peu plus d'un siècle plus tard, le géographe Idrisi affirme que les valeureux Dalmates de Raguse possèdent une marine puissante. Située à la périphérie occidentale de l'Empire grec, Raguse échappe à plusieurs reprises à son contrôle, au profit des Normands établis en Sicile et en Italie du Sud – de 1081 à 1085, en 1172 et de 1186 à 1190, ce qui lui vaut d'obtenir des facilités pour commercer sur la côte des Pouilles – et à celui de Venise – au début du XIe siècle à l'époque du doge Pietro Orseolo II (992-1009), puis en 1171 – mais l'autorité byzantine se maintient cependant, au moins nominalement, jusqu'en 1205. Un an après le sac de Constantinople par les hommes de la quatrième croisade, Venise lui impose alors pour un siècle et demi sa domination. La période byzantine de l'histoire de Raguse a vu la ville développer ses relations commerciales avec son arrière-pays balkanique. Elle paie un tribut au prince Vojislav de Dioclea et au grand zupan de Serbie Stefan Nemanja mais obtient en 1191 de l'empereur Isaac II Ange le droit pour ses marchands de commercer librement dans l'ensemble de ses États. La cité n'a pas attendu l'octroi de ce privilège pour connaître un rapide essor et, dès 1022, elle accède au rang d'archevêché. L'autorité de celui-ci s'exerce du cours de la Neretva au nord à celui de la Bojana au sud, en même temps qu'assez loin vers l'est, dans l'arrière-pays balkanique, au grand mécontentement des archevêques de Split et de Bar, ce dernier bénéficiant du soutien du roi de Serbie. Le statut ainsi reconnu au siège ragusain ne sera pas sans conséquences car l'extension de sa juridiction écclésiastique favorisera l'essor du réseau de comptoirs commerciaux établi par les marchands de la ville au cours des siècles suivants.

Entre Venise et les Ottomans 

Puissance dominante dans l'Adriatique à partir du début du XIIIe siècle, Venise ne voit aucun inconvénient au développement des échanges ragusains avec les principautés et les royaumes balkaniques producteurs d'argent et riches en produits miniers que le port dalmate réexporte ensuite, mais elle est en revanche hostile à toute expansion du trafic maritime d'une ville susceptible de se poser en rivale. Quand la cité de saint Marc sort vaincue, en 1358, de la guerre qui l'oppose au roi de Hongrie Louis Ier, celui-ci en profite pour s'emparer de la côte dalmate et de Raguse qui, bénéficiant sous cette nouvelle domination d'une large autonomie, peut dès lors développer librement son activité maritime. La ville doit cependant compter avec l'irruption dans les Balkans de la nouvelle puissance ottomane. Les conquérants turcs, qui sont parvenus à expulser les Byzantins d'Asie Mineure, ont franchi les Dardanelles en 1354 pour prendre pied à Gallipoli. Ils se sont ensuite emparés d'Andrinople et y transfèrent bientôt depuis Brousse leur capitale. Ils ont vaincu en Thrace, sur les rives de la Maritza, une première coalition de princes chrétiens. Sofia tombe entre leurs mains en 1382, Thessalonique deux ans plus tard, et le 28 juin 1389 voit l'écrasante victoire remportée par le sultan Mourad contre le roi serbe Lazare au Kossovo Poljé. Dès 1373, la cité marchande a reçu du pape l'autorisation de commercer avec les Infidèles qui, une fois la Grèce, la Bulgarie et la Serbie subjuguées, imposent désormais leur loi dans la majeure partie de la péninsule balkanique. Prudents, les commerçants ragusains s'abstiennent de s'associer à la croisade organisée par leur suzerain Sigismond de Hongrie en 1396 et bien leur en prend, car Bayezid Ier Yildirim (Bajazet la Foudre) inflige à Nicopolis une défaite écrasante à la chevalerie chrétienne. C'est peut-être cette neutralité qui vaut à la république ragusaine d'obtenir du Sultan, l'année suivante, le renouvellement des privilèges commerciaux dont elle bénéficiait en Serbie et en Bulgarie depuis l'époque où elle était placée sous l'autorité byzantine. Ils sont confirmés en 1447 mais le rapport des forces a évolué alors de telle sorte en faveur des envahisseurs que la cité de saint Blaise doit accepter en 1458, trois après la disparition de l'Empire romain d'Orient, la « protection » du sultan, ce qui fait d'elle un État vassal et tributaire de la Sublime Porte, même si, jusqu'en 1526 qui voit – à la suite de la défaite subie à Mohacs – la fin du royaume de Hongrie, Raguse se place de fait dans une double allégeance vis-à-vis de Constantinople et du royaume de saint Étienne.

Une prospère oligarchie marchande 

La cité dalmate qui a, depuis un siècle, échappé à l'autorité de Venise est alors devenue l'un des principaux acteurs du commerce balkanique et méditerranéen. Elle a, depuis ses origines, largement étendu son territoire. Réduite d'abord à son îlot rocheux et à ses trois petits voisins de Kolocep, Lopud et Sipan, elle est rapidement contrainte, pour nourrir sa population, d'accroître son espace agricole. Au milieu du XIIIe siècle, elle occupe l'île de Lastovo puis achète à la Serbie la presqu'île de Peljesac et, sur le continent, la région de Primorje. Deux nouvelles acquisitions surviennent au XVe siècle, l'ile de Mijet et, surtout, au sud, la riche plaine de Konavle où se dressait Cavtat, héritière de l'ancienne Épidaure, ce qui prolonge l'espace ragusain jusqu'à l'entrée des bouches de Cattaro. Ce territoire apparaît alors comme une étroite façade littorale, longue de soixante-douze kilomètres, coincée entre la côte adriatique et les Alpes dinariques. Le tout représente une superficie d'un millier de kilomètres carrés occupés par vingt-cinq à trente mille habitants, dont cinq a six mille sont installés à l'abri des remparts de la ville. Un chiffre de population qui peut paraître modeste mais qui semble la conséquence des épidémies de peste qui frappèrent régulièrement la cité (dix-huit du XIVe au XVIIe siècle) et de plusieurs séismes particulièrement destructeurs.

La domination hongroise laisse à Raguse une très large autonomie et lui impose seulement la fourniture d'une galère armée en cas de guerre et le paiement d'un tribut annuel dont le montant s'élève à cinq cents ducats d'or. La ville conserve par ailleurs les institutions originales qui se sont mises en place durant la période marquée par la domination vénitienne. Raguse est alors administrée par un gouverneur dépéché sur place par la Sérénissime. Le pouvoir de ce comes, qui est secondé par deux adjoints (socii), est équilibré par celui dont dispose le Conseil (consilium), composé des citoyens les plus riches et les plus influents. Les Ragusains doivent apporter un soutien militaire à Venise en cas de conflit dans l'Adriatique mais la République de saint Marc donne la priorité à ses intérêts économiques et se préoccupe surtout d'entraver le développement maritime d'une cité susceptible de rivaliser un jour avec elle. À l'inverse, elle s'accomode fort bien du dynamisme que manifestent les marchands ragusains sur le continent, dans leur arrière-pays balkanique entendu au sens large.

Le caractère très lâche de la tutelle politique imposée par la cité des doges permet donc aux Ragusains d'établir progressivement des structures représentatives et administratives largement inspirées du modèle vénitien, qui conduisent tout naturellement à la formation d'une oligarchie marchande appelée à se transformer rapidement en aristocratie municipale. On voit ainsi se constituer en 1235, à côté du Consilium minus, l'exécutif formé de onze membres qui dirigeait la cité de concert avec le comes vénitien et faisait fonction de cour de justice suprême, un Consilium majus de trois cents membres chargé de voter les lois et d'élire les membres des autres assemblées. En 1253, un Sénat, ou Consilium Rogatorum, de quarante-cinq membres élus pour un an vient compléter cette réorganisation institutionnelle et apparaît désormais comme le véritable gouvernement de la ville, maître des finances, de la diplomatie et de l'administration intérieure. Il inclut les membres du Consilium minus, ainsi que le comes vénitien, bientôt remplacé, à l'époque de la domination hongroise, par un rector ou knez. Ce système politique est définitivement admis lors de la promulgation du Statut de Raguse, voté par le Petit et le Grand Conseil et par l'assemblée générale de la population le 29 mai 1272. Le représentant du doge, le Vénitien Marco Iustiniani, établit ensuite dans les faits le partage du pouvoir entre le comes et les Conseils représentatifs de la population locale. Désignés pour un an, les membres du Petit Conseil devaient être choisis exclusivement parmi les Ragusains de souche. Ils désignaient ensuite, parmi les citoyens les plus influents et en accord avec le comes vénitien, les membres du Grand Conseil. Formellement confirmées en 1332 et en 1348, ces procédures garantissent le caractère aristocratique du pouvoir au sein d'une cité qui prend le nom de « République » au début du XVe siècle.

Armateurs, banquiers et grands marchands constituent alors un patriciat pratiquant une stricte endogamie. Ils se considèrent comme nobles et se dotent d'armoiries. Capitaines de navires, commerçants plus modestes ou maîtres des différentes corporations forment une couche intermédiaire satisfaite, bien intégrée à ce système municipal, alors que la majorité de la population, c'est-à-dire les matelots, les artisans et les paysans, généralement d'origine slave et albanaise, voient leur sort s'améliorer régulièrement du fait de la richesse grandissante de la cité et de l'abolition du servage, décidée en 1416 par le Grand Conseil. La présence et l'action de nombreux ordres religieux, propriétaires d'une part non négligeable des immeubles urbains et d'une partie des terres de la campagne environnante – les bénédictins sont ainsi installés dans l'îlot voisin de Lokrun – témoignent dans le même temps de la vitalité de l'Église latine sur les côtes adriatiques.

La ville s'est rapidement enrichie en jouant un rôle d'intermédiaire entre les exploitants des mines de Bosnie et de Serbie, productrices d'argent, de cuivre, de fer et de plomb, et le marché extérieur. Elle a conclu pour cela des accords avec les princes slaves de son arrière-pays et a souvent fourni les capitaux nécessaires. Après 1358 et la fin de la domination vénitienne, elle peut se tourner davantage vers la mer et, profitant de sa situation exceptionnelle, se doter d'une flotte nombreuse, qui comptera bientôt jusqu'à deux cents navires. Le commerce ragusain porte alors principalement sur les céréales, la laine, les peaux, les produits miniers, la cire, la cochenille (ou graine d'écarlate) et le sel. La ville réexporte vers l'Italie les produits primaires des Balkans où elle vend tissus et produits manufacturés.

Sous la suzeraineté du sultan

Byzance, les souverains serbes et les princes de Bosnie ont accordé aux marchands ragusains de précieux privilèges, notamment en matière douanière, qui seront renouvelés par le sultan ottoman. La puissance de celui-ci n'a fait que s'affirmer dans les Balkans tout au long du XVe siècle, malgré les efforts du Hongrois Jean Hunyadi et la résistance prolongée de l'Albanais Skanderbeg. La prise de Constantinople encourage Mehmed II à poursuivre l'offensive contre l'Europe chrétienne. Deux ans après la disparition du despotat de Serbie, emporté avec la chute de Smederevo, il s'empare de la Bosnie en 1463 puis réalise, au cours des vingt années suivantes, la conquête de l'Herzégovine. La prise et l'occupation d'Otrante en 1480-1481 révèlent, avec les massacres qui l'accompagnent, l'ampleur de la menace qui pèse désormais directement sur l'accès à l'Adriatique. À cette époque, Raguse paie le tribut depuis 1458 et reconnaît la suzeraineté de la Porte, tout en demeurant, comme d'autres territoires soumis à l'autorité du sultan tels que la Valachie, la Moldavie ou la Transylvanie, à l'extérieur du Dar al Islam. Sur la carte de l'Empire turc, deux enclaves chrétiennes apparaissent ainsi sur la côte orientale de l'Adriatique, la Dalmatie vénitienne avec les ports de Zara et de Spalato, et une extension en baie de Cattaro, séparées par le territoire de la république ragusaine. Comme cela avait été le cas à l'époque de la domination de la République au Lion, la dépendance de Raguse vis-à-vis de Constantinople est plus économique que politique. Le sultan n'a aucun droit législatif ou administratif sur le territoire de la petite république où ses fonctionnaires n'ont pas accès. L'aristocratie locale n'en est pas moins contrainte de faire preuve d'un prudent pragmatisme. Elle conserve des relations avec le roi de Hongrie et continue ainsi à payer tribut à Mathias Corvin mais ces liens disparaissent après le désastre de Mohacs et la mort du roi Louis II qui entraînent, en 1526, la disparition du royaume. Il faut accepter les exigences des vainqueurs, notamment en matière fiscale. Fixé à 1500 ducats d'or en 1458, le tribut payé par Raguse s'élève à 5 000 ducats dix ans plus tard, à 9 000 ducats en 1471, 10 000 en 1472, 12 500 en 1478, pour augmenter encore deux ans plus tard jusqu'à 15 000 ducats d'or, somme ramenée – et cette fois-ci de manière définitive – à 12 500 ducats d'or dès 1482. Les contraintes fiscales n'excluent pas la pression militaire et, en 1472, les Turcs obligent les Ragusains à détruire les fortifications de l'île de Posrednica, à l'embouchure de la Neretva.

L'exclusivité des relations commerciales entre Turcs et chrétiens

Les espoirs d'un reflux ottoman se révélant sans lendemain malgré le soutien discret apporté par Raguse aux Hongrois et à l'Albanais Jean Kastriota, le fils de Skanderbeg, il faut jouer entre Turcs et chrétienté un double jeu risqué ; selon les circonstances, Raguse fournit des renseignements aux uns et aux autres et n'hésite pas à faire appel au sultan quand elle est menacée par Venise. À l'inverse, le violent séisme qui ravage Constantinople en 1509 et les difficultés liées à la succession de Bayézid II suscitent des espoirs et des prières d'actions de grâces sont dites dans les monastères pour remercier Dieu des « bonnes nouvelles » arrivées des rives du Bosphore. Quand Sélim Ier « Le Terrible » réussit à s'imposer, Raguse s'empresse pourtant d'envoyer une ambassade auprès du Grand Seigneur pour l'assurer de sa loyauté… C'est d'ailleurs sous le règne de ce sultan que la ville atteint son niveau de prospérité maximal. Dans le même temps, le souverain ottoman comprend tout l'intérêt pour lui de disposer, avec cette république marchande bénéficiant d'un statut de large autonomie, d'une « fenêtre » permettant le maintien de relations commerciales avec la chrétienté latine. En temps de guerre – et celle-ci est chronique entre Turcs et chrétiens – Raguse conserve l'exclusivité des relations commerciales entre les deux camps et l'on voit, durant ces périodes, le volume de son commerce multiplié deux, trois ou quatre fois – jusqu'à sept fois en 1570-1573, au moment de la chute de Chypre et de la bataille décisive livrée à Lépante en octobre 1571 par les flottes de la Sainte Ligue placées sous le commandement de Don Juan d'Autriche. Les échanges ragusains perdurent donc sous la domination ottomane et les marchands de la ville entretiennent des colonies dans une quarantaine de villes balkaniques, tissant ainsi un réseau commercial serré sur l'ensemble des territoires européens de l'Empire ottoman. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, la valeur des échanges ainsi réalisés s'élève à 350 000 ducats – 150 000 en exportations depuis l'Empire ottoman, 200 000 en importations. L'activité de Raguse dépasse alors largement le seul espace balkanique puisque ses négociants sont présents en Provence, en Espagne, en Angleterre, en Flandres et, vers l'orient, en Syrie et en Égypte. À la grande satisfaction du sultan, la cité dalmate devient alors pour Venise une concurrente redoutable. Le taux de douane dont bénéficient les Ragusains dans l'Empire est fixé à 2 % de la valeur des marchandises vendues, ce qui constitue un privilège apparemment exorbitant puisqu'il est de 3 % pour les musulmans, de 4 % pour les tributaires de l'impôt foncier imposé aux minorités chrétienne ou juive et de 5 % pour les étrangers. Une situation qui s'explique par le souci du sultan de favoriser la fortune d'une république commerçante dont il juge les activités indispensables pour maintenir les échanges jugés nécessaires aux intérêts de l'Empire. Après la belle prospérité du XVIe siècle, la crise que traverse l'Empire ottoman contribue à l'essoufflement des activités ragusaines, affectées par le terrible séisme qui détruit la ville le 7 avril 1667. La catastrophe fait cinq mille victimes, la plupart des maisons sont détruites et la reconstruction sera très lente. Au moment où débute le reflux ottoman, après l'ultime assaut lancé contre Vienne en 1683, Raguse va souffrir du déclin d'un Empire entré dans une irrémédiable décadence. En 1699, la paix de Carlowitz qui sanctionne les victoires remportées par le prince Eugène de Savoie pour le compte des Habsbourg réduit le territoire de la petite république dalmate dans la mesure où sa nouvelle frontière méridionale, dite ligne Grimani (du nom du négociateur vénitien) donne à la République Sérénissime le contrôle des bouches de Cattaro.

Un foyer culturel original

Forte de son rôle d'intermédiaire dans le domaine commercial, Raguse-Dubrovnik exerce également, à l'époque de sa grandeur, une fonction de médiation culturelle riche de conséquences. La vitalité de sa culture latine est le fruit, dès le Moyen Âge, du travail accompli par un clergé actif et zélé qui entretient de nombreuses écoles. En 1433, le Sénat crée une institution d'enseignement supérieur dont les professeurs sont recrutés dans l'Italie du Quattrocento mais nombreux sont les fils du patriciat qui traversent l'Adriatique pour aller étudier directement dans les universités de la péninsule. Dès cette époque, la culture latine traditionnelle et les influences italiennes coexistent avec la production des premières œuvres écrites en langue slave, dont la Chanson de Kossovo qui inspirera les réveils nationaux ultérieurs. Djivo Guéetic et Lieko Menéetic font également honneur à la langue slave à la fin du XVe siècle. Dans la seconde moitié du XVIe, Siska Mencetic et Georges Drzic s'inspirent de Pétrarque et Marin Drzic donne ses lettres de noblesse au théâtre ragusain pendant que le jésuite dalmate Bartol Kaeic écrit une Grammaire des Linguae Illyricae. C'est au XVIIe siècle cependant que la ville connaît un véritable apogée littéraire avec les œuvres d'Ivan Gundulic, auteur d'un poème épique intitulé Osman qui, avec la Chanson de Kossovo et la Guirlande des montagnes de Njegös, constitue l'une des œuvres fondatrices de la tradition poétique des Slaves du sud. Deux cousins, Junius et Jacob Palmotic, illustrent également à cette époque la poésie locale. La diffusion de ces œuvres reste longtemps très limitée et Raguse n'est alors qu'un foyer culturel tout à fait périphérique dans le monde balkanique soumis au joug ottoman mais, une fois redécouverte au début du XIXe siècle, cette production littéraire sera l'une des composantes de la renaissance des nationalités serbe et croate.

L'héritage architectural et artistique n'apparaît pas moins original que la tradition littéraire qui a fleuri en ce carrefour où se rencontrèrent les influences italiennes, slaves et, dans une moindre mesure, ottomanes. Dès le Moyen Âge, les liens avec l'Italie apparaissent clairement dans l'architecture gothique du cloître des dominicains et de l'église Saint-François. Commencé en 1438, le palais des Recteurs est transformé en 1464 par Michelozzo. En 1520, c'est le Vénitien Bartolomeo da Mestre qui réalise les portails de San Salvatore. Dix-huit ans plus tard, le Bergamasque Ferramolino est chargé de la construction de la tour Menze. Le séisme de 1667 entraîne des destructions considérables mais fournit l'occasion de rebâtir de nombreux édifices, en style baroque cette fois, et ce sont Andrea Ruffalini, venu d'Urbin, et Andreotti qui construisent la nouvelle cathédrale alors que le Vénitien Marino Grapelli élève San Biaggio en 1715. L'influence italienne est tout aussi présente dans le domaine de la peinture et la ville se procure les œuvres du Pordenone, de Vasari, de Titien, alors que Nicola Ragusino et Girolamo Impannato animent des ateliers locaux. Alors que le monde ottoman victorieux se fige à partir du XVIe siècle dans une vaine autosuffisance, au moment où l'Europe occidentale se tourne vers les nouveaux horizons atlantiques, l'originalité de la médiation culturelle ragusaine apparaît clairement. Pendant que le sud-est européen tombé sous la domination turque se trouve victime d'un empire prédateur porteur d'une régression fondée sur la ségrégation confessionnelle et sociale, Raguse s'affirme en médiatrice de l'esprit nouveau qui lui vient d'Italie. Au contact des mondes slave et latin, elle va se faire la dépositaire des traditions des royaumes slaves disparus. Ses clercs et ses humanistes vont exalter en latin, puis en italien et enfin en slave les coutumes, la langue et l'histoire balkano-slaves pour constituer le terreau mémoriel dans lequel viendront puiser les hérauts des grands réveils nationaux de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Quand s'ouvrira cette ère nouvelle de l'histoire des peuples de l'Adriatique et des Balkans, les jours de la République de Raguse seront comptés. En 1808, Napoléon proclame « qu'elle a cessé d'exister » et la rattache en 1809 aux Provinces Illyriennes du Grand Empire, le maréchal Marmont se retrouvant investi du titre de duc de Raguse. Une dépendance de courte durée puisque les défaites françaises rendent dès 1813 sa liberté à la ville. Pour peu de temps puisqu'elle est incorporée à l'Autriche l'année suivante, quand le Congrès de Vienne redessine la carte de l'Europe. Un siècle plus tard, à l'issue de la première guerre mondiale, c'est au royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, la future Yougoslavie, qu'est rattachée l'ancienne république dont les archives, constituées à partir de 1278 et dont Fernand Braudel a pu dire « qu'elles étaient les plus précieuses de toutes pour notre connaissance de la Méditerranée », témoignent de la place majeure qu'occupe dans le patrimoine européen ce haut lieu placé au contact de l'espace adriatique et du monde balkanique.

Bosko Bojovic
Avril 2005
 
Bibliographie
Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle
Georges Castellan
Fayard, Paris, 2e édition 1999

Raguse et l'Empire ottoman (1430-1520) Raguse et l'Empire ottoman (1430-1520)
Bosko Bojovic
Editions de l'association "Pierre Belon", Paris, 1998

South-Eastern Europe under Ottoman Rule (1354-1804) South-Eastern Europe under Ottoman Rule (1354-1804)
Peter F. Sugar
University of Washington State Press, Seattle, 1977

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