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Qu'est-ce que la géopolitique ?
Aymeric Chauprade
Professeur de géopolitique au Collège Interarmées de Défense Directeur de la Revue française de géopolitique
 
 
 
 

L'enseignement des relations internationales à l'université ressemble souvent à de l'histoire événementielle des relations internationales. Les faits y sont privilégiés au détriment de l'analyse. La connaissance des événements, présentés dans le détail, au détriment de leur intelligibilité. Les déterminants idéologiques y comptent plus que déterminants géographiques, c'est-à-dire le territoire et les identités. Cette surdétermination idéologique s'explique largement par le fait que les relations internationales sont le plus souvent enseignées, au sein de l'Université française, dans le cadre plus général de la science politique et non dans celui de la géographie. L'approche géopolitique amène au contraire à une autre manière d'enseigner les relations internationales. Elle accorde primauté à la compréhension des phénomènes plutôt qu'à leur description en détail. Elle se concentre sur les dynamiques de puissance en cherchant à comprendre les volontés de puissance des acteurs internationaux, qu'ils soient étatiques ou non.


Comment définir la géopolitique ?


Comme l'étude des relations politiques entre trois types de pouvoirs, les pouvoirs étatiques – États – les pouvoirs intra-étatiques – mouvements sécessionnistes, rébellions... – les pouvoirs transétatiques – réseaux criminels, terroristes, multinationales... – à partir des critères de la géographie, c'est en mettant en évidence l'importance des critères de la géographie – physique, identitaire, des ressources – que la géopolitique, sans prétendre pour autant clore l'analyse des relations internationales, apporte un éclairage sur ces forces profondes de l'histoire dont parlait l'historien Jean-Baptiste Duroselle.


L'une des caractéristiques de la nouvelle école française de géopolitique inaugurée par les travaux de François Thual, au début des années 1990, et continuée par les miens, est de refuser toute idéologisation de l'histoire, toute réduction à une cause unique, et de souligner l'importance des facteurs identitaires dans les conflits entre sociétés politiques. On peut qualifier de néo-réaliste cette école de relations internationales, par comparaison avec les États-Unis. Elle considère que les États restent des acteurs majeurs des relations internationales, qu'ils développent des intérêts, pour partie explicables par les réalités de la géographie – physique, identitaire, des ressources. Bien sûr, le rôle de l'idéologie est important. Il s'ajoute à la géographie, il interagit avec elle.


La géographie physique


L'analyse géopolitique prend d'abord en compte la géographie physique. Deux situations géographiques sont à distinguer car elles déterminent des comportements différents en politique étrangère : la situation d'insularité ou la situation d'enclavement. On s'apercevra en effet que, dans nombre de conflits, pèse la volonté de la population d'une île, par exemple, de se séparer d'un ensemble politique archipélagique – séparatismes en Indonésie –, ou bien encore de ne plus former qu'un seul État – Irlande ou Chypre. Que pour de nombreux autres conflits, c'est la volonté de se désenclaver vers une mer ou un océan qui provoque des tensions entre États voisins. Le progrès technique a permis à certains égards de relativiser la situation géographique. Il n'a cependant pas affranchi les acteurs de leur position sur la carte. Et le comportement des États comme celui des acteurs intra étatiques – mouvements rebelles dans les États –, reste en premier lieu déterminé par cette position.


Le deuxième critère de la géographie physique, après la position sur la carte, est le milieu géographique. Relief et climat sont des facteurs de première importance dans les dynamiques politiques en de nombreux points du globe. Le fait que la région du Kosovo soit montagneuse a poussé les Américains à privilégier des bombardements massifs de la Serbie pour éviter un engagement terrestre. Situation bien différente en Irak : l'énorme machine de guerre américaine pouvait se déployer aisément sur la plaine irakienne, des rivages du Golfe jusqu'à la capitale Bagdad. Ce relief-là est idéal pour une armée moderne, jusqu'au moment où celle-ci se heurte à la ville, forme moderne de relief, propice à la persistance de guérillas meurtrières.


La géographie des identités et des ressources


Après l'espace, les hommes. La géopolitique prend en compte la géographie des identités, c'est-à-dire à la fois l'inscription des hommes dans le territoire et les traits caractéristiques de ces communautés humaines, ce qui les différencie, ce qui les oppose. Le géopoliticien établit souvent le constat de la non coïncidence des frontières des États et des frontières des identités. La carte des États ne se superpose pas exactement à celle des peuples – ethnies ou nations. Il en résulte des revendications identitaires lesquelles débouchent à leur tour sur des conflits.


Dans le monde contemporain comme dans le passé, nombreuses sont en effet les communautés identitaires qui remettent en cause leur État d'appartenance ; nombreux sont les États remués par des revendications séparatistes, par des tensions internes entre communautés ethniques différentes. Le phénomène est observable de l'Afrique noire à l'Asie centrale, en passant par le Caucase et l'Asie du Sud-Est, jusqu'aux questions régionalistes en Europe occidentale et centrale. Les tensions identitaires ne se limitent pas à l'ethnie ; elles sont aussi religieuses. La carte des religions s'ajoute, se superpose, sans toutefois coïncider avec la carte des États et celle des peuples. Par carte des civilisations, on entend souvent carte des empreintes religieuses.


Aujourd'hui bien des conflits trouvent leur origine dans la non adéquation entre ces trois cartes : la carte des États, la carte des identités ethniques, la carte des religions.


Les identités sont mouvantes dans l'histoire. La variable démographique que la géopolitique prend en compte exprime ce mouvement de l'histoire. Faire de la géopolitique en oubliant la démographie serait avoir une vision statique, fixiste de l'histoire, là où nous devons précisément avoir une vision dynamique, et comprendre le mouvement de l'histoire. Que la densité de peuplement de la Russie soit dix fois moindre que celle de la Chine indique immédiatement dans quelle direction iront les flux de populations de demain. La Russie craindra de plus en plus la Chine.


Et voilà qu'aux cartes des États, des peuples, des religions, il faut encore en ajouter une autre : celle des ressources, de l'eau au pétrole, en passant par l'or ou les diamants... Voilà qu'aux cartes de l'être, politiques et identitaires, s'ajoute celle de l'avoir, celle de la convoitise des ressources.


Méthode et exemples d'approche systémique


Chaque situation géopolitique doit donc être abordée par la prise en compte de l'ensemble de ces facteurs de la géographie : physique, identitaire et des ressources. Chaque situation modélisée comme une sorte de système de force. C'est ce que l'on appelle « approche systémique avec ».


Prenons un exemple. On veut comprendre la géopolitique d'une aire régionale donnée. Il faut commencer à repérer les acteurs de puissance : États, mouvements intra étatiques, présence ou non de pouvoirs de type transétatiques – réseaux –, indiquer quels sont ceux que l'on peut considérer comme des centres de puissance – tout se polarise autour d'eux – et ceux qui peuvent être considérés au contraire comme des périphéries – ils reçoivent, ils subissent la puissance des centres. La Russie par exemple est un centre de puissance tandis que les républiques d'Asie centrale, les pays du Caucase ou encore les pays Baltes seront considérés comme la périphérie de puissance de la Russie.


Une fois les logiques de centre et de périphérie repérées, on considérera le poids de la situation géographique. Est-on en présence de logiques insulaires ou de logiques de désenclavement ? Vient l'importance du relief. Y a-t-il par exemple des terrains difficiles – zones montagneuses, maquis, marais, forêts impénétrables – par nature favorables à l'entretien de mouvements rebelles armés ? On dresse ensuite la carte des identités, que l'on met en rapport avec la carte des États. D'éventuels séparatismes ou irrédentismes – volonté de se rattacher à un autre État – sont alors éclairés. La démographie vient indiquer dans quelles directions les dynamiques vont se développer ; vont-elles s'atténuer ou bien vont-elles s'accentuer ? Des ressources en jeu – le pétrole par exemple – attisent les appétits des acteurs politiques en concurrence.


La géopolitique, les idéologies et le pouvoir


La géopolitique doit enfin être capable d'enrichir son analyse par la prise en compte de facteurs de puissance non géographiques qui mais jouent néanmoins un rôle crucial. Imaginons que, dans la zone régionale étudiée, se trouve un État disposant de l'arme nucléaire. Le nucléaire, facteur d'essence non géographique, détermine pour partie le rapport entre cet État et ses voisins – et au-delà de ses voisins. Il y a donc, dans la matière géopolitique, un réel esprit de méthode. Chaque situation mobilise une multiplicité de facteurs géopolitiques auxquels, ne l'oublions pas, s'ajoutent de nombreux facteurs non géopolitiques. L'explication ne peut donc être monocausale – avec une cause unique. Pas plus que l'histoire ne se résume à une « lutte des classes », elle ne saurait se résumer à une lutte des « races » – peuples et ethnies –, à un choc des civilisations – des religions – ou bien encore à une guerre du feu – pétrole.


Toutes ces simplifications et réductions de l'histoire à une seule cause, si faciles pour le filtre médiatique, sont contraires à l'esprit de la matière géopolitique. Cela ne veut pas dire pour autant que les choses sont tellement complexes qu'elles ne peuvent être expliquées. La vérité peut bien être approchée par une modélisation la plus complète possible.


Science du réel, la géopolitique n'est cependant pas à l'abri de l'instrumentalisation par le Prince. Elle a une histoire, parfois controversée. La tradition géopolitique allemande fut le cerveau véritable du pangermanisme, avec les conséquences terribles que cela impliqua pour l'Europe. Quant à la géopolitique anglo-saxonne, de l'Angleterre à la fin du XIXe siècle jusqu'aux États-Unis d'aujourd'hui, elle n'a cessé de penser l'empire du monde. La politique d'équilibre de la France en sait quelque chose.


Mais au fond, la géopolitique n'est pas plus instrumentalisée que ne le sont encore aujourd'hui la sociologie ou l'économie. L'important d'ailleurs est que la géopolitique est une authentique discipline scientifique, à l'égale de la géographie ou de l'histoire. L'important est aussi qu'elle connaisse un essor sans précédent en France depuis une dizaine d'années, même si le succès du mot provoque son utilisation à tort et à travers par des journalistes ou même des chercheurs. Son succès en tout cas est inversement proportionnel au poids de ces idéologies réductrices qui font tant de mal aux universités occidentales depuis la Libération et qui ont éloigné des générations d'étudiants du réel.

Aymeric Chauprade
Septembre 2009
 
Bibliographie
Les conflits identitaires Les conflits identitaires
François Thual
Ellipses, Paris, 1995

Le désir de territoire Le désir de territoire
François Thual
Ellipses, Paris, 1999

Contrôler et contrer Contrôler et contrer
François Thual
Ellipses, Paris, 2001

Géopolitique, constantes et changements dans l'histoire Géopolitique, constantes et changements dans l'histoire
Aymeric Chauprade
Ellipses, Paris, 2003

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