Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Quand les Bulgares ne sont ni slaves ni balkaniques
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

Les Huns, dont on discute encore l'appartenance ethnique et linguistique, venus de la Haute Asie lointaine, font leur apparition dans la basse Volga, si l'on en croit Ptolémée, au IIe siècle de notre ère, entraînant à leur suite maints peuples divers dont beaucoup parlent turc, sont turcs, bien que ce vocable soit encore inconnu. En 374, ils franchissent le Don et le Dniepr, attaquent les Goths, provoquant les grandes invasions germaniques, puis ils s'installent dans les plaines de l'Europe centrale appelées à devenir plus tard la Hongrie. Leur chef, Attila, en 451 ravage les Gaules, en 452, l'Italie, et meurt un an plus tard, en 453, victime, dit-on, de ses ardeurs amoureuses pour la blonde Germaine Idalco. Aussitôt son empire s'effondre, ses hordes refluent vers l'est et se mêlent à différentes tribus turcophones connues sous le nom d'Ogur. C'est de cette fusion que naît un peuple encore ignoré de l'histoire, les Bulgares. La première mention qu'on fait d'eux date de 480, année où l'empereur byzantin Zénon (474-491) obtient leur concours pour lutter contre les Wisigoths.

Le bulgare ancien, une langue turque

Leur nom est un aoriste en R du verbe turc bulga (en ottoman bula), « mêler, mélanger », et signifie donc « les Mélangés ». Peut-être y a-t-il dans leur confédération, comme dans la plupart des empires des steppes, à côté de Huns et d'Ogur, quelques autres peuples, indigènes dans le pays, mais la langue qu'ils parlent est une langue turque, du groupe dit à R, séparée depuis longtemps du turc commun, et la plus aberrante de toutes. Les informateurs répéteront à qui mieux mieux que les autres Turcs, à l'exception des Khazars, ne les comprennent pas, ce qui d'ailleurs ne signifie pas grand-chose, aujourd'hui encore l'intercompréhension des turcophones n'étant pas facile pour qui n'est pas lettré. On mesurera peut-être la parenté et les différences dialectales par les exemples suivants : Là où le bulgare, ou son héritier, le tchouvache, pour ‘un', dit per, le turc commun dit bir ; pour ‘dix', il dit van au lieu de on ; pour ‘viande', üt et non et ; pour ‘serpent' chilan et non yilan.

Nous connaissons à peine, il est vrai le bulgare ancien et, hormis une brève inscription balkanique, celle de Tchatalar, signalant l'érection d'un château en 822, il n'a livré qu'un seul document, la Liste des princes bulgares, un texte de quatorze lignes inséré dans une chronique en vieux slave qui donne les noms de cinq souverains de la dynastie Djulo (Dulo), sans doute issue d'un clan de ce nom, qui régnèrent « au-delà du Danube pendant 545 ans » et de huit princes, cinq Djulo, jusque vers 749, trois non-Djulo postérieurs, qui régnèrent « en deçà du Danube », dans les Balkans, « jusqu'à ce jour », dit-elle.

La première liste est évidemment à demi-légendaire comme le prouvent ces cinq siècles et demi qui auraient été occupés par cinq souverains, mais elle est importante. Elle situe le plus ancien d'entre eux, Avitoxol, qui aurait vécu ou régné pendant trois cents ans, aux alentours de 153 de notre ère. Elle fait donc de lui un homme d'une époque antérieure à la migration des Huns, un personnage de l'Asie centrale qu'on a d'ailleurs cherché en vain à identifier. Au second, Irnik – le Hernec de l'historien des Goths Jordanès –, considéré presque unanimement comme un fils d'Attila, elle attribue une longévité de cent cinquante ans et fait donc commencer son règne à la mort du célèbre conquérant hunnique, en 453, ce qui veut dire qu'entre ce dernier et le premier souverain historique, Gostun, sans doute venu au pouvoir en 603, il se passa un siècle et demi.

Au contact des Pseudo-Avares,

En ce début du VIIe siècle, les Bulgares, après avoir connu des heures de gloire, sont depuis quelques décennies, depuis les alentours de 565, sous la domination des Avares, des hommes relevant peut-être de la mongolophonie. Ce ne sont pas les vrais Avares. Ils ont volé le nom qu'ils portent aux vrais Avares, à ceux que les Chinois, par mépris et fureur, nomment « les Insectes Grouillants » ou Jouan-jouan. Ces Jouan-jouan avaient fondé un vaste empire en Asie centrale, entretenu d'étroites relations commerciales et guerrières avec la Chine, puis avaient été écrasés en 552 par les premiers Turcs historiques, ceux que nous nommons, à la suite des Annales chinoises, les T'ou-kiue, transcription du mot Türk ou Türük. Proto-Mongols ou non, nos Pseudo-Avares d'Occident avaient été, comme les vrais Avares, en contact étroit avec l'Extrême-Orient et ils amènent avec eux en Europe orientale, chez les Bulgares, et un renforcement des traditions steppiques, et maints traits caractéristiques de la civilisation chinoise, notamment le Calendrier des Douze Animaux qui apparaît chez eux et se généralise au milieu du VIIe siècle. C'est eux aussi qui les entraînent dans les expéditions qu'ils lancent dans les Balkans, contre Constantinople (619-625), peut-être en Europe centrale, leur ouvrant une voie qu'ils sauront emprunter plus tard à leur propre compte.

au contact des Khazars,

Le successeur de Gostun que la liste des princes bulgares appelle Kurt et qui se nomme en réalité Kobrat ou Kovrat (Kobratos en grec, Cobratus en latin), « le Rassembleur », né en 583 ou 584, est le fondateur de la Grande Bulgarie. Élevé à Constantinople, ami d'Héraclius, baptisé vers 619, à titre personnel et sans que ce baptême ait la moindre incidence sur son peuple et sur ses successeurs, il accède au pouvoir à une date incertaine, vers 605, et se soulève contre la domination des Avares en 630. En cinq ans, il se rend indépendant, prend le titre de khan (635), règne du Kouban au Danube et constitue dans les plaines d'Ukraine une vraie puissance nomade qui prépare la voie à celles qui s'y succéderont pendant plus d'un millénaire. Il meurt en 642. Que se passe-t-il exactement alors ? Peut-être son empire se démembre-t-il, peut-être en donne-t-il seulement l'illusion si le défunt a, de son vivant, apanagé ses cinq fils, selon une coutume très usuelle des Turco-Mongols – celle qu'adoptera Gengis Khan – et ne doit-il sa déconfiture qu'à ses défaites militaires. On a bien l'impression qu'il est dirigé par un chef suprême, le Vezmer de la Liste, nom à lire plutôt Bezmer, « l'Inlassable », qui peut être soit le Bayan, « le Riche », (un mongolophone selon son nom), auquel les sources byzantines donnent, vers 650, le titre de khan du nord de la mer d'Azov, soit l'un de ses frères. Quoi qu'il en soit, unis ou divisés en principautés, les Bulgares s'avèrent impuissants devant l'émergence d'un autre peuple turc, peut-être d'un sang proche du sien puisqu'ils semblent comprendre sa langue, celui des Khazars Nombreux, puissants, omniprésents, semble-t-il, dans les steppes de la Caspienne puisque cette mer portera longtemps leur nom, « la mer des Khazars », et de surcroît assez originaux pour que leur classe dirigeante se convertisse au judaïsme ; les Khazars entrent dans l'histoire en 626-627 quand ils prêtent quatre mille hommes à l'empereur Héraclius. Devant eux, les Bulgares ne pèsent pas lourd. Ils doivent se soumettre ou fuir. Beaucoup se soumettent, espérant peut-être profiter de leur servitude et, un jour, secouer leur joug, comme ils l'ont fait jadis au temps des Avares. Ils resteront sur place et se feront progressivement assimiler au cours des siècles. On retrouve, aujourd'hui encore, au Kouban, leur nom, à peine déformé, sous la forme Balkar.

et au contact des Slaves

D'autres émigrent. Ceux qui sont apanagés à l'ouest et dépendent d'un autre fils de Bezmer, Isperik, « le Hobereau », décident de suivre la route qu'ont souvent empruntée leurs ancêtres. Ils passent le Danube et s'installent dans les Balkans (680). Là, mêlés à des Slaves, ils se slavisent et se christianisent. En 854, leur souverain, Boris, sans doute un Böri, « Loup » – le loup est l'ancêtre totémique de bien des Turcs – se fait baptiser sous le nom de Michel et entraîne son peuple à sa suite. Les questions qu'il pose alors au pape sur la religion qu'il vient d'embrasser provoquent les cent six articles des célèbres Responsa Nicolaï Papae. Celles-ci enrichissent notre connaissance de la vie des Bulgares pré-slaves, au reste parfaitement conforme à celle des autres peuples altaïques, Turcs, Mongols et Toungouses. Elle sera complétée quelques décennies plus tard par des informations arabes quand d'autres Bulgares se convertiront à l'islam. Ces documents, et quelques autres, mettent en lumière des rites comme la mise à mort de l'animal sans verser son sang, la fabrication de coupes à boire avec le crâne des ennemis tués au combat ; des croyances, comme la vénération de certains animaux auxquels on se réfère et dont on peut porter le nom – ‘hobereau', ‘loup', ‘chien', ‘serpent' ; des coutumes, comme celle qui consiste à orner ses guidons de queues de chevaux, et que les Ottomans pratiqueront encore ; des mœurs, en particulier la grande liberté dont jouissent les femmes, la répugnance qu'elles ont à porter le voile, leur impudeur, mais aussi leur énergie, leur sens du devoir et leur fidélité conjugale.

La grande Bulgarie

Un troisième groupe de Bulgares, sans doute installés plus à l'est, au nord de la mer Caspienne, remonte le cours de la Volga jusqu'à son affluent de la rive gauche, la Kama. Il y fonde un État prospère et durable qui garde ou auquel on laisse le nom qu'il avait sur les rives de la mer Noire, celui de Grande Bulgarie. Ces Grands Bulgares, « païens », demeurent de purs nomades et si l'on parle déjà de leurs villes, Bulghar et Suvar, distantes de quelque cinquante kilomètres, la première à sept kilomètres à l'est de la Volga, dans le district de Spassk et à cent quinze kilomètres au sud de l'actuelle ville de Kazan, ce ne sont que des camps de tentes en feutre ou de cabanes de bois. La géographie persane anonyme, Hudud al Alam (982), les décrit encore comme des barbares, courageux et « inspirant la terreur », en guerre continuelle contre les Russes, mais commerçant avec tous leurs voisins. Nous savons en effet qu'ils vendent les produits de leurs chasses, fourrures et peaux, du miel et sans doute déjà des esclaves, ces derniers surtout exportés au Khwarezm (dans le delta de l'Oxus) avec lequel ils entretiennent leurs relations les plus intimes.

Il y a lieu de penser que c'est du Khwarezm que viennent à eux les missionnaires musulmans qui les convertissent aux environs de l'an 900, puisque l'ambassade qu'enverra vers 920 le calife de Bagdad à la demande de ces néophytes fera le grand détour par Boukhara et par Urgentch pour se rendre à Bulghar. Nous avons la chance qu'un des membres de la délégation irakienne, Ibn Fadlan, ait eu la bonne idée de raconter son voyage.

Devenus musulmans, les Bulgares subissent l'influence de la grande civilisation arabe de l'époque et changent de vie. Les fouilles entreprises très tôt à Bulghar ont montré que la ville est dès lors construite en briques et en pierres, abrite quelque quarante ou cinquante mille âmes, possède deux mosquées, des hammams, des manufactures, tanneries et cordonneries qui feront bientôt la réputation des « bottes bulgares ». On y frappe monnaies d'argent. Nous possédons des pièces datées de 950 et de 985, d'autres du XIIIe siècle. Une agriculture florissante permet la vente de blé aux Russes. On commence parcimonieusement à écrire pour les grandes circonstances. Les seuls monuments de la littérature bulgare que nous connaissons sont des inscriptions funéraires tardives, des XIIIe et XIVe siècles, écrites en bulgare et en caractères arabes. Le champ d'action commercial et politique de l'État s'étend au loin, sans toutefois atteindre la latinité. Sauf erreur, celle-ci n'entendra parler des Bulgares que lors du voyage accompli par l'un des premiers explorateurs du Moyen Âge, le dominicain Julien de Hongrie qui passera chez eux quand il désirera découvrir la Grande Hongrie. Ce sera en 1235, à la veille de l'arrivée des Mongols.

En 1237, Batu, petit-fils de Gengis Khan, détruit Bulghar et asservit son pays. Il n'y aura plus dès lors ni Grande Bulgarie, ni même Bulgarie. La masse de la population sera absorbée par ceux des Turcs Kiptchak – Polovtses, disent les Russes, Comans, disent les Latins – et plus précisément par ceux qui deviendront les Tatars de Kazan. Seules quelques tribus conserveront leur langue, non leur nom : ce sont aujourd'hui les Tchouvaches. Leur « République », fédérée à la Russie, dont la capitale est Tchabakorny, couvre 18 000 kilomètres carrés et compte moins d'un million et demi d'habitants – dont combien de Russes ? Il est vrai que des Tchouvaches vivent aussi dans les républiques voisines et en Sibérie.

Jean-Paul Roux
Juin 2003
 
Bibliographie
A History of the Bulgarian Empire A History of the Bulgarian Empire
S. Runciman
Londres, 1930

Geschichte der Bulgaren. I. Von den Grundzung der bulgarischen Reich bis zu Türkzeit Geschichte der Bulgaren. I. Von den Grundzung der bulgarischen Reich bis zu Türkzeit
V. Slaterzki
Leipzig, 1918

Les Bulgares de la Volga et les Slaves du Danube Les Bulgares de la Volga et les Slaves du Danube
C. Gérard
Paris, 1913

La relation de voyage d'Ibn Fadlan chez les Bulgares de la Volga La relation de voyage d'Ibn Fadlan chez les Bulgares de la Volga
M. Canard
In Annales de l'Institut d'études orientales, XVI
Alger, 1958

Voyage chez les Bulgares de la Volga Voyage chez les Bulgares de la Volga
Ahmad Ibn Fadlan
Bibliothèque arabe
Sindbad, 1988

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter