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Prague, la mémoire magique de l'Europe centrale
Bernard Michel
Professeur d’histoire de l’Europe centrale contemporaine
à l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne

André Breton déclarait en 1935 que Prague était « la capitale magique de la vieille Europe ». Cette magie ne vient pas de la fausse imagerie inventée au XIXe siècle. Elle n'a rien à voir avec les astrologues de la fin du XVIe siècle, à la cour de Rodolphe II, ni avec la légende du Golem, apparue tardivement à l'époque romantique… Ne se révélerait-elle pas, plutôt, à travers les multiples cultures, à travers les événements et les hommes qui ont forgé sa personnalité ? C'est ce que nous explique Bernard Michel qui a publié chez Fayard une Histoire de Prague.

Le mystère de Prague n'est pas obscur, il apparaît en pleine lumière au touriste qui remonte, par le pont Charles, vers les hauteurs du château de la colline de Petrin qui dominent la ville. Le dessin de l'espace urbain est immédiatement lisible, tant le site s'offre aux regards comme une grande scène de théâtre baroque. Mais pour approfondir la magie de Prague, il faut aussi connaître son histoire.

La continuité de l'histoire

La ville, fondée au IXe siècle, offre une continuité exceptionnelle. Épargnée par la deuxième guerre mondiale, elle reste un témoin unique de l'histoire européenne. Elle a toujours été une capitale politique du duché, puis du royaume de Bohême, depuis sa fondation par la dynastie des princes Premyslides. Elle est devenue la résidence impériale, sous le roi de Bohême et empereur du Saint-Empire, Charles IV de Luxembourg, de 1346 a 1378. Élevé à la cour de France, celui-ci a voulu faire de la ville un second Paris, dans un espace agrandi où s'épanouit la splendeur de l'architecture gothique du XIVe siècle. L'empereur Rodolphe II, de la dynastie des Habsbourg, y a établi, de 1575 à 1612, un des grands centres européens de la Renaissance, en y attirant artistes et écrivains, dans un élan démesuré pour comprendre le sens du monde. Si, par la suite, les souverains Habsbourg qui régnèrent, par droit d'héritage depuis 1526, n'y ont que peu résidé, Prague n'a pas cessé d'être une capitale politique, siège de la diète de Bohême, jusqu'en 1918. Le nationalisme tchèque, né des Lumières et du romantisme, a su s'en emparer dès 1860 et en faire un bastion imprenable. Profitant des libertés constitutionnelles et de la vie politique très avancée de l'Autriche-Hongrie, le nationalisme a pu s'appuyer aussi sur la modernisation de l'économie et de la société, proches de l'Europe occidentale.

La création de la Tchécoslovaquie en 1918 n'a fait que confirmer, dans un État indépendant, les positions acquises au XIXe siècle. Mais, de 1938 à 1989, les deux totalitarismes ont voulu la couper de l'Europe occidentale. L'occupation allemande, de 1939 à 1945, a été trop courte pour y réussir. Le communisme, imposé en février 1948, l'a intégrée dans un bloc de l'Est, brutal et étranger à ses traditions historiques. Il a brisé les institutions démocratiques, la vie sociale. La ville, appauvrie, étatisée, a abandonné, sans l'entretenir, son immense patrimoine architectural qui n'a pu être sauvé et restauré qu'après 1989.

Une capitale religieuse

Prague s'est enorgueillie d'être « la ville aux cent tours ». Ces tours n'ont pas été une simple décoration, elles sont le témoignage d'une vie religieuse intense. La christianisation a soutenu l'État des Premyslides dès le VIIIe siècle. Saint Venceslas, duc de Bohême de 921 à 935, a symbolisé l'alliance entre la dynastie et la religion. Évêché, puis archevêché sous Charles IV, Prague s'est couverte de monastères et d'églises. La vie culturelle y était intense, avant même la fondation par Charles IV de l'université qui porte son nom, en 1348. Première université d'Europe centrale, elle était aussi, jusqu'au début du XVe siècle, la seule de l'empire. Dans un climat de foi intense, de débats intellectuels sur les grandes querelles religieuses, est né le mouvement hussite, autour de Jean (Jan) Hus, recteur de l'université, brûlé en 1415 par le concile de Constance comme hérétique. D'où le premier mouvement réformateur, avant Luther, et les guerres hussites qui ont, pendant la première moitié du XVe siècle, ruiné le rôle commercial de Prague. La défaite des hussites n'a pas empêché au XVIe siècle le développement du protestantisme dans la noblesse et le patriciat urbain. En 1620, la défaite des États de Bohême face à l'empereur Ferdinand II a permis la re-catholisation de la Bohême, avec l'aide de l'ordre des Jésuites. C'est la piété de l'âge baroque qui a couvert de monuments, d'églises et de monastères toute la Bohême et marqué le paysage de ses villes : calvaires, colonnes de la peste, statues de saints, grandes églises baroques. Un courant anti-autrichien, à la fin du XIXe siècle, s'est aussi tourné contre l'Église catholique, et la déchristianisation s'est marquée fortement dans la première République tchèque, dans un climat de laïcité hostile aux catholiques.

Depuis le Moyen Âge, les juifs étaient présents, dans un quartier séparé, doté de ses propres institutions. La communauté de Prague a été ouverte au monde moderne et les juifs se sont, au XIXe siècle, assimilés avec rapidité, s'intégrant à la société allemande, puis, à la fin du XIXe siècle, également au nationalisme tchèque. Le vieux cimetière juif, les synagogues très anciennes font partie du paysage urbain de la ville.

Une capitale intellectuelle

L'image d'une Prague dominée par la magie, par les astrologues abusant de la crédulité de Rodolphe II, ne résiste pas à l'examen. Prague a été, surtout depuis la fondation de son université en 1348, un haut lieu de la culture humaniste et scientifique, avec une domination des courants les plus rationnels. La place de l'astronomie y a été considérable dès Charles IV, comme en témoigne la construction en 1410 de l'horloge astronomique. Kepler et Tycho Brahé sont venus y travailler, attirés par Rodolphe II. Les Jésuites, puis les Piaristes, y ont introduit des formes neuves d'enseignement. L'intérêt pour les sciences s'est maintenu jusqu'à maintenant, avec un très haut niveau de connaissances techniques qui explique en partie la forte industrialisation de la Bohême.

La littérature existe depuis les origines médiévales, en latin, langue traditionnelle de l'université jusqu'à la fin du XVIIIe siècle ; en allemand, dans la riche communauté allemande de marchands et de commerçants ; en tchèque, enfin, sous la forme du vieux tchèque, seconde langue officielle du royaume qui a été rénovée au début du XIXe siècle pour laisser place à la grande renaissance de la littérature tchèque moderne. C'est l'intelligentsia qui a pris la tête du mouvement national et qui a joué un rôle de premier plan dans les grands tournants politiques : la révolution de 1848, l'indépendance de 1918, la résistance de la deuxième guerre mondiale, le Printemps de Prague de 1968.

Le début du XXe siècle a été la période la plus féconde, avec la rivalité politique entre deux cultures : la culture allemande que représentent Franz Kafka et Max Brod ; la culture tchèque, avec Karel Capek et Jaroslav Hasek, l'auteur du Bon soldat Svejk. La prise du pouvoir par les communistes en 1948 a chassé les professeurs d'université et les étudiants, en majorité hostiles au nouveau régime. Les écrivains catholiques ont dû choisir entre l'exil et la prison. Après l'obscurantisme des années staliniennes, certains intellectuels communistes ont souhaité la fin de la censure et l'ouverture à l'Occident. L'échec du Printemps de Prague a conduit à une « normalisation » qui a fait disparaître toutes les tendances nouvelles qui ont dû se réfugier dans une dissidence très minoritaire, autour de la Charte 77 et de Vaclav Havel. C'est seulement depuis 1989 qu'une vie culturelle nouvelle a pu reprendre, dans un climat de liberté qui supposait l'indépendance à l'égard de l'État, donc le renoncement au financement public.

La vie artistique

Prague est une extraordinaire ville-musée. Toutes les périodes artistiques, depuis l'art roman jusqu'à l'architecture la plus contemporaine y sont représentées. Le patrimoine culturel de la ville est impressionnant. Ce ne sont pas quelques bâtiments gothiques, mais deux quartiers anciens : le château et la vieille ville. Certains des édifices ont été ensuite baroquisés au XVIIe siècle, au moment où la ville se couvrait de palais somptueux de l'aristocratie, de Wallenstein aux Kinsky ou aux Lobkowicz. L'art 1900, ce ne sont pas quelques beaux bâtiments isolés, mais des rues entières, des quartiers entiers à l'architecture harmonieuse. Dans le centre ville, à côté de beaux édifices comme l'hôtel Europa, se dresse la maison municipale, chef-d'œuvre absolu du style Sécession. Au début du siècle et dans l'entre-deux-guerres, s'est développé un style fonctionnaliste, très pur, parfois influencé par le cubisme. La période communiste a marqué une parenthèse catastrophique, avec la création de banlieues mal construites, par des panneaux de béton préfabriqués. Depuis 1989, de grands architectes internationaux reviennent construire à Prague, dans le style le plus contemporain, à l'image de la Maison qui danse, de Frank Gehry.

La somptuosité des musées de Prague éclate dans la Galerie nationale avec ses musées d'Art ancien, du XIXe siècle, mais aussi de son musée d'Art contemporain récemment ouvert, le second en Europe centrale après Budapest.

Si les touristes occidentaux se pressent dans les rues de la ville, rapidement modernisée, si de jeunes Américains, Allemands ou Français choisissent d'y vivre quelques années, c'est parce qu'il y flotte un climat particulier, fait de riches traditions historiques, du charme de la vie quotidienne, d'une sociabilité retrouvée. L'Europe centrale, c'est la même civilisation que celle de l'Europe occidentale mais avec plus de chaleur, plus de contacts avec la nature environnante des forêts et des fleuves de la Bohême centrale. S'il existe en Europe une certaine nostalgie de l'Autriche-Hongrie, une passion pour l'art de la Sécession dans tous ces pays, c'est qu'en cette fin du XXe siècle, l'art sous toutes ses formes reste une valeur essentielle qui aide à vivre, même à travers les tragédies de l'histoire.

Bernard Michel
Octobre 1999
 
Bibliographie
Histoire de Prague Histoire de Prague
Bernard Michel
Histoire des grandes villes du monde
Fayard, Paris, 1998

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