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Pour présenter les Vikings
Régis Boyer
Professeur émérite de langues, littératures et civilisations scandinaves
à l’université de Paris IV-Sorbonne

Quand au XIIe siècle, en un latin policé, le moine danois Saxo Grammaticus exalte les vertus du héros, il met en avant la virilité, l'audace, le courage, le dévouement jusqu'à la mort pour la patrie, la fidélité au chef et l'efficacité qui pousse à préférer les actes aux paroles et à mépriser les mœurs raffinées. Cette image, encore magnifiée dans les poèmes scaldiques, vient corroborer le stéréotype des Vikings, ces conquérants insensibles à la pitié qui ravagèrent les côtes européennes à bord de leurs rapides navires à la proue ornée d'un drakkar. Pour retrouver la réalité derrière le « mythe du Nord », laissons la parole à Régis Boyer, auteur notamment des ouvrages Les Vikings. Histoire et civilisations (Plon 1992) et La Vie quotidienne des Vikings (Hachette 1992).

Non, décidément, ce ne furent pas les sauvages sanguinaires, les barbares cruels ni les surhommes irrésistibles que nous continuons de vouloir faire d'eux. Pillards, oui, d'aventure, là et quand c'était possible, navigateurs de tout premier ordre, oui, et il est exact qu'ils ont reculé les limites du monde connu à leur époque, hommes d'ordre et d'énergie, oui : leurs prestations combinées à leur petit nombre méritent l'admiration. Mais il faut en finir avec le mythe de la brute salace, du violateur attendu avec son casque à cornes (il n'en a jamais porté !) et sa manie de boire le sang de ses ennemis dans leur crâne, voire de mourir en riant.

Notre « mythe du Nord » responsable des grossières erreurs

En fait, qu'était-ce, un Viking ? Un commerçant depuis bien longtemps et une première rectification consisterait à établir qu'il agissait en tant que tel depuis au moins le VIe siècle, avec son bateau sans lequel il n'existait pas, ses habitudes mercantiles, ses itinéraires précis, ses « agents », ses marchandises de luxe : ambre, peaux et fourrures, esclaves – car il fut un maître trafiquant d'esclaves, entre Hedeby au Danemark, notamment, et Byzance. Ensuite, la conjoncture l'a amené à se transformer en guerrier ou prédateur pour un certain temps, disons entre environ 800 et 1050, mais il fut toujours un homme appliqué avant tout à  afla sér fjar : se procurer de l'argent.

Qu'autour de 800 le délabrement croissant de l'Empire carolingien ait rendu vulnérables ses côtes, qu'en même temps, l'emprise arabe sur la Méditerranée ait brusquement coupé un des grands axes d'échanges entre Est et Ouest – la Méditerranée, donc – faisant par là même remonter la barre à un axe Baltique-mer du Nord-Atlantique où les Scandinaves étaient maîtres ; que les hommes du Nord se soient entendus à exploiter cette situation qui fut pour eux une sorte d'aubaine, cela s'entend. Ils ne furent pas lents à saisir que, souvent, un bon coup d'épée à tranchant double ou de hache à large fer résolvait leurs problèmes mieux que d'interminables palabres ; et donc, sans abdiquer leur véritable nature de commerçants de luxe, ils se muèrent en pillards, sans jamais affronter en rase campagne les armées ennemies – ils étaient bien trop peu nombreux pour cela – en se portant sur les points à la fois vulnérables et riches, donc tout ce qui touchait à l'Église en premier lieu ; ils élaborèrent une technique de commandos ou de raids éclairs, surgissant soudain, fondant sur leur cible, mettant le feu après avoir raflé les objets de valeur, repartant avant que les populations locales n'aient eu le temps matériel de réagir, bref, instaurant un climat de terreur que leurs premières victimes, les clercs – les seuls aussi à savoir écrire – ont dûment orchestré dans des textes délirants qui mettront en place pour un bon millénaire notre « mythe viking ».

Un commerçant particulièrement doué pour cette activité

Le Viking – c'est-à-dire, sans doute, l'homme qui va de vicus, cette ville comptoir marchand, en vicus – ou, lorsqu'il opère sur « la route de l'Est », donc entre fond du golfe de Finlande et Byzance par les fleuves et lacs russes, le Varègue, Væringr – l'homme qui s'occupe de marchandises, vara – avait ses « routes » fixées par une longue tradition : à l'intérieur de la Baltique, au nord par le cap Nord jusqu'à Arkhangelsk, à l'ouest vers la Grande-Bretagne, puis l'Islande, le Groenland, vraisemblablement, l'Amérique du Nord, ou bien par les côtes de Hollande, de France, d'Espagne, le détroit de Gibraltar, l'Italie et la Grèce jusqu'à Byzance, et à l'est, comme on l'a dit, routes qui recoupaient les grandes pistes caravanières venues d'Extrême-Orient, soit par la mer Noire, soit par la Caspienne. Tout au long de ces « routes », il avait créé des comptoirs comme Dorestad (Hollande), Quentovic (France) ou York (Angleterre).

Avec sa balance à peser l'argent haché ou hacksilfr, son « portefeuille » à cases destinées à recevoir les diverses monnaies ayant cours en Occident, ses poids et mesures, il était parfaitement équipé pour négocier. L'archéologie, qui est la seule science capable de nous renseigner solidement sur son compte – toutes nos autres prétendues sources, littéraires donc, étant hautement sujettes à caution – a retrouvé ces objets en nombre. Elle a également exhumé le véhicule sans lequel il ne saurait y avoir eu de Viking, le bateau – à savoir le knörr, le skeid, et leurs variantes, mais jamais le drakkar qui est un monstre français – véritable merveille technique avec son dessin symétrique, proue et poupe relevées, sa coque montée à clins vifs, sa quille d'un seul tenant, son gouvernail, en fait une rame large à manche court fixée par une attache de cuir souple à tribord arrière, son mât enfoncé dans une curieuse poutre en forme de poisson, sa voile rectangulaire à longs lés de couleurs, ses bancs de rame. Léger et très rapide, capable de virer sur place, tolérant tous les tirants d'eau, du plus faible à celui de l'océan, large et bas, mais non ponté, embarquant beaucoup d'eau, ne remontant pas au vent, c'était, si l'on peut dire, un bateau « élastique » : il ne résistait pas à la lame, il se pliait et l'épousait. Son équipage d'une quarantaine d'hommes en moyenne, vivant dans un grand inconfort – passant le plus clair de son temps à écoper –, sa cargaison légère, faite avant tout de marchandises de luxe, le rendaient incapable de transporter des marchandises lourdes en grandes quantités ; sa facture, très évoluée, en faisait un objet fort coûteux qui suffit à rendre dérisoires les exagérations des moines francs, irlandais ou anglo-saxons qui nous décrivent des flottes immenses !

En tant que navigateur, le Viking est un homme qui pratique l'association, félag, de biens ou de richesses. C'est peut-être d'ailleurs la marque la plus claire de ces sociétés que leur sens communautaire extrêmement développé.

Mais, il faut insister sur ce point, son but est essentiellement lucratif. Faisons litière de prétendues vues idéologiques ou religieuses, de complexes ethniques – au demeurant parfaitement anachroniques ! Il veut gagner de l'argent, et cette dernière formule suffit à résumer le phénomène dans son ensemble. De quelque façon que ce soit : en colonisant des terres plus accueillantes que les siennes propres, nous allons le dire ; en se faisant mercenaire, activité dont, curieusement, nous ne parlons jamais; et donc, en commerçant ou en pillant si cela est possible. Jamais en se présentant en conquérant puisque nous n'avons aucun exemple de bataille rangée où il ait été contraint de figurer et où il ait gagné !

D'évidents talents d'administrateur

Parlons des colonisations où son sens de l'ordre et son énergie ont fait merveille. Ou bien il s'approprie des territoires vides comme l'Islande – qui développera l'une des plus prestigieuses civilisations qu'ait connues notre Occident médiéval – ou le Groenland, ou sans doute le Labrador. Ou bien il institue une sorte de modus vivendi avec les autochtones ; ainsi autour de York, dans le Danelaw anglais qui porte son nom – territoire où règne la loi des Danois –, ou dans notre Normandie à laquelle il donne des « cadres » mais sans la coloniser exactement, ou encore en Irlande du sud. Il est parvenu à s'installer là par une sorte de guerre psychologique dont le caractère majeur était de mettre en condition les populations : elles devaient lui verser une sorte de rançon annuelle ou danegeld – l'argent aux Danois – jusqu'au moment où, exsangues, elles ne voyaient plus d'autre issue que de lui offrir de s'installer sur leur territoire. On mettra à part le cas de la Russie : selon une source qui paraît sûre – la Chronique dite de Nestor – les Slaves, incapables de se gouverner et admirant la discipline ainsi que le sens de l'organisation des Varègues suédois qui traversaient leurs pays, leur auraient proposé de devenir leurs gouvernants – ce que les intéressés, bien entendu, ont immédiatement accepté, fondant la Russie à laquelle ils ont donné leur nom, puisque Slaves et « Grecs » les appelaient Rus. Que ce nous soit l'occasion de vérifier un autre trait étonnant de ces Vikings, leur remarquable faculté d'adaptation : en deux, trois générations au maximum, ils se sont assimilés, ils se sont fondus dans la population ambiante, il n'y a plus ni Vikings ni Scandinaves, ce qui ne signifie pas, évidemment, que force survivances n'aient pu durer dans toutes sortes de domaines.

En a-t-on assez dit pour convaincre de ce que le Viking ne fut pas un guerrier par définition. L'observateur moderne est frappé par son sens de l'ordre et de l'organisation, qui le rend capable aussi bien de prouesses mercantiles qu'administratives ou, éventuellement, guerrières si l'on y tient. Ajoutons-y, romantisme impénitent oblige, son amour incontestable de l'aventure qui le mènera jusqu'à des limites non seulement occidentales – l'Amérique toujours – mais aussi orientales : il aura traversé la mer Blanche et hanté une bonne partie de l'Asie centrale. L'archéologie que nous sollicitions précédemment exhume encore, en Scandinavie même, des « trésors », c'est-à-dire des monceaux de pièces d'argent de toutes provenances qui ont été enterrés par sécurité et dont le détail suffit à vérifier et l'amour du lucre du possédant et la diversité de ses pérégrinations comme de ses tractations.

Le phénomène viking : 800-1050

Il est clair qu'une si longue période n'a pu manifester un front monolithique. En fait, on peut distinguer quatre phases.

La première, de 800 à 850, serait une époque d'essais, qui découvre puis vérifie la vulnérabilité de l'Occident. Ce qui fait que la seconde, de 850 à 900, assiste à ces entreprises systématiques bien ciblées et tout à fait conscientes, tant des buts à viser que des possibilités de résistance : ce sont ces raids-là qui ont tellement épouvanté les chroniqueurs.

À partir de 900 et pour presque un siècle (980) – le phénomène islandais étant un tout petit peu antérieur (874) – le Viking s'installe, colonise, se mêle aux populations locales : en Angleterre, en Normandie, en Irlande, dans les îles nord-atlantiques (Orcades, Hébrides, Shetland, Man, Écosse du Nord-Ouest et Irlande du Nord-Est) et en Russie autour de Novgorod (Holmgardr) et de Kiev (Kænugardr), en attendant la fusion de ces deux principautés sous le nom de Russie.

Insistons quelque peu sur le « miracle islandais », ainsi appelé parce que la population qui s'établit dans l'île aux volcans, non seulement va développer un type de société et de gouvernement sans équivalent ailleurs – non pas une république ou une démocratie : une oligarchie ploutocratique serait la bonne désignation – mais encore va donner à l'Occident la plus riche et la plus originale des littératures médiévales qui soient, avec ses Eddas, ses sagas, sa poésie scaldique, sa littérature savante.

Reste la période 980-1050 environ, qui oriente le phénomène, cette fois, dans un sens nettement plus militaire, par le fait, soit des souverains danois tels Sveinn à la barbe fourchue et son fils Knutr le Grand, soit de grands aventuriers suédois partis vers l'Asie centrale. Création de vastes camps militaires destinés à entraîner les troupes, raids massifs par voie de mer ou de terre, c'est l'unique aspect d'un mouvement bien autrement vaste et divers qui puisse se ramener à des vues qui n'ont fait que trop de ravages en notre siècle. Encore convient-il de dire que ces raids danois ou suédois se sont soldés par de cuisants échecs.

Parce que tout le Nord s'est converti sans coup férir et avec une remarquable uniformité – encore une idée fixe et fausse à battre en brèche ! – au christianisme autour de l'an mille, ce qui a stérilisé ipso facto la principale ressource des Vikings, le trafic des esclaves ; parce que les souverains scandinaves, jusque-là légitimés par d'anciennes assises irréductibles aux normes « méridionales » se sont progressivement alignés sur les usages occidentaux, ce qui a contrecarré en essence le Viking en le dépossédant de sa liberté et de son indépendance économique, on peut dire qu'autour de 1050, le Viking se meurt – on se gardera bien de prendre le phénomène de la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Bâtard pour un phénomène viking : c'est un trait tout normand ! Mais cela n'ôte rien à la valeur du phénomène : en un sens, on peut dire que le Viking aura été le premier Européen dans la mesure non négligeable où, par force, il a mis en contact les nations qu'il hanta et où il a opéré un étonnant brassage de biens, de personnes et d'usages. Il illustre à merveille le thème de la circulation, dont il est amusant de constater qu'il redevient à la mode !

Et l'on ne saurait quitter ce sujet sans préciser avec insistance que le phénomène viking n'aurait pu voir le jour et durer avec une telle emprise si ses responsables n'avaient été les fruits d'une haute culture. En témoignent des techniques d'une élaboration extrême, le bateau n'en étant que le fleuron, des pratiques sociales et politiques fort en avance sur leur temps, mais aussi des réalisations artistiques et littéraires qui n'avaient pas d'équivalent ailleurs. Mais, de grâce, rien ne saurait être moins « barbare » que ce phénomène-là. Laissons de côté les superlatifs et outrances dérisoires : la marque des hommes du Nord qui ont tenu le devant de la scène pendant deux siècles et demi est peut-être l'aventure, bien sûr, elle est surtout l'énergie et un sens vraiment remarquable de l'exploitation intelligente de la conjoncture.

Régis Boyer
Novembre 1999
 
Bibliographie
Les Vikings. Histoire et civilisation Les Vikings. Histoire et civilisation
Régis Boyer
Plon, Paris, 2e édition 2002

La vie quotidienne des Vikings (800 - 1050) La vie quotidienne des Vikings (800 - 1050)
Régis Boyer
La vie quotidienne
Hachette, Paris, 1992

L’Art viking L’Art viking
Régis Boyer
La Renaissance du Livre, Tournai, 2001

Atlas des Vikings. 789-1100. De l'Islande à Byzance: les routes du commerce et de la guerre Atlas des Vikings. 789-1100. De l'Islande à Byzance: les routes du commerce et de la guerre
John Haywood
De l'Islande à Byzance: les routes du commerce et de la guerre
Autrement, Paris, 1995

Sagas Islandaises Sagas Islandaises
Régis Boyer
Bibliothèque de la Pléiade
Gallimard, Paris, 1987

Les Vikings et la Normandie Les Vikings et la Normandie
Jean Renaud
Ouest-France, 1989

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