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Pour présenter la Finlande
Régis Boyer
Professeur émérite de langues, littératures et civilisations scandinaves
à l’université de Paris IV-Sorbonne

Tâche redoutable et complexe que de présenter brièvement ce sympathique, courageux et, en un sens, exemplaire petit pays qui, sur 338 000 kilomètres carrés, compte environ cinq millions d'habitants. Une ethnie plutôt mystérieuse, une histoire absolument étonnante, une énergie et un vouloir-vivre sans équivalents ; aujourd'hui à la pointe de notre modernité : l'observateur est constamment pris entre incrédulité et admiration… Elle a été suédoise, puis russe, puis soviétisée – en apparence – avant de (re) devenir elle-même. Elle a connu la misère extrême pour finir par passer pour « le Japon » de l'Europe ; sa langue, qui est certes difficile mais non insurmontable, a suscité des génies que nous ne voulons pas connaître – et que l'on présentera très vite plus loin – c'est aussi le pays de Jean Sibelius, du peintre Aksel Gallen-Kallela, du cinéaste Kaurismaki et, surtout, c'est le foyer du Kalevala, l'un des grands textes épiques qui soient. Et puis… six siècles de domination suédoise, des démêlés très souvent sanglants avec la Russie puis l'URSS, voire l'Allemagne, et une personnalité intacte, miraculeusement préservée ! Il n'est pas question d'épuiser un pareil trésor en quelques pages, mais on peut tenter de donner une petite idée…


Les paysages et les hommes


Nous sommes dans le Nord pourtant, au pays le plus septentrional de l'Europe, entre 60 et 70°, aller y vivre laisse un peu perplexe : évoluons-nous dans l'Ouest ou dans l'Est ? Fascinant, on vous dit. Surtout avec sa nature tellement caractéristique et si mélancolique : clarté incomparable du ciel, omniprésence de l'eau – le pays compte plus de cent mille lacs ! – règne quasi absolu de l'arbre, de la taïga avec ses conifères, qui occupe près de 57 % de la superficie globale. En dehors d'une bande côtière, au sud et au sud-ouest, qui est tout à fait habitable, avec des villes comme Turku – Åbo en suédois – et la capitale Helsinki – Helsingfors, en fait, ces deux villes principales sont des créations suédoises – ce pays est plutôt revêche, surtout si l'on n'omet pas de se rappeler qu'en raison de la latitude, la longue nuit, en hiver, et le long jour, en été, y sévissent. De plus, les ressources sont assez limitées, bois à part qui finira par devenir une véritable manne, surtout à l'heure actuelle : la Finlande est le premier producteur mondial de papier, de pâte à papier et de leurs dérivés. Ç'aura été très longtemps un pays de type sous-développé, vivotant d'une agriculture maigre. Il faudra tout soudain l'émergence du XXe siècle pour que naisse une industrialisation galopante, assez bien maîtrisée dans l'ensemble, qui fait littéralement basculer ce pays d'un état des choses à son contraire : 67 % de la population vivent dans les villes à l'heure actuelle. La Finlande est aujourd'hui un pays riche dont le PNB par habitant est l'un des plus élevés du monde, avec quelque 25 000 $. Et tout le monde connaît les téléphones Nokia, marque qui, à vrai dire, s'applique à toutes sortes de réalisations de l'audiovisuel, télévision comprise. Il convient d'ajouter que cette population accueillante ne dédaigne pas un tourisme qui constitue également une importante source de revenus.


Le mystère des origines


Une touche de mystère colore les vues que nous pourrions prendre de ce pays. Nous ne savons trop d'où viennent les Finnois – on prendra garde de distinguer Finnois, qui s'applique à l'ethnie, de finlandais qui désigne la langue. Ce sont des Finno-Ougriens, probablement non indo-européens, leur langue, dite agglutinante, quant au type, s'apparente à celle des Hongrois, le magyar, ou des Esthoniens, l'eesti, sans qu'il y ait intercompréhension. Ils sont peut-être, en revanche, assimilables aux Sâmes – souvent nommés Lapons – toujours pour raisons linguistiques. Sont-ils arrivés sur place ensemble ? Et d'où venaient-ils ? Autant de questions ouvertes. Ils peuvent être arrivés sur les lieux, tout comme les Estes, entre le Ier siècle avant J.-C. et le Ier après, mais nous n'avons pas de témoins de la chose. En fait, ils n'entrent dans l'histoire qu'avec l'intervention de la Suède, qui est située de l'autre côté de la Baltique, au XIIe siècle donc. Sur le reste, sur tout le reste, la prudence la plus vive est de rigueur : nous ne savons rien avec certitude.


Les Finlandais, entre les Suédois et les Russes


C'est donc au XIIe siècle que nous commençons de saisir la réalité finlandaise. La Baltique a longtemps été considérée comme une sorte de lac fermé sur lequel, bien entendu, la Suède avait des visées hégémoniques. Ce sont peut-être les Varègues – ainsi s'appellent les Vikings lorsqu'ils opèrent à l'est et non à l'ouest comme ceux qui ont défrayé nos chroniques entre 800 et 1050 – qui ont pris les premiers conscience de la réalité finlandaise : c'étaient surtout des Suédois qui partaient du fond du golfe de Finlande pour descendre par les fleuves russes jusqu'à Byzance. Le pays, Suomi, n'est pas mentionné précédemment. Mais il faut qu'il ait exercé un certain pouvoir d'attraction puisque, vers 1157, le roi suédois saint Erik se donne le prétexte de faire une croisade pour convertir les païens tenus également pour des pillards, et fait une incursion dans le pays. Un de ses successeurs, le jarl Birger, le fondateur de Stockholm, entreprendra la conquête politique du pays, en 1249. Cela va être le départ d'une domination suédoise sur la Finlande qui durera presque six cents ans. Dès le début, les Russes voient d'un mauvais œil cette expédition et dépêchent Alexandre Nevsky, en 1256, pour contrer les Suédois. Ainsi s'ouvre une histoire particulièrement heurtée et le plus souvent dramatique : les deux blocs, le suédois, qui fut longtemps fort puissant dans le Nord, et le russe vont se disputer la Finlande, tantôt de concert, tantôt en se faisant la guerre. Il en résulte une chronique d'une complexité extrême où l'observateur a les pires peines à démêler l'écheveau des interventions de tous genres, les autochtones, qui savent ne pas pouvoir recouvrer leur indépendance, hésitant souvent entre celui des conquérants auquel il faudrait se rallier.


On ne suivra ici que les principales manifestations de cette interminable querelle. Dont l'objectif est longtemps de savoir qui s'attribuerait la Carélie, la province orientale de la Finlande qui remonte du lac Ladoga et a constitué, de tout temps, une zone supérieure, semble-t-il, à tous égards y compris l'ethnique. Elle est partagée entre Russes et Suédois après la Grande Guerre de Carélie conclue par le traité de Pähkinäsari en 1323. Les Suédois entreprennent alors de « suédiser » systématiquement la partie qui leur revient et font du pays un grand-duché (1353). C'est ce qui explique que, de nos jours encore, le Finlandais parle et finnois et suédois, ce bilinguisme ayant résisté à l'épreuve du temps. Toutefois, à la différence de ce qui se produit dans des circonstances assez similaires en Norvège, les Finlandais ne perdent pas leur langue, non plus que leurs coutumes et traditions : celles-ci survivent dans tout le trésor populaire qui, un jour, sera exhumé sous le nom de Kalevala et de Kanteletar.
Lorsque la Réforme prend pied dans le Nord, c'est-à-dire à partir de 1520, la Finlande suit la Suède, sans coup férir. Il faut dire que le premier évêque luthérien du pays, Michel Agricola (mort en 1557) donne au finnois ses lettres de noblesse en traduisant la Bible (Nouveau Testament). Désormais, on peut dire que l'histoire de la Finlande se confond passablement avec celle de la Suède : elle suivra de plus ou moins loin les querelles dans lesquelles s'engage celle-ci, notamment avec la Russie, comme durant la Guerre dite de Longue Haine (1570-1595). On note aussi, phénomène qui va se reproduire avec une manière de régularité, que le peuple finlandais ne suit pas toujours les menées de ses chefs ou des Suédois. L'histoire de ce pays est, longtemps et souvent, celle des soulèvements populaires, paysans en particulier. Il y a, en arrière-plan de tous les événements, une résistance sourde du peuple finlandais à toute incursion « étrangère » trop insistante ou, pour dire autrement, le patriotisme local ne se démentit jamais. Il n'empêche qu'après la Guerre de Trente Ans (1618-1648), où la Suède joue un rôle majeur, la Finlande est devenue une sorte de province suédoise. Il faut la politique désastreuse de Charles XII pour que la Russie intervienne à nouveau en force, sous Pierre le Grand qui ravage le pays notamment en 1720. Les Finlandais sont divisés, faute de savoir quel parti prendre. Le roi suédois Gustav III, partisan d'une monarchie absolue, intervenant alors, il n'en faut pas davantage pour que le particularisme finlandais, latent de toute façon, devienne de plus en plus conscient ; à la faveur des guerres napoléoniennes et de leurs séquelles, par la paix de Hamina (1809), la Suède se sépare définitivement, après six siècles, de son ancienne dépendance.
Sous le tsar Alexandre Ier, le pays devient le grand-duché de Finlande en 1809 et connaît une relative autonomie qui va se dégradant en raison des circonstances.


L'éveil des nationalités et le Kalevala


Puis nous entrons dans l'âge romantique avec ses divers principes : d'éveil des nationalités, de quête de l'âme foncière des peuples en vertu des théories, allemandes surtout, qui cherchent à ressusciter l'idiosyncrasie d'une ethnie. La Finlande était riche d'un patrimoine dit populaire dont on a dit ici qu'il avait servi de moyen de résistance à toute oppression. Un médecin de génie, Elias Lönnroth (1802-1884), se voit amené par les circonstances à noter puis à publier, à partir de 1832, les chants qu'il découvre au fond des campagnes, auxquels il donnera le nom de Kalevala, « Le pays de Kalev », qui constituent le trésor sans pareil de l'inspiration locale. En octosyllabes de quatre trochées liés par des allitérations et en respectant la loi stricte du binaire – chaque formulation doit être répétée, ce qui confère à la fois une indéniable monotonie et une sage grandeur aux énoncés – les runo ou poètes, s'accompagnant au kantele, une sorte de cithare, chantent les hauts faits des grands dieux antiques – Väinämöinen, Lemminkäinen – du célèbre héros Kullervo, de l'ours plus ou moins magique tout en prodiguant les proverbes, les contes… Le Kalevala est dédoublé et enrichi par les nombreuses versions des Kanteletar. On peut dire que, par ces textes, Lönnroth a doté son pays d'un trésor qui n'a pas beaucoup de parallèles ailleurs, qui plonge aussi dans la nuit des temps en dépit des nombreuses influences qu'il manifeste et qui va désormais soutenir le peuple finlandais dans sa lente mais ferme conquête de la liberté. D'ailleurs, la décision de faire du finnois une langue officielle aux côtés du suédois en est une bonne émanation.


La russification


Mais il faut revenir à l'histoire. Nous avons laissé le pays en cours de russification : les tsars Alexandre III puis Nicolas II, l'un avec une relative modération, le second avec grande brutalité, veulent imposer la loi russe au peuple finlandais. Cela provoque une irrésistible montée des revendications à l'autonomie, à laquelle le gouverneur général russe, Nicolas Bobrikov tente de mettre fin pour se faire dictateur et être assassiné en 1904. Non que le pays entende renoncer totalement à l'influence russe mais c'est tout de même à la faveur de ces événements que la Finlande proclame, en 1917, son indépendance. 

Ce n'est pas pour autant qu'elle en a fini avec ses heurs et malheurs. Dès 1918 éclate la guerre civile entre les bolcheviques pro-russes et les Gardes blancs menés par l'extraordinaire Mannerheim. En fait, la Finlande hésite entre monarchie et république et n'adopte cette dernière que de justesse, en 1918. Lorsque, ensuite, l'URSS affirme ses prétentions à l'hégémonie sur ce pays, une résistance organisée et farouche va se faire jour. Avec un héroïsme incroyable étant donné l'inégalité de nombre, ce petit pays va entamer la fameuse « guerre de l'hiver 1939-1940 », suivie à partir de 1941 de la « guerre de continuation » contre les Soviétiques, qui aboutira au traité de 1944, traité cruel aux termes duquel la Finlande sort amputée de la Carélie. Force est ensuite à la Finlande de s'allier avec l'URSS ; elle signe avec elle un traité d'assistance mutuelle, en 1948 – renouvelé en 1970 et 1983.

Sur la voie de la modernité


Ce qu'il faut souligner avec force, c'est l'extraordinaire vitalité avec laquelle la Finlande, maintenant libre et indépendante, va rompre avec ses structures archaïques pour s'engager résolument dans la voie de la modernité. L'essor économique, aligné sur les grands pays industriels, et social, apparenté aux efforts tentés ailleurs en Scandinavie, est simplement prodigieux. Des gouvernants de premier ordre, comme Paasikivi et, plus tard, Kekkonen, veillent à un développement qui n'a pas d'équivalent en Europe. La Finlande adhère à l'Association de Libre-échange (AELE) en 1961, elle s'entend à naviguer habilement entre Est et Ouest et finit par adhérer à l'Union européenne en 1995. Elle est maintenant devenue une grande puissance, chose stupéfiante pour un si petit pays ! Son commerce, on l'a dit, est florissant et l'on peut avancer que la sagesse de ses habitants, nourrie d'une longue et amère expérience, saura tempérer des excès qui ne sont pas toujours évités ailleurs.


La vie artistique finlandaise


On ne saurait laisser ce sujet sans jeter au moins un coup d'œil sur la production littéraire et artistique du dernier siècle. On a déjà noté le rôle de Jean Sibelius (1865-1957), lui aussi au carrefour de diverses sources d'inspiration, bon Finlandais en cela, et qui se situe certainement dans le sillage des runo antiques. En littérature, il faut au moins citer Johan Runeberg (1804-1877) qui, bien qu'ayant rédigé toute son œuvre en suédois, demeure le meilleur chantre de l'âme finlandaise et est d'ailleurs auteur de l'hymne national, ou Zachris Topelius (1818-1898), également suédophone, auteur de contes qui soutiennent la comparaison avec ceux d'Andersen, sans parler d'Aleksis Kivi (1834-1872) qui a donné à son pays une sorte de blason avec son roman paysan Les sept frères, ou le prix Nobel (1939) F. E. Sillanpää (1888-1964) qui poussa fort loin le réalisme dans les nouvelles hallucinantes de Silja, sans parler de Linnankoski ou de Waltari, voire de Tove Jansson et surtout de l'étonnant Bo Carpelan. À l'heure actuelle, c'est l'inénarrable Paasilina et son humour percutant, dans Le lièvre de Vatanen, par exemple, qu'il faut nommer, mais l'on reste pantois devant la richesse et la diversité de ces écrivains avant tout amants de la nature et de la vie.
C'est du reste sur cette dernière note que nous resterons : la fascinante vitalité qu'aura, de bout en bout, manifestée le peuple finlandais. Il y a, dans le Kalevala auquel il faut toujours revenir, un moulin magique, le Sampo, qui moût le bonheur, la destinée, l'histoire. La Vie.

Régis Boyer
Février 2005
 
Bibliographie
L'Europe du Nord et du Nord-Est. tome 3 : La Finlande et les pays scandinaves L'Europe du Nord et du Nord-Est. tome 3 : La Finlande et les pays scandinaves
G.Chabot, A.Guilcher et J.Beaujeu-Garnier
tome 3 : La Finlande et les pays scandinaves
PUF, Paris, 1958

Norde, Man and Environment Norde, Man and Environment
Uuno Varjo et Wolf Tietze
Gebr.Borntraeger, Lubrecht & Cramer Ltd, Berlin-Stuttgart, 1987

La Finlande et les Russes depuis les croisades suédoises La Finlande et les Russes depuis les croisades suédoises
Hugues Colin du Terrail
Librairie strasbourgeoise, Paris, 1963

Pays nordiques aux XIXe et XXe siècles Pays nordiques aux XIXe et XXe siècles
Jean-Jacques Fol
Nouvelle Clio
PUF, Paris, 1978

Findland and World War II. 1939-1944 Findland and World War II. 1939-1944
John H.Wuorinen
New-York, 1948

Manuel de littérature finlandaise Manuel de littérature finlandaise
Aimo Sakari
PUF, Paris, 1981

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