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Pierre le Grand fut-il le Pygmalion de la Russie ?
Wladimir Berelowitch
Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales Professeur à l'université de Genève

Dans le Spectator du 9 août 1711 (traduit et publié en français en 1714), Richard Steele s'exerçait à tracer un « Parallèle de Louis XIV et d'Alexowitz, Czar de Moscovie, sous le chapitre de la gloire ». Il s'agissait, bien sûr, de Pierre Alexeïevitch 1er, dit plus tard « Pierre le Grand », dont le règne effectif avait commencé en 1694 et devait se prolonger jusqu'à sa mort en 1725. Louis et Pierre étaient présentés comme les deux souverains les plus marquants, les plus glorieux de leur époque. Mais leur portrait ne devait à Plutarque que son titre : le journaliste anglais donnait tout l'avantage au tsar, que ce soit sous le rapport de sa modestie, de son amour des arts mécaniques et des sciences, de son dévouement à la chose publique ou de sa tolérance religieuse. Lui qui était doté d'un pouvoir absolu sur ses sujets, loin d'en abuser ni de s'abuser sur leur état d'ignorance et de grossièreté, il « quitta lui-même son trône […], voyagea incognito dans les pays étrangers où, fort au-dessus de tous les petits honneurs qu'il aurait pu recevoir, il ne pensait qu'à s'instruire des Arts de la Paix et de la Guerre ».


Un tsar démiurge ?


Cette comparaison, ou plutôt cet éloge du tsar russe dont les qualités réelles ou supposées n'étaient rehaussées ici que pour mieux ternir l'image du Roi Soleil, devait ressurgir plus tard dans les Anecdotes sur le règne de Pierre le Grand de Voltaire. Il y reprenait une anecdote qui datait du vivant de Pierre et selon laquelle le tsar, mis en présence du texte du Spectator, se serait modestement déclaré inférieur au roi de France, mais lui aurait néanmoins reproché de s'être laissé dominer par son clergé. Il est probable que Pierre le Grand ait eu connaissance de son portrait si flatteur, car les archives russes contiennent au moins deux traductions russes du texte de Steele, toutes deux faites sous le règne de Pierre et probablement commandées par lui en personne.

L'image héroïque et laudative du tsar fut élaborée de son vivant, et ressassée au point de devenir un cliché. Le discours de Fontenelle à l'Académie française en 1725, l'Histoire de l'empire de Russie sous Pierre le Grand de Voltaire, publiée en 1759, en furent des jalons importants. Mais l'idée que Pierre fût le créateur de sa nation, le démiurge qui eût fait surgir la Russie du néant n'est pas née en Occident, par exemple sous la plume de Leibniz, qui évoquait la « table rase » russe dans sa correspondance avec le tsar : celui-ci se fit fabriquer lui-même un cachet personnel sur lequel il figurait dans la pose de Pygmalion, sculptant la Russie-Galatée. Ainsi, rejoignant une vaste population de grands hommes et de souverains, Pierre le Grand fit l'objet d'une fascination qu'il suscita non seulement par sa personnalité réellement hors du commun, mais aussi par l'image qu'il entreprit d'élaborer par lui-même. Le genre est toujours vivant : aucun ouvrage d'histoire de la Russie, qu'il soit écrit par un Occidental ou un Russe, ne peut omettre ce passage obligé. Comment, dès lors, évaluer le personnage ? Son règne fut-il aussi révolutionnaire qu'on le dit et quel cours fit-il prendre à l'histoire de la Russie ?


La monarchie militaire


Dans bien des domaines, l'œuvre de Pierre prolongea celle de ses prédécesseurs, mais en allant beaucoup plus loin, que ce fût dans le domaine militaire, dans celui des réformes administratives, voire, jusqu'à un certain point, dans celui de la culture, de l'enseignement et de l'Église. Depuis la première campagne d'Azov en 1695 contre l'Empire ottoman, son règne se passa en guerres quasi incessantes — sur ce point, il n'avait rien à envier à Louis XIV — et l'on oublie trop souvent cette évidence : c'est sous Pierre que la Russie devint une monarchie militaire, comparable à ses grandes sœurs du « Nord », la Prusse et la Suède. Les méthodes employées par le tsar pour entraîner son pays mal préparé à affronter dès 1699 l'armée suédoise, une des plus fortes d'Europe, furent mises progressivement en œuvre. Le double système ancien — celui du ban et de l'arrière-ban de la noblesse (destinée surtout à la cavalerie) mobilisée le temps d'une campagne, et celui des régiments réguliers de mousquetaires et d'artilleurs — fit très rapidement place à une seule armée uniformisée et obéissant à une organisation, unique en Europe, codifiée par le Règlement militaire de 1716.

La population taillable et corvéable devait fournir des recrues au gré des levées de troupes, en fonction de quotas par provinces, établis par l'administration centrale. Durant le règne, il y eut ainsi 53 levées, dont 21 touchèrent l'ensemble du pays, soit, en tout, 300 000 hommes, sur une population d'environ 12 millions d'habitants. Ces prélèvements définitifs qui frappaient les paysans et les petites gens des villes s'ajoutèrent à un alourdissement tout à la fois des taxes et du servage qui s'était instauré depuis le tout début du XVIIe siècle. Quant à la noblesse, elle fut, tout comme les soldats, astreinte au service à vie. Les exemptions étaient rares : quiconque ne pouvait servir à l'armée passait dans l'administration.

La mobilisation autoritaire devint une méthode de gouvernement : le tsar, ou ses commis, établissait des listes de personnes à « lever » pour n'importe quelle tâche importante : quand il s'agissait de nobles, surtout d'un certain rang, c'était des listes nominatives, quand il s'agissait de gens de métiers ou, a fortiori, de paysans, on alignait des quotas distribués par provinces. Lorsque, dès 1703 et surtout 1710, il fallut jeter des forces humaines pour bâtir et peupler la nouvelle ville de Saint-Pétersbourg, on procéda exactement de la même façon. Les ordonnances du tsar étaient écrites dans un style qui les rend aisément reconnaissables. Par exemple celle-ci, datée du 13 mars 1716 et adressée au Sénat par le tsar alors qu'il voyageait en Europe : « Nous avons reçu une dépêche d'Italie, nous informant qu'on accepte de prendre de nos hommes au service de la marine à Venise ; de la même façon, la France a répondu aujourd'hui à notre demande et en recevra également. Pour cette raison, ordonnez à Pétersbourg qu'on choisisse encore parmi les écoliers les meilleurs enfants de la noblesse, faites-les conduire à Revel et placez-les sur le navire avec les autres, afin qu'ils soient au nombre de soixante, à savoir à raison de vingt par lieu, à Venise, en France et en Angleterre. »

Le joug du service de l'État, surtout militaire, pesait désormais sur la quasi-totalité de la population. Mais la nouveauté du système pétrovien tenait surtout à son caractère plus énergique et systématique, car l'asservissement de la population fut, entre les mains du tsar, un outil commode qui lui avait été légué par ses prédécesseurs.


Une marine puissante au service des ambitions du Tsar

La marine fut une des créations les plus originales du règne. Sur ce plan, la Russie du XVIIe siècle était encore plus démunie que la France au début du règne de Louis XIV. Armé de sa seule expérience de navigation lacustre et de son incroyable obstination, le tsar réussit à doter la Russie d'une force navale non négligeable puisqu'en 1721, elle comptait déjà vingt-neuf vaisseaux de ligne. À Saint-Pétersbourg, l'Amirauté, fondée en 1704, devint le principal chantier naval du pays et une entreprise modèle : le savoir-faire des charpentiers étrangers embauchés par vagues depuis 1697 servait aussi bien aux tâches civiles et terrestres. Ce fut ainsi que l'usage de la scie, inconnue jusqu'alors des charpentiers russes qui maniaient la hache avec tout le gaspillage de bois et l'imprécision que cela supposait, fut introduit en Russie et fut aussi mis en œuvre pour construction de la nouvelle capitale.


L'ouverture au monde

Au-delà des objectifs militaires, la création de la marine russe marquait de façon spectaculaire une politique d'ouverture sur le monde. L'offensive diplomatique de la Russie prolongeait ce qui avait été commencé par le tsar Alexis, le père de Pierre. Mais les moyens employés par ce dernier étaient beaucoup plus considérables. À partir de 1700, la Russie se dota d'ambassades permanentes dans les grandes capitales européennes, à commencer par La Haye. Les premiers ambassadeurs de Pierre étaient non seulement, pour la plupart, issus des plus grandes familles de boyards ou de princes, mais ils comptaient aussi parmi les plus instruits dans l'élite nobiliaire russe et étaient parfois des proches du tsar. Les affaires étrangères, avec la guerre et la marine, devinrent l'un des trois secteurs clés de l'administration gouvernementale et échappaient au contrôle du Sénat. L'amiral Fédor Golovine, proche du tsar et responsable de la diplomatie, fut jusqu'à sa mort, en 1705, le premier personnage de l'État. Son successeur Golovkine prit le titre de chancelier, qui était le grade le plus haut dans la hiérarchie civile.

La tâche des diplomates et agents à l'étranger était d'autant plus difficile qu'ils agissaient sur des terrains peu connus : avant Pierre, la zone d'action de la Russie se limitait aux pays proches, amis ou ennemis : Suède, Danemark, Pologne, khanat de Crimée, Empire ottoman. Désormais, le diplomate pétrovien opérait au grand large, à La Haye, à Londres, à Paris ou à Venise. Il n'avait pas seulement à inventer ou à imiter des pratiques diplomatiques quotidiennes, il devait servir de factotum du tsar, le pourvoir en ouvrages militaires, scientifiques et techniques, en instruments, embaucher des ingénieurs, des artisans, des artistes, des enseignants, des marins, des mercenaires… Il lui fallait aussi s'efforcer de combattre la mauvaise image de son pays en faisant publier dans des journaux des articles favorables à la Russie et il lui revenait aussi de cornaquer les nombreux jeunes gens que Pierre envoyait autoritairement dans les pays occidentaux afin qu'ils apprennent la navigation et le commandement de la marine de guerre, le droit, la médecine, les arts utiles et les arts libéraux… On peut estimer à environ quatre cents ces fils de nobles, enfants du clergé et de roturiers qui firent plusieurs années d'études dans des ports maritimes et des villes universitaires d'Europe : chiffre considérable pour un État aussi pauvre en ressources, et qui ne fut probablement jamais égalé avant le début du XIXe siècle en Russie.


Une révolution culturelle ?

Ce dynamisme diplomatique était la traduction politique d'un très fort mouvement d'acculturation, dont le tsar était le premier acteur. Les transferts de techniques, d'objets, d'œuvres d'art, de livres, d'hommes, de modèles depuis différents pays d'Europe occidentale jusqu'en Russie ne représentaient certes qu'une toute petite fraction de l'intense circulation de personnes et de biens en Europe à cette époque, mais ils provoquèrent, au sein des élites russes, une mutation culturelle qu'on peut à bon droit qualifier de révolution. Cette fameuse imitation, dont on fit parfois des gorges chaudes en Occident pendant, et surtout après, le règne de Pierre, ne toucha pas seulement l'aspect ni même les manières de la noblesse, tels que l'interdiction du port de la barbe, l'incitation au port de la perruque et du costume occidental, mais elle plaça le devoir de s'instruire et d'instruire au cœur des préoccupations de la classe dirigeante. Comme si l'activité de ce souverain qui parcourait le « livre du monde » pour acquérir les Lumières n'était pas seulement un cliché de propagande, mais avait réellement alimenté une pratique de pérégrination vers cette Europe qui paraissait aux yeux des néophytes russes comme un immense « supermarché culturel » où tout paraissait accessible.

Pierre bénéficiait de ce que les économistes appellent « l'avantage du retard ». Certes, les œuvres de longue haleine telles que l'extension d'un appareil scolaire et universitaire, l'apprentissage du latin, l'acquisition des sciences, la constitution de bibliothèques, la formation d'artistes et de savants russes et, plus difficile encore, la naissance d'un public et d'une clientèle cultivés, restèrent sous son règne à un stade embryonnaire. Si l'on songe, pourtant, aux manufactures de tapisseries et de porcelaines qui allaient atteindre un niveau très honorable en l'espace de deux générations, au développement de l'imprimerie, à la multiplication des traductions, à la fondation de l'Académie des sciences, à la création des résidences impériales et, surtout, à la folle et grande entreprise de la fondation de Saint-Pétersbourg, conçue comme la cité nouvelle susceptible de régénérer la Russie, force sera de constater que l'aventure du tsar réformateur ne fut ni ridicule ni vaine. Ses contemporains ne s'y sont pas trompés. La vénération dont Pierre, malgré tous ses excès, voire la barbarie de ses procédés, fit l'objet de la part de ses compagnons proches, témoigne du sentiment de participer à une aventure collective, comparable à celle d'une découverte : ces hommes avaient conscience d'avoir vécu un grand moment historique et d'en avoir été les premiers acteurs.


Despotisme et liberté

Le paradoxe de Pierre le Grand fut son mélange de despotisme et de liberté. Despote, il l'était incontestablement dans chacun de ses gestes, mais la liberté qu'il insufflait était aussi une vraie liberté. Liberté à l'égard des rituels monarchiques et religieux dont il secoua définitivement les entraves. Liberté de choix, plus encore, qui le conduisit à des décisions aussi révolutionnaires, dans un pays très imbu de traditions, que l'adoption du calendrier julien ou de nouveaux caractères d'imprimerie. Liberté personnelle surtout, mais qui, suprême paradoxe, était si ouverte sur le monde, si nourrie de vraie curiosité et de soif d'apprendre qu'elle joua sans nul doute un rôle contagieux sur ses sujets les plus proches. Pierre le Grand qui, selon le mot féroce de l'historien russe Klioutchevski, avait voulu forcer ses esclaves à se conduire extérieurement comme des hommes libres, avait jeté pourtant un ferment de liberté qui commença à produire ses fruits dès le milieu du XVIIIe siècle, lorsque la noblesse s'affranchit de l'obligation de service et qu'apparurent les premiers intellectuels. Nul mieux que Saint-Simon n'avait senti cette complexité du personnage dont il fit un superbe portrait dans ses Mémoires :

« Ce monarque se fit admirer par son extrême curiosité toujours tendant à ses vues de gouvernement, de commerce, d'instruction, de police, et cette curiosité atteignit à tout et ne dédaigna rien. (…) Il avait une sorte de familiarité qui venait de liberté ; mais il n'était pas exempt d'une forte empreinte de cette ancienne barbarie de son pays qui rendait ses manières promptes, même précipitées, ses volontés incertaines, sans vouloir être contraint ni contredit sur pas une… »


Wladimir Berelowitch
Décembre 2008
 
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