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Philae, perle de l'Égypte
Christiane Desroches-Noblecourt
Conservateur en chef honoraire du département des Antiquités égyptiennes du musée du Louvre
Ancien professeur d'archéologie à l'École du Louvre

Au milieu des eaux du Nil s'élève le plus fameux des sanctuaires d'Isis. Femme, épouse, mère, magicienne, salvatrice, la déesse se trouve au centre du grand mystère de la vie et de la mort qui aboutit à la résurrection. Pour reformer le corps de son époux assassiné, qu'elle entoura de bandelettes, elle confectionna la première momie. Le culte qu'on vouait à cette déesse-mère était associé au retour de la crue fertilisante qui faisait revivre la terre d'Égypte… Christiane Desroches-Noblecourt, conservateur général honoraire du Département égyptien du Louvre, fait revivre pour nous Philae, île sainte au charme unique qu'elle a réussi à sauver des eaux.

Abandonnée depuis la fin des Ramessides (vers l'an 1000 avant notre ère), la Nubie connut un renouveau d'intérêt à l'époque gréco-romaine. Les nouveaux maîtres macédoniens (vers la fin du IVe siècle av. notre ère) puis romains (à partir de 24 ap. J.-C.) firent ériger de majestueux temples sur l'emplacement des anciens sanctuaires. Les plans antiques respectés dans leurs grandes lignes furent légèrement remaniés au goût du jour ; l'esthétique de ce temps se reconnaît spécialement dans le rendu des formes humaines et la surcharge des chapiteaux floraux. C'est aussi la période des grandes fondations religieuses : Dendera, Edfou, Esneh, Philae, pour ne citer que les plus connues.

On est accoutumé à reconnaître en Philae la place sainte la plus méridionale de l'Égypte métropolitaine ; il faut, me semble-t-il, plutôt y voir le lieu de culte pharaonique le plus septentrional de Basse-Nubie. En effet, les Romains, soucieux de protéger les possessions de l'empire, s'introduisirent à leur tour au-delà de la première cataracte, dans des régions que des incursions barbares pouvaient infiltrer ; il fallait préserver l'accès aux mines d'or du ouadi Allaki, face à l'ancien temple de Thoutmosis III, réédifié à Dakka sous Ptolémée VII Evergète II (à l'époque, cet antique site de Baki avait pris le nom de Pselkis) ; aussi est-ce dans le secteur, près de la chapelle de Maharraka, qu'il faut situer les limites fixes du dispositif militaire romain, à cent vingt kilomètres au sud de la première cataracte. Plusieurs édifices religieux du moment en témoignent : au nord de Maharraka et de Dakka, ceux de Dendour, de Debot, les chapelles de Taffeh et le kiosque de Kertassi près des carrières qui avaient fourni la pierre de grès pour les constructions de Philae. Le plus célèbre d'entre eux était le temple de Kalabsha, lieu de vénération pour Mandoulis, forme nubienne d'Horus.

Isis surpasse les autres divinités

Cependant rien n'égalait en importance et en suprême majesté l'ensemble architectural implanté plus au nord sur la petite île appelée de nos jours Philae. Au cœur d'un chapelet d'îlots granitiques au sud de l'ancien barrage, le lieu sacré s'appelait à l'époque Pi-Rek, ce qui signifie 1'« extrémité » : il s'agit en fait de l'extrémité méridionale de la Basse-Nubie, où les pèlerins venaient adorer leur déesse.

Durant les derniers siècles de son étonnante vitalité, l'Égypte pharaonique s'affaiblit et se transforma au contact des invasions successives auxquelles il lui fut impossible d'échapper. Progressivement, la foi profonde du « plus religieux de tous les peuples » (Hérodote) s'était cristallisée dans le mythe le plus accessible à l'entendement populaire, donnant une signification cohérente au grand mystère de la vie et de la mort. Ainsi, de toutes les cosmogonies les plus élaborées, celle qui avait pour pivot le mythe osirien prévalut. Cet espoir d'accéder à l'éternité, à la perpétuité des générations, au triomphe du bien sur le mal garant de l'équilibre cosmique, se matérialisa par Isis, la forme la plus maternelle de la féminité, magicienne et salvatrice à la fois, sans qui le monde ne peut survivre. Auparavant, très rares furent les édifices cultuels qui lui avaient été consacrés.

Voici que maintenant elle surpasse en importance toutes les autres formes divines ; sa qualité d'épouse fidèle vigilante et de mère protectrice estompe le rôle quasi primordial d'amante propre à maintenir l'éros de la nécessaire procréation. Le grand temple de Philae est consacré à l'universelle Isis, réveil du mort et mère de l'héritier. Autour du sanctuaire surgissent d'autres constructions religieuses, compléments essentiels d'un culte reposant sur la dévotion à cette déesse, source de toute félicité. Les monuments ainsi rassemblés sur l'île expriment toute une théologie et constituent une synthèse de la « machinerie » divine où l'on retrouve les vestiges d'un enseignement millénaire. Le noyau auquel se rattache le mythe est résumé dans la légende osirienne connue dès l'époque des Textes des pyramides (fin de la Ve dynastie). Bien plus tard, Plutarque réunit les épisodes très enrichis du grand mystère initial qu'il ne fallait pas dévoiler. En voici les lignes essentielles.

Le Démiurge, hermaphrodite par essence, exprima et différencia les deux sexes qu'il totalisait en lui, en créant la lumière, Shou, et l'air, Tefnet. À leur tour, ces derniers firent apparaître le Ciel, Nout, et la terre, Geb, qui mirent au monde Osiris, Isis, Seth et Nephtys appelés à connaître les vicissitudes d'ici-bas. Le règne d'Osiris, incarnation du Bien, aurait pu se dérouler dans la plus parfaite harmonie sans les attaques répétées de son frère Seth, – la Perturbation nécessaire – qui finit par mettre à mort Osiris en découpant son corps en seize morceaux jetés ensuite dans le Nil. Isis, la veuve éplorée d'Osiris, transformée momentanément en oiselle, survola le fleuve, repéra les fragments épars de son époux et les enterra successivement près du lieu de leur découverte. Pour désorienter son ennemi, en chaque lieu, elle reconstitua facticement le corps en sa totalité et le déposa dans un sarcophage. La jambe gauche fut inhumée dans l'île de Bigeh et c'est là qu'aux derniers temps de l'histoire pharaonique, on reconnut la vraie sépulture du Dieu près duquel un acacia – ou un tamaris – se mit à pousser.

L'essentiel de la légende tient dans ce qu'Osiris, qui enseigna aux hommes l'art de vivre, l'agriculture et qui, en compagnie de son épouse Isis, symbolisait le ménage idéal, n'avait pas laissé d'héritier. Il fallait donc que le Dieu fait homme survécût à son trépas pour assurer la continuité de la vie. Voilà pourquoi Isis la magicienne, avec l'aide de sa sœur Nephtys et en présence d'Anubis, façonna, avec les éléments rassemblés du corps martyrisé, la première momie. Or le membre viril avait été englouti dans le Nil par le poisson oxyrrhynque. Isis, la magicienne, se transforma à nouveau en oiselle et descendit doucement sur le corps d'Osiris, lui restituant pour quelques instants son pouvoir de procréer, et se fit féconder. Osiris devint alors, dans le monde souterrain, le Juge des trépassés, cependant qu'Isis, enceinte du futur héritier ainsi conçu, consacra tous ses soins à protéger sa gestation des manœuvres du Malin, pour mettre au monde Horus – l'enfant qui, en dépit des violentes contestations de Seth, régna sur les vivants à la place de son père.

Bigeh, l'île du dieu mort

Toute cette trame, qui donne en réalité un sens à l'existence, est traduite par les divers bâtiments du sanctuaire. Le plus important des îlots entourant le domaine d'Isis est Bigeh, séparé de Philae par un étroit chenal à l'ouest. Douze fois plus grand que Philae, il accueillit le tombeau réel d'Osiris. Du point culminant de lou-Ouab, « l'île sainte », où nul profane ne devait pénétrer, on apercevait le contour du domaine d'Isis : sa forme évoque d'une façon surprenante l'oiselle prête à se poser sur le corps d'Osiris (Bigeh). Au reste, le rapport entre les deux sanctuaires restait très étroit. Tous les jours, les prêtres allaient verser des libations sur les 365 tables d'offrandes qui entouraient le tombeau du dieu sacrifié et, tous les dix jours, Isis traversait le bras du fleuve, porteuse d'une offrande de lait.

Les derniers Ptolémées – dont le treizième, père de la grande Cléopâtre – ont achevé le premier pylône aux reliefs représentant Isis et Hathor, la séductrice, assistant le jeune Horus. La façade du temple est orientée vers le sud : la Nubie. Une double colonnade – concept très hellénistique – remplace le dromos classique bordé de sphinx et conduit à l'embarcadère. Dans la première cour, le péristyle oriental introduit aux petites pièces de la bibliothèque ; un gros rocher de granit, à la base de la tour orientale du second pylône, porte une inscription relative au don de Ptolémée VI Philométor à la déesse : le Dodecaschène, la région des douze Schènes, long chacun d'une dizaine de kilomètres.

Ce territoire s'arrêtait dans la zone du ouadi Allaki, le ouadi de l'or. À l'ouest de cette cour, on admire le flanc du mamisi ou maison de la naissance du jeune dieu ; les colonnes engagées sont couronnées par des chapiteaux historiques. La grande salle hypostyle, dont le centre restait à ciel ouvert, est ornée de reliefs évoquant l'éternel dialogue du roi avec les diverses formes de la divinité. Depuis la construction du premier barrage d'Assouan, une longue submersion dans le Nil, chaque année, a privé les édifices des couleurs pastel qui revêtaient tout l'abondant décor. Mais les sculptures subsistent, par endroits entaillées de motifs architectoniques et de croix des premiers chrétiens, au moment où le temple fut transformé en une immense église. Les graffitis des pèlerins remontant à l'époque romaine sont gravés sur les pylônes, et ces murs vénérables gardent le souvenir des savants de l'expédition de Bonaparte en Égypte et des soldats du général Desaix (an VII de la République).

Les salles du fond du temple – les premières construites – portent les reliefs les plus harmonieux, datant des Nèctanébo de la XXXe dynastie. Lorsque l'on peut accéder aux terrasses, on découvre deux petites salles réservées au mystère de la résurrection osirienne, dominant à l'ouest du temple le bord de l'île où des salles basses étaient consacrées aux rites chthoniens. Au IIe siècle de notre ère l'empereur Hadrien, dont on connaît l'intérêt pour les croyances égyptiennes, fit ériger à proximité un passage couvert, toujours connu sous le nom de porte d'Hadrien : il s'agit d'un des lieux les plus précieux pour comprendre la géographie religieuse du site. Par ordre du Romain, un décret en hiéroglyphes fut gravé sur le mur nord. Se fondant sur l'ensemble des pratiques célébrées alentour, il rappelle que toute la « Butte sainte » (Bigeh) est réservée au dieu mort : le deuil y est de rigueur, ni chant, ni musique ne peuvent s'y faire entendre, ni pêche ni chasse n'y sont tolérées ; personne ne devra y élever la voix. Cette région occidentale touche également la rive gauche de Philae où avaient été édifiés les locaux du culte osirien.

Le bonheur retrouvé

En revanche, le flanc oriental du grand temple est en partie occupé par des monuments dont l'implantation et les messages inscrits enseignent que l'on y célébrait le bonheur retrouvé et l'allégresse. Le somptueux kiosque de Trajan et le petit temple poétique d'Hathor le démontrent : reliefs et inscriptions expliquent la raison des musiques, des danses, en un mot de la joie pour un événement attendu toute l'année : la réconciliation de la déesse avec son père le Démiurge. Une autre légende vieille de plusieurs millénaires rejoignait ainsi un des aspects du cycle osirien. Cette déesse, la Lointaine, s'était échappée du bercail pour s'enfuir en Nubie où elle devint une véritable carnassière africaine. Rien, pendant toute une année, alors que le monde entier se desséchait, ne put la contraindre à regagner le palais paternel si ce n'est, en fin de compte, l'astucieuse diplomatie de Thot, l'incarnation du temps, de la connaissance, de la science et de la précision du calendrier. La Lointaine, charmée par les histoires de Thot, accepta de le suivre. Elle personnifie l'inondation revenant impétueusement du sud, au début de l'année, pour le bonheur et la prospérité du pays.

La vague annonciatrice du renouveau était déjà fêtée en Abou Simbel sous Ramsès II, là où elle venait de franchir la seconde cataracte, au jour de l'an provoqué par la réapparition de l'étoile Sothis. Parallèlement le roi, investi d'une jouvence retrouvée, incarnait le nouveau soleil, tel Horus sorti des ténèbres où résidait désormais son géniteur. À l'approche de la première cataracte, Philae devint ainsi, à la fin de l'époque pharaonique, le lieu où l'on fêtait en grande pompe le retour de l'inondation. Sur une barque sacrée descendant le fleuve, la déesse était attendue ; le pontife et son collège célébraient son arrivée sur le quai du Grand Kiosque conçu pour la recevoir. À proximité, le petit sanctuaire d'Hathor, (également confondue avec la « Lointaine »), porte encore sur ses murs l'image des joueurs de tambourin, de harpe et de double hautbois qui rythmaient les danses des gracieuses ballerines sacrées.

Afin de préparer cet événement essentiel pour l'Égypte, des cérémonies préparatoires se succédaient tout au long de l'année. Dans le mamisi, à l'ouest de la première cour, Isis séjournait pendant le temps de sa gestation divine. Au fond du sanctuaire demeure encore son image tenant dans ses bras Horpa-Khered, Harpocrate ou Horus enfant, qu'elle vient de mettre au monde ; cela préfigure l'image de la « Vierge à l'enfant ». La naissance miraculeuse coïncidait avec le renouvellement de Pharaon sur son trône et l'arrivée de l'inondation rappelant les rites célébrés en Abou Simbel plus de mille ans auparavant. Abou Simbel était alors abandonné, et les généraux de Psamétique II en route vers le Soudan laissèrent des traces de leur propre passage en faisant graver, irrespectueusement, sur la jambe d'un colosse de la façade, le récit de leur expédition avec leur nom : Amasis, chef des troupes égyptiennes, Potasimto, commandant la Légion étrangère… Philae regroupait les mythes, les croyances et les fêtes essentielles du pays.

Lorsque la Nubie devint chrétienne, après l'édit de Milan (313), et surtout lorsque Théodose fit du christianisme la religion de son empire (380), les Nobades, zélateurs du nouveau culte, devinrent alors les fidèles de l'évêque de Philae. Le temple, transformé en cathédrale, fut alors à l'origine de la christianisation des autres temples du Dodecaschène. Quant aux derniers adorateurs d'Isis, les Blemmiyes, après des luttes parfois sanglantes, ils reçurent le droit de venir y chercher chaque année la barque sacrée de leur déesse bien-aimée. L'ultime inscription hiéroglyphique connue date du 24 août 394 de notre ère ; elle émane du deuxième prophète d'Isis, Akhom, et se trouve justement à Philae où elle rappelle ces derniers païens fidèles à la Mère divine. Toute trace avait disparu vers 500 quand Justinien, implacable défenseur de l'orthodoxie, fit fermer les portes du temple.

Pour son charme unique, son message exceptionnel, les mythes qu'elle incarne, l'expression d'une foi dont elle reste imprégnée, Philae, la « perle de l'Égypte », ne pouvait disparaître. Toutes les constructions portées par son sol granitique étaient dégagées des eaux boueuses qui s'étendaient entre l'ancien et le nouveau barrage. Assise par assise, pierre par pierre, elles ont été « déménagées » douze mètres plus haut, sur un autre îlot de granit Aguilkia, bordé sur son côté occidental par un autre seuil granitique, Saliba, évoquant Bigeh où se trouvait le tombeau mythique d'Osiris. Temples, portiques et chapelles furent réédifiés. Cet ensemble de 40 000 blocs de grès a reçu la même orientation. Après un long plaidoyer, j'ai pu obtenir que les contours d'Aguilkia reprennent la forme de l'oiselle ; le jardin de la déesse a aussi été replanté. L'inauguration sur le nouveau site se fit le 10 mars 1980.

Ceux qui viennent rêver sur l'île sainte peuvent contempler, sur le mur méridional de la porte d'Hadrien, un résumé du cycle osirien. À travers l'ouverture qui donne sur le Nil, ils imaginent aussi la nacelle d'Isis porteuse de lait, garante de la Vie renouvelée. Cette barque descendit le long du fleuve jusqu'à Alexandrie où, tenant une ancre marine, parfois échangée avec une voile gonflée par le vent, elle devint Isis Pharia, patronne des navigateurs, vénérée à côté d'Isis-Lactans, la Vierge allaitant. Les soldats la ramenèrent en Europe par des itinéraires inattendus ; un jour, les nautes de Lutèce en firent leur patronne, toujours aussi bienveillante, et sa présence, assise à la proue de la nef surmontée par l'étoile Sothis, figurait encore au siècle dernier sur les armes de la ville de Paris.

Christiane Desroches-Noblecourt
Janvier 1991
 
Bibliographie
La grande nubiade ou le parcours d'une égyptologue La grande nubiade ou le parcours d'une égyptologue
Christiane Desroches Noblecourt
LGF, Paris, 1993

Victoire en Nubie : la campagne internationale de sauvegarde d’Abou Simbel, de Philae et d’autres trésors culturels Victoire en Nubie : la campagne internationale de sauvegarde d’Abou Simbel, de Philae et d’autres trésors culturels
Torgny Save-Söderbergh - traduit par Louis-A. Christophe
Unesco, Paris, 1997

Philae, le domaine d'Isis. Les Hauts lieux sacrés de l'Egypte Philae, le domaine d'Isis. Les Hauts lieux sacrés de l'Egypte
Madeleine Peters-Destéract et Christiane Desroches-Noblecourt (préface)
Les Hauts lieux sacrés de l'Egypte
Éditions du Rocher, Paris, 1997

Dictionnaire de l'Égypte ancienne Dictionnaire de l'Égypte ancienne
sous la direction de Christiane Desroches-Noblecourt
Albin Michel, Paris, 1998

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