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Pagan, cité sainte des Birmans
Jacques Népote
Ancien chargé de recherche au CNRS
Ancien Directeur de la revue Péninsule † 2006

Les ruines de Pagan, où s'élaborèrent la culture et l'unité birmane entre le XIe et le XIIIe siècle, constituent l'un des sites archéologiques les plus spectaculaires de l'Asie du Sud-Est : sur la rive gauche d'un coude du fleuve Irrawady, à six cents kilomètres à vol d'oiseau à l'intérieur des terres, dans un périmètre d'une dizaine de kilomètres de côté, plat et à la végétation rare, sont éparpillés quelque trente temples majestueux en briques pouvant mesurer jusqu'à soixante mètres de hauteur, lesquels ne sont que les pièces majeures d'un ensemble qui compte des centaines de sanctuaires plus modestes – 2 229 selon les inventaires. Cet article du regretté Jacques Népote, grand spécialiste de la civilisation khmère et ex-directeur de la Revue Péninsule, vous présente ce site, à la lumière des découvertes récentes.


La géographie d'abord explique la fortune du site. La Birmanie est un long couloir fluvial de plus d'un millier de kilomètres, environné de hautes terres occupées par des principautés tribales, dont l'unité supposée n'est qu'apparente ; il se décompose en deux parties contrastées : au nord, à l'intérieur des terres, une plaine sèche segmentée en bassins mineurs où l'irrigation peut créer de véritables greniers à riz ; au sud, sur quatre cents kilomètres, un vaste delta humide ouvert sur l'océan Indien. Cette dualité offre deux formules socio-politiques distinctes : au sud, des thalassocraties de langue mône ; au nord, des États agraires forts de langues tibéto-birmanes contrôlant les réseaux d'irrigation et les voies de circulation fluviale et caravanière. Soit ces deux formules se tournent le dos, soit l'une cherche à contrôler l'autre. Pagan, qui commande le passage entre les plaines sèches les plus proches du delta, a été l'artisan de la première grande synthèse de l'histoire.


Une ville au destin modeste...


Pagan n'est que le chef-lieu de nouveaux venus un peu rustiques, les Birmans, qui s'étaient infiltrés au sein de l'empire des Pyu de Birmanie qu'ils allaient absorber. Les Birmans s'étaient établis là, car à une quarantaine de kilomètres au sud-est s'élève le cône volcanique du mont Popa (1 518 mètres), olympe des déités indigènes, les Nats. Si la cité se dote de murailles, censément en 849, on n'en entendra cependant guère parler pendant deux bons siècles, car la principale puissance politique et culturelle de la zone appartient aux Môns du delta.


... devenue centre de pouvoir au XIe siècle


Une active dynastie, sous le souverain guerrier Anawrahta (1044-1077), s'impose à toute la région, delta compris, tout en convertissant les Birmans au bouddhisme des Môns – le pâli, langue sacerdotale du bouddhisme, et le mône devenant ainsi les premières langues de culture du nouvel empire birman – et lance un vaste programme architectural. Vers la fin du règne de Kyanzittha (1084-1113), le birman accède pour la première fois à l'écriture. Alaungsithu (1113-1155 environ) puis Narapatisithu (1174-1211) poursuivent l'édification de sanctuaires de plus en plus colossaux. Mais sous Nantaungmya (1211-1230), l'importance des dépenses de construction jointe à la querelle des sectes commence à affaiblir le pouvoir royal. La pression des raids mongols (1271-1288) disloque enfin l'empire birman dont les composantes retrouvent leur identité antérieure. Si la ville cesse ainsi d'être le point de référence du pays, elle conserve pour un temps un rôle majeur, encore que de plus en plus symbolique : des temples y seront bâtis jusqu'au XIVe siècle ; elle restera, jusqu'au XVe siècle, le foyer littéraire de la Birmanie, et au XVIe siècle elle sanctionnera le pouvoir royal : lors que le prince de Toungoo, Tabinshweti, reconstitue un empire, il viendra se faire couronner ostensiblement à Pagan en 1546. Mais le déclin n'en est pas moins irrémédiable et si, au XVIIIe siècle, la ville n'est pas totalement abandonnée puisque l'on rénove encore les fresques de certains temples, le site achève de retourner à la vie campagnarde.


Au-delà de ces grandes lignes, l'analyse détaillée du site est à ce jour encore impossible, ne serait-ce que parce que la chronologie des édifices n'est pas établie avec suffisamment de détails pour juger des états successifs de l'occupation de l'espace, et que l'on ne peut repérer l'organisation urbaine puisque l'on ignore la localisation de ses autres composantes – palais princiers, quartiers d'artisans, marchés... On peut tout au plus présenter quelques grandes lignes d'interprétation du site.


Un site à la typologie très élaborée...


Au cœur du dispositif, le petit promontoire au bord du fleuve, où s'inscrit l'ancestrale fortification carrée d'un kilomètre deux cents de côté – dont l'angle nord-ouest a été érodé par le fleuve – abritait le palais royal officiel et les temples à fonction étatique et régalienne ; certains se rapportaient aux rites de fondation : le Bu-hpaya lié au mythe matrimonial à l'origine de la ville, le Nga-kywe-na-taung célébrant l'union des Pyu et des Birmans, le Gauw-daw-palin pour le culte des ancêtres royaux ; d'autres étaient destinés à sacraliser la personne royale : le Mahabodi, réplique du temple de Bodhgaya où le bouddha eut son illumination, le Nahtlaung Kyaung, pour le culte royal dédié à Visnou et aux maîtres du Sol, le Shwe-gu-gyi qui était la chapelle palatine ; d'autres enfin servaient de support culturel : le That-byin-yu qui était à la fois faculté de théologie et École nationale d'administration, la Pitakat Taik qui abritait la bibliothèque royale. Autour de la ville palatine murée se déploie sur une profondeur d'un kilomètre la couronne urbaine proprement dite avec, dans l'axe est du palais, le chef-d'œuvre absolu de l'Ananda (fin XIe siècle) reproduction de l'Himalaya, et le Shwe-Hsan-Daw, stupa protecteur de cette couronne urbaine. À l'extérieur de cette dernière, des temples isolés sont destinés à exorciser le temps et la mort comme le Shin-bin thaly aung abritant une représentation du bouddha couché au moment de sa mort, le Sulamani ordonné à célébrer l'éternité de la Couronne, ou encore le Dhamma-yan-gyi, élevé par le roi Narathu (1167-1170) pour expier son parricide.


De part et d'autre de la ville palatine, deux « banlieues » spécialisées s'étendent le long des berges du fleuve : la première vers l'amont, cléricale et « aînée », qui égrène ses salles d'ordination, comme l'Upali Thein, ses grottes de médiation reconstituées comme Kyan-zit-tha Umin, et surtout l'éminent reliquaire sacré de la Shwezigon ; dans la seconde, vers l'aval, laïque et « cadette », les rois vassaux étaient astreints à résidence et les reines pouvaient établir leurs propres fondations.


Enfin, englobant l'ensemble, à l'est, dans l'intérieur des terres, à quelque cinq kilomètres de la ville palatine murée, un arc de cercle de petites « villes-satellites ».


... et d'une grande richesse de significations


Le nombre, le gigantisme et la variété des temples royaux de Pagan s'expliquent moins par la mégalomanie des souverains que par la nécessité de réunir, en ce centre, les trésors humains, spirituels et magiques de ses voisins pour en faire la synthèse, d'accumuler les mérites garants de l'ordre social par des fondations pieuses, et de rendre ainsi visible l'harmonie entre la théologie politique royale mise en œuvre par l'hindouisme, l'armature socio-culturelle du bouddhisme et les cultes indigènes aux génies chthoniens primitifs, les Nats.


Les rois se devaient également de manifester esthétiquement l'ordre atteint par des réalisations architecturales, traduction dans l'espace des normes politiques, religieuses et économiques définies par la dynastie unificatrice. Car c'est à Pagan qu'on établissait le calendrier ; là étaient codifiés les poids et les mesures, rédigés les codes juridiques, et formulées les règles de grammaire. Image sur terre du roi des dieux, Indra, le souverain doit s'inscrire dans une ville à la fois microcosme de l'espace et cité céleste, qui résume et protège le pays. La réussite de cette rencontre exceptionnelle de peuples et d'idées dans le creuset de la ville de Pagan constituera non seulement la Birmanie historique, mais fera aussi de l'art de Pagan un modèle que chercheront à imiter les principautés thaïes, le Siam, le Laos aussi bien que le Cambodge post-angkorien ; de même que, le moment venu, les moines de Pagan relayeront ceux de Ceylan comme garants de l'orthodoxie bouddhique...

Jacques Népote
Mai 2000
 
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BI 31 - 16 jours

Ancien fleuron de l'Empire des Indes britannique, la Birmanie devenue indépendante a renoué avec une Histoire longue et complexe qui vit les Birmans venus du Nord s'imposer aux nombreuses minorités – ... Découvrir ce voyage
Bibliographie
La Birmanie La Birmanie
Guy Lubeigt
Que sais-je ?
PUF, Paris, 1975

Pagan. Histoire et légendes. Contribution à la géographie historique d'une capitale indochinoise Pagan. Histoire et légendes. Contribution à la géographie historique d'une capitale indochinoise
Guy Lubeigt
Contribution à la géographie historique d'une capitale indochinoise
Civilisations & sociétés
Kailash, Paris, 1998

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