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Oman, l'« Arabie authentique »
Serge Cleuziou
Directeur de recherche au CNRS

Oman s'est ouvert au tourisme tardivement, et peu nombreux encore sont les voyageurs à s'y être rendus. Pourtant, l'histoire du sultanat mérite intérêt : en effet, depuis la plus haute Antiquité, de par une position géographique tout à fait originale, ce pays s'est trouvé à la croisée des plus anciennes voies commerciales du monde. De ses échanges permanents avec l'Extrême-Orient, les Indes, la Perse et l'Europe, Oman a reçu des influences de civilisations diverses, mais a su aussi à son tour influencer une partie de l'Asie et de l'Afrique… Aussi avons-nous demandé à Serge Cleuziou de vous présenter cette région qu'il connaît si bien.

En 1840, le Sultanah, vaisseau de douze canons construit à Bombay pour le sultan d'Oman, Sa'îd ibn Sultan, entra dans le port de New York avec à son bord le premier ambassadeur arabe jamais envoyé aux États-Unis. Ce fut aussi le premier vaisseau battant pavillon arabe à traverser l'Atlantique. L'événement marque l'aboutissement d'une longue tradition maritime commencée plusieurs millénaires auparavant et qui fit d'un petit pays de montagnes et de déserts, à la personnalité fortement marquée, un participant à part entière du monde.

L'Oman possédait alors un véritable empire maritime, contrôlant toute la côte irano-pakistanaise du détroit d'Hormuz au delta de l'Indus, et toute la côte africaine de la corne de l'Afrique aux Comores, avec deux capitales, l'une à Mascate et l'autre à Zanzibar, d'où ses ramifications commerciales s'étendaient loin au cœur du continent noir.

Un riche passé maritime

Les fouilles archéologiques ont permis d'en restituer les origines. Près de Mascate, la mangrove de Qurum était habitée dès le sixième millénaire avant notre ère par de petits groupes de pêcheurs dont on a retrouvé les cabanes de matériau léger, les foyers et les tombes. Ils racontent aux archéologues la conquête de la mer. Les pêcheurs sont peu à peu passés de l'exploitation des ressources du rivage et de la mangrove qui peuplait alors une lagune aujourd'hui quasi disparue, poissons et coquillages, à celles du large. Les tombes de Ra's al-Hamra, sur un cap dominant la mer et la mangrove, nous montrent au quatrième millénaire une population déjà totalement tournée vers la mer, jusque dans ses pratiques idéologiques les plus fortes : les défunts étaient inhumés avec des perles dans la main, un crâne de tortue face au visage, voire transformés eux-mêmes en tortues par une carapace de galets imitant celle des grandes tortues vertes qui venaient pondre sur le rivage et dont ils consommaient la chair et les œufs. Ces grands animaux qui sortaient de la mer et y retournaient furent certainement, pour des humains qui s'y perdaient fréquemment, des symboles religieux extrêmement forts. On connaît des sites de la même époque tout le long des côtes, jusqu'au Dhofar, et plus particulièrement dans la région de Ra's al-Hadd, au cap le plus oriental du monde arabe.

Apparition des premières oasis

Elles produisent, vers 3000 avant J.-C., une véritable révolution dans l'intérieur. Elles occupaient en général le territoire des oasis actuelles, sans surprise puisque c'était déjà là qu'on trouvait de l'eau aisément accessible par des puits ou des falaj, galeries souterraines conduisant aux nappes phréatiques du pied des montagnes. La technique fut importée d'Iran, peut-être à la même époque que d'autres ignorées jusque-là, comme la poterie et la métallurgie du cuivre. Les premières oasis étaient organisées selon un modèle proche de l'actuel. Sous les palmiers qui fournissaient l'essentiel de la nourriture, on cultivait des légumes, peut-être des fruits, tandis que des céréales, blé, orge et sorgho croissaient alentour dans des champs irrigués. L'habitat s'organisait autour de grosses tours en briques crues ou en pierres. Les morts étaient placés dans des tombes collectives – constructions rondes, en pierres – sur les chaînons rocheux qui dominent les oasis, comme pour mieux protéger de leur présence ces terroirs artificiels créés par la communauté. On peut en voir de très beaux exemples à Bat et dans le wadi Ayn, et elles sont omniprésentes dans les paysages de l'Oman.

Les oasis furent développées pour mieux répondre aux besoins de nourriture engendrés par le travail de l'extraction et de la métallurgie du cuivre. Celui-ci était exporté vers les villes sumériennes de Mésopotamie, qui connaissaient la région sous le nom de « pays de Magan ». Sur les côtes, les villages de pêcheurs eux-mêmes participèrent au mouvement et connurent une prospérité grandissante. Les maisons de briques crues de Ra's al-Jinz abritaient des pêcheurs qui exportaient dans l'intérieur du poisson fumé, salé ou séché et commerçaient avec la civilisation de l'Indus, comme leurs voisins de Ra's al-Hadd. On y a même retrouvé le plus ancien brûleur d'encens d'Arabie (vers 2200 avant J.-C.) et les restes du calfatage de bitume de bateaux de haute mer en roseaux ou en planches cousues de bois importé des côtes indiennes – premiers exemples d'une technique qui persista jusqu'à l'arrivée des navires européens. Quand on sait que ce bitume provenait du nord de l'Irak actuel, on mesure l'ampleur du commerce international où était inséré le pays de Magan.

De la fin du deuxième millénaire au Moyen Âge

Cette prospérité cessa peu après 2000 avant J.-C. pour ne reprendre qu'à l'époque qui marque les débuts de l'âge du fer. Les falaj connurent alors un renouveau important et l'actuelle ville d'Izki est mentionnée dans un texte cunéiforme assyrien au VIIe siècle avant J.-C. La région fut alors englobée dans l'Empire perse, notamment sous les Achéménides puis sous les Sassanides. Les fouilles de Sohar et le musée de la ville témoignent de cette époque, qui voit au début de notre ère les premières importations d'objets chinois. Rostaq était également un lieu important, et les parties les plus anciennes de l'imposante fortification aujourd'hui restaurée remontent peut-être à cette époque. C'est pendant cette domination que la tradition place l'arrivée de diverses tribus arabes venues du Yémen et du nord-ouest de l'Arabie, qui se convertirent à l'islam peu après la mort du Prophète et chassèrent les Perses du pays. À travers un certain nombre de crises, la plupart des habitants adhérèrent à la secte ibadite qui élit son imam à Nizwa en 791. La ville est restée le cœur religieux du pays. Dès cette époque, les marins omanais vont régulièrement en Chine et une colonie est établie à Canton. Sohar puis Qalhat, dont on peut encore visiter les ruines, ou Ra's al-Hadd – dont l'archéologie a révélé l'importance – étaient les principaux ports de ce commerce prospère qui dura plusieurs siècles. En 1982, la Sohar, construite sur le modèle des navires du XIIIe siècle, fit le voyage de Canton : on peut la voir sur le rond-point de l'hôtel al-Bustan. Si les ports de la côte durent subir plusieurs occupations étrangères, notamment celle des sultans d'Hormuz, l'intérieur se replia sur lui-même, maintenant l'unité religieuse et spirituelle de l'Ibadisme. Le fort de Bahla, ou l'ancienne mosquée de Ja'lan Bani bu Ali datent de cette époque. Ceci n'empêcha pas via des ports comme Qalhat, Sûr et Ra's al-Hadd le développement de liens commerciaux avec les îles de la côte africaine. Une place à part doit être réservée au Dhofar. Au premier siècle avant notre ère, la dynastie hymiarite du Yémen y établit une place forte à Sumhuram (Khor Rori), afin de contrôler le commerce de l'encens. On peut encore en voir aujourd'hui les ruines bien préservées, en cours de fouille et de restauration. Il en va de même d'al-Balid, maintenant incluse dans Salalah, qui fut au dixième siècle de notre ère un port florissant.

L'arrivée des Portugais, début d'une ère nouvelle

De 1507 à 1515, Albuquerque conquit toute la côte de Ra's al-Hadd à Hormuz. Pour assurer leur domination, les Portugais fortifièrent en 1588 les rades de Mascate (forts Jilali et Mirani) et celle de Mattrah. La ville restera le grand port commercial de la côte après qu'ils en furent définitivement chassés en 1650 ; ce fut l'œuvre de la dynastie Ya'âriba (1624-1744) qui réunit de nouveau sous un même pouvoir l'intérieur et la côte. Sultan ibn Sayf, second sultan de la dynastie, monta une flotte puissante qui permit de nouveau aux Omanais de s'assurer le contrôle d'une partie des ports de l'océan Indien, et notamment ceux de la côte africaine (Zanzibar, Mombassa). Rostaq et Nizwa étaient les résidences de ce pouvoir fort, qui s'effondra à la suite de querelles de succession. Les forts d'al-Hazm et Jabrin et la grande forteresse de Nizwa datent de la fin de cette période. En 1737, un corps expéditionnaire perse conduit par Nadir Shah menaça un temps l'indépendance du pays. Il fut défait en 1744 par Ahmad ibn Saïd al Bu Saïd, gouverneur de Sohar qui fut élu imam en 1749 et parvint de nouveau à unir l'intérieur et la côte. La dynastie développa ses liens avec les possessions africaines et établit une seconde capitale à Zanzibar. Le commerce était florissant, incluant notamment le clou de girofle et la traite des esclaves. Les liens entre les deux régions étaient étroits. On peut encore voir dans l'oasis d'Ibra les ruines des maisons des grandes familles de marchands, où l'on trouvait autrefois des poteries chinoises qui ressortent encore parfois dans les boutiques des antiquaires de Nizwa ou de la capitale.

Beaucoup d'Omanais sont prêts à vous assurer que Sindbad était des leurs. Ce n'est pas assuré, mais on peut sans crainte affirmer qu'il eut en Oman beaucoup d'ancêtres et de descendants !

Serge Cleuziou
Septembre 1999
 
Bibliographie
Dilmoun-Arabie Dilmoun-Arabie
Serge Cleuziou
In L'Arabie et ses mers bordières, tome 1, Itinéraires et voisinages: séminaire de recherche, 1985-1986, sous la direction de J.-F. Salles. Travaux de la maison de l'Orient Méditeranéen numéro 16, pages 27 à 56
De Boccard, Paris, 1988

Pays du Golfe (archéologie) Pays du Golfe (archéologie)
Serge Cleuziou
In Encyclopœdia Universalis
Paris, 1996

Construire et protéger son terroir: les oasis d'Oman à l'age du bronze Construire et protéger son terroir: les oasis d'Oman à l'age du bronze
Serge Cleuziou
In La dynamique des paysages protohistoriques, antiques, médiévaux et modernes, sous la direction de J.Burnouf, J-P Bravard et G.Chouquer, XVIIème rencontres d'histoire et d'Archéologie d'Antibes, ADPCA, 1997, Pages 389-412
Antibes, 1997

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