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Néolithique et chalcolithique anatoliens à Hacilar
Olivier Pelon
Professeur émerite à l'université Lumière-Lyon II
La première phase de l'époque néolithique en Anatolie a été marquée par l'existence du site de Çatal Hüyük dans la plaine de Konya. La seconde ou néolithique récent, un peu plus tardive (5700-5500 avant J.-C.), est surtout représentée sur le plateau central par le site d'Hacilar (prononcer Hadjilar) dans la région des lacs de Pisidie, non loin de la ville moderne de Burdur. Le site, découvert en 1956 par le même J. Mellaart qui fouillera plus tard (1961-1965) Çatal Hüyük, a fait l'objet de quatre campagnes de fouilles de 1957 à 1960. Laissons à Olivier Pelon, professeur d'archéologie du Proche-orient ancien à l'université de Lyon II, le soin de nous présenter ce site d'un exceptionnel intérêt.


Un site plus ancien que Çatal Hüyük, mais à l'habitat plus moderne et élaboré

Contrairement au vaste tertre artificiel qui renferme les douze niveaux d'occupation de Çatal Hüyük sur plus de vingt mètres de hauteur, celui d'Hacilar, qui ne mesure que cent quarante mètres de diamètre et n'a que cinq mètres d'épaisseur de couches, est à peine visible en surface

Le site d'Hacilar offre en premier lieu les restes d'un habitat modeste datant des environs de 7000 avant J.-C. qui n'est pas sans ressembler à celui de Çatal Hüyük. En particulier, les maisons retrouvées n'ont pas de porte et l'on n'y pénétrait, semble-t-il, que par le toit en terrasse. Les habitants n'y faisaient pas encore usage de céramique, une technologie qui ne se développa que par la suite.

Peu avant le milieu du VIe millénaire, après un abandon du site qui semble avoir duré plus de mille ans, et alors que fleurit plus loin vers l'est la culture néolithique de Çatal Hüyük, Hacilar est réoccupé par une population nouvelle dont les traces montrent l'évolution accomplie. L'architecture en particulier, bien qu'encore rudimentaire, a fait des progrès décisifs. Pour la première fois, la pierre est utilisée dans le soubassement des murs, créant ainsi une zone protectrice sous la superstructure traditionnelle en briques crues – procédé de construction encore en pratique actuellement dans les maisons villageoises du plateau.

La maison d'Hacilar reste de type monocellulaire mais, au lieu de la pièce unique à laquelle on n'accède que par le toit, on trouve une pièce plus spacieuse, mesurant jusqu'à cinquante mètres carrés, à laquelle donne accès une porte ouvrant sur une ruelle ou une courette : l'habitat de type troglodytique en usage jusqu'alors a laissé place à un habitat nettement plus moderne et plus élaboré.

Une même impression se dégage de la distribution intérieure. Divers indices montrent qu'il existait un étage auquel conduisait un escalier dont subsistent parfois quelques restes. On rencontre là, sans doute pour la première fois, la division qui deviendra la règle par la suite dans toute l'architecture orientale, entre un rez-de-chaussée consacré à la pièce de séjour et un étage réservé aux chambres, ou éventuellement au stockage des provisions.

Une importante iconographie féminine

Aucun sanctuaire ni aucun lieu de culte n'ont été identifiés dans le secteur fouillé, contrairement aux indications fournies à Çatal Hüyük. Au lieu de pièces ornées de motifs peints ou en relief de caractère symbolique ou rituel, on n'observe que des murs sans décor et des installations à destination purement domestique. Il existe cependant un lien entre les deux sites : la présence de figurines de terre cuite ou crue qui ont dû jouer un rôle dans les pratiques religieuses. À Hacilar, c'est tout un monde de représentations féminines qui a été mis au jour, dont J. Mellaart a pu dire qu'elles figuraient les différents aspects de la population féminine de l'époque vus par les yeux d'un artiste mâle, et qu'il décrit ainsi de façon très suggestive :

« Les jeunes filles, aux traits fins, leur chevelure brune ou noire portée en queue de cheval ou en boucles sur le sommet de la tête, affichant avec coquetterie leurs corps splendides à petits seins, vêtus uniquement d'un caleçon en étoffe de laine ou en peau d'animal ou jouant avec leurs léopards familiers, rapportés par les chasseurs des forêts de pin et de genévrier qui entouraient la vallée. Ailleurs […] les femmes plus âgées, mères ou futures mères, de formes mûres et sans aucun doute nues ou vêtues de tabliers ou de jupes ficelle, leur chevelure nouée en chignon à l'arrière de la tête, comme le voulait leur statut de femme mariée. Ici une jeune femme jouait avec son enfant assis sur sa poitrine ou la tétant ; près de là […] une femme aux cheveux sombres se reposant à l'ombre tandis que son jeune enfant se penche vers elle et murmure dans son oreille, ou les ébats d'un enfant sur le dos de sa mère qui s'accroupit avec difficulté en raison de son évidente grossesse… »

Les motifs choisis ont cependant une valeur symbolique manifeste, sans doute identique à Hacilar et à Çatal Hüyük : un personnage féminin en est le centre, volontiers associé dans les deux cas à un animal, le léopard, qu'on ne peut simplement considérer comme un animal familier. Et si, à Hacilar, les formes féminines sont parfois graciles et sveltes, on a plus souvent des figurations de femmes stéatopyges aux seins lourds qui incarnent une idée de maternité féconde. La nudité même, totale ou partielle, qui est une des constantes de ces représentations est significative du désir de l'artisan de mettre particulièrement en valeur tous les aspects du corps féminin ; le geste – que l'on constate dans plusieurs cas – des mains ramenées sur les seins qu'elles paraissent cacher, bien loin d'être celui de la Vénus pudique (Venus pudica) dont il est pourtant l'archétype, n'est destiné qu'à mieux mettre en évidence cet élément essentiel de la fécondité féminine. Si aucune des figurines d'Hacilar n'atteint à la majesté de la « déesse » aux léopards de Çatal Hüyük représentée en train d'accoucher, il existe cependant une filiation probable entre celle-ci et celles des femmes d'Hacilar associées à un jeune félin.

La période chalcolithique, ou l'art de la céramique porté à son excellence

L'intérêt exceptionnel du site tient encore à la présence bien stratifiée, au-dessus des niveaux néolithiques, de plusieurs phases d'une occupation dite « chalcolithique ». Alors qu'à Çatal Hüyük le tell est a été abandonné à la fin de l'époque néolithique ancienne vers 5700 avant J.-C. et l'habitat transféré sur le tell ouest dont l'exploration est restée embryonnaire, à Hacilar cinq niveaux datés de 5500 à 5000 avant J.-C. ont révélé l'apparition d'une céramique peinte parmi les plus anciennes du Proche-Orient.

La fabrication des vases de terre cuite est un des acquis majeurs de l'époque néolithique, bien que n'apparaissant pas dès son début. Longtemps, les hommes se sont contentés de récipients de pierre, de bois ou de peau animale. La cuisson de l'argile dans un four permettait la production de récipients plus fragiles, mais de toute forme et de toute taille. La surface, plus ou moins polie, restait noire, brun rouge ou brun sombre, en tout cas monochrome. Puis assez progressivement, semble-t-il, on s'est avisé de transférer sur l'extérieur des vases une réplique de la technique et des motifs utilisés pour orner les murs des habitations. Parallèlement, le champ à décorer recevait une coloration claire par l'application d'un lait d'argile ou engobe, permettant aux motifs de mieux se détacher comme sur l'enduit de terre blanchâtre des murs.

À Hacilar est atteinte d'emblée une manière d'excellence : une peinture brillante rouge sombre est appliquée sur un fond blanc crémeux soigneusement poli. Les motifs, très variés, sont pour la plupart non figuratifs et appartiennent à ce que J. Mellaart a dénommé le style « fantastique ». En effet, si on peut reconnaître dans un cas une flèche venant frapper une tête triangulaire de bovin aux cornes recourbées, transposition probable d'une scène de chasse, les autres motifs relèvent d'une imagination débridée où la nature visible semble n'avoir que peu de part. Sur la panse des vases, généralement de petite taille, de larges zones sombres bordent un champ réservé sur lequel se détache un motif asymétrique tracé en traits épais. Le jeu est souvent tel que l'œil n'arrive pas à déterminer si le décor est fait de motifs sombres sur un fond clair ou de motifs clairs sur un fond sombre.

On a parfois rapproché cet art céramique d'Hacilar d'une technique analogue caractéristique du néolithique moyen de la plaine thessalienne en Grèce septentrionale, et spécialement sur le site de Sesklo, non loin de Volos. Si les formes des vases ne sont pas identiques, on constate le même jeu entre les parties sombres en peinture brun rouge et les parties claires en engobe crème poli. La céramique de Sesklo étant légèrement plus récente que celle d'Hacilar, on en déduit avec assez de vraisemblance que la technique anatolienne de peinture et de cuisson a été empruntée par la population thessalienne ou a été apportée en Thessalie par des éléments migratoires.

Il est curieux de constater qu'à Hacilar, le style fantastique a été rapidement remplacé par un style tout différent où les motifs linéaires s'inspirent manifestement de la vannerie : losanges emboîtés, lignes brisées parallèles, zones de chevrons ouvrant alternativement vers la gauche ou vers la droite témoignent, dans la persistance d'une même technique, d'une inspiration nouvelle qui perdurera jusqu'à l'anéantissement de l'habitat, peu avant 5000 avant J.-C.

Et cependant, depuis l'avènement du chalcolithique, le site est solidement fortifié : alors que Çatal Hüyük n'a livré aucune trace d'un renforcement quelconque des habitations, l'habitat chalcolithique d'Hacilar s'entoure d'un épais mur d'enceinte que ne percent que de rares portes. Il finira même par prendre la forme d'une véritable forteresse où l'aspect défensif l'emportera sur l'aspect domestique, pourtant toujours présent. On a l'impression que naît alors sur le plateau anatolien une période d'insécurité, qui se prolongera jusqu'à une date beaucoup plus récente.
Olivier Pelon
Juin 2001
 
Bibliographie
Earliest Civilizations in the Near East Earliest Civilizations in the Near East
J. Mellaart
Thames and Hudson, Londres, 1965

Excavations at Hacilar Excavations at Hacilar
J. Mellaart
Edimbourg, 1970

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