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Naissance et mort du classicisme russe. Pouchkine et le magistère de l'écrivain
Louis Martinez
Ecrivain
Maître de conférence à l’université de Provence

À la somptueuse architecture de Saint-Pétersbourg, va répondre, au XVIIIe siècle, une effervescence littéraire sans précédent en Russie : Lomonossov, Derjavine, Karamzine introduisent les formes littéraires classiques, tandis que la langue slave ecclésiastique se voit supplantée par une langue de culture influencée par l'Europe occidentale. Quant à Pouchkine, il sera reconnu comme le plus grand génie littéraire russe pour avoir su réconcilier la toute-puissance du souverain et le désarroi spirituel du peuple russe dans une vision prophétique, qui expliquera son immense et constante popularité. Pour Louis Martinez ce « magistère de l'écrivain » est une des clefs qui nous permet de mieux comprendre la littérature russe mais aussi l'importance de la culture comme contre-pouvoir face aux idéologies officielles.


Saint-Pétersbourg, capitale artistique

À la fin du XVIIIe, siècle on pourrait croire assuré pour toujours le succès des réformes entreprises par Pierre le Grand. L'armée et la flotte russes sont puissantes et redoutées, leurs principaux ennemis, Suédois ou Turcs, ont été défaits, la Pologne est en partie absorbée, la diplomatie parfaitement efficace, les subdivisions et l'administration bureaucratique du territoire sont achevées, la capitale, Saint-Pétersbourg, s'est couverte de palais et se voit célébrer comme Venise ou Palmyre du Nord, fonctionnaires et militaires ont des uniformes de coupe européenne, les messieurs portent des perruques et les dames de la noblesse des robes à paniers. Les révolutions de palais et les régicides qui ont jalonné le début du siècle ont été oubliés sous le long et glorieux règne de Catherine II.

La langue russe a reçu ses règles du génial Lomonossov (1715 ?-1765), fondateur de l'Université de Moscou, chimiste et physicien d'envergure, poète, philosophe, grammairien, et une littérature classique, conforme aux prescriptions de Boileau, a vu rapidement le jour : Soumarokov (1718-1777) adapte la tragédie cornélienne à l'histoire russe, Fonvizine (1745-1792) écrit sur les ridicules de la moyenne noblesse d'amusantes comédies qui peuvent encore être représentées aujourd'hui. Tragédies, comédies, odes, épopées, épîtres morales et fables sont composées en vers selon des règles empruntées à l'Allemagne voisine, mais parfaitement en accord avec le génie du russe. Rien dans les thèmes abordés ne saurait porter ombrage à la double censure, civile et ecclésiastique, et les satires demeurent prudentes.

Classicisme en littérature, baroque et rococo en architecture. Les premiers portraitistes, formés en Italie, peignent la tsarine et les gens de qualité. Les résidences des seigneurs sont rebâties au goût du jour et le servage approvisionne théâtres, chœurs et ballets privés. Comme ailleurs, la croyance au progrès sous l'égide de la raison et d'une autorité éclairée tient lieu de philosophie. À la fin du règne de Catherine l'arrestation du maçon Novikov (1744-1816) et la condamnation à mort – commuée en déportation – du philosophe Radichtchev (1749-1802), qui avait stigmatisé l'esclavage dans son Itinéraire de Saint-Pétersbourg à Moscou, marque les limites du despotisme éclairé. Comme ces événements n'ont aucun écho officiel, le public lettré n'a qu'à en tirer la leçon et faire comme s'ils n'avaient pas eu lieu. La gloire des armes fournit bien assez de sujets de satisfaction et de matière aux dithyrambes.


Sous le décor, la faille

Ce siècle qui met en scène la grande illusion pétersbourgeoise voit s'accroître et s'aggraver le servage et éclater en 1773 la plus féroce jacquerie de l'histoire russe, la révolte de Pougatchov qui rameute déclassés, serfs, cosaques désabusés, vieux-croyants, allogènes musulmans ou païens exaspérés par des répressions récentes, et met à feu et à sang les confins orientaux de la Russie d'Europe jusqu'en 1775. Les mutins s'en prennent à la fois aux propriétaires terriens et aux représentants des institutions nouvelles, les uns et les autres conçus comme étrangers et haïs comme tels. La haine sociale s'y double donc et s'y renforce d'une xénophobie furieuse. De plus la révolte se coule dans un sillon ouvert un siècle plus tôt par la période des Troubles où un aventurier, suivi de bien d'autres, s'était présenté comme l'héritier légitime du trône. Le cosaque Pougatchov prétend être le tsar Pierre III, qui aurait échappé aux assassins dépêchés par son épouse Catherine.

Cette résurgence d'une maladie de la conscience populaire atteste que les réformes de Pierre n'ont aucunement affecté les masses, qu'elles ont même dangereusement accusé l'écart qui sépare celles-ci des nouvelles élites sociales : noblesse, administration, commandement militaire. Quant au clergé officiel, il est assez généralement tenu en suspicion depuis le schisme du siècle précédent. Son asservissement au pouvoir s'est encore accru depuis la suppression, en 1721, du patriarcat et son remplacement par un Saint-Synode présidé par un fonctionnaire laïc.

La crise de 1773-1775 révèle une faille qui ne sera jamais vraiment comblée et par rapport à laquelle se situeront toutes les prises de position idéologiques du siècle suivant : absorption ou rejet de l'Europe, acceptation ou destruction de l'autocratie, tentative pour concilier les contradictoires, voie réformiste, voie révolutionnaire… Qu'est au juste la Russie ? Sa maladie n'est pas plus douteuse que sa grandeur. Comment la guérir sans l'amoindrir ?

C'est que les réformes de Pierre, si elles ont profité à la fois économiquement et culturellement aux élites, ont aussi profondément ébranlé une société encore archaïque et bouleversé l'ordre symbolique coutumier. Les adeptes ecclésiastiques de Pierre, en particulier l'archevêque de Novgorod, Théophane Prokopovitch (1681-1736), n'ont pas manqué de justifier le bon vouloir du souverain au titre de la loi naturelle – obéissance due aux parents – et de la loi divine qui pose l'autorité comme sacrée. Mais cette idéologie, confirmée et diffusée officiellement, ne pouvait séduire le peuple, profondément heurté par l'adoption de nouveaux usages et par les contraintes brutales auxquelles il était soumis. Beaucoup virent dans Pierre une figure de l'Antéchrist. On ne reconnaissait pas l'image du « tsar orthodoxe » dans un souverain aux joues rasées, qui avait liquidé le cérémonial hiératique de la cour moscovite, et moins encore dans les nombreuses femmes qui lui succédèrent.

La littérature illustrant l'idéologie officielle n'eut guère plus de succès. Personne toutefois ne met encore en doute la grandeur du tsar réformateur. Il faudra attendre Pouchkine et son Cavalier d'airain (1833) pour que la figure du tsar-démiurge soit magnifiée dans son ambiguïté catastrophique.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit. La révolution entreprise par Pierre a certes libéré des énergies dont certaines pouvaient être captées au profit de l'État autocratique, mais en a contrarié ou développé par réaction bien d'autres, qui étaient moins facilement contrôlables. Le tsar ne sut pas mettre fin au conflit religieux qui déchirait la Russie chrétienne ni remédier aux maux du servage, dont la pesanteur s'accrut encore sous ses successeurs. Le désarroi spirituel du peuple, ignorant et toujours défiant envers les institutions ou les manières d'allure étrangère, mais volontiers séduit par les prédications radicales, se trahit dans la multiplication et la prolifération au cours du XVIIIe siècle des sectes religieuses les plus aberrantes, parfois les plus criminelles comme celles des Skakouny où « Sauteurs » qui recouraient au sacrifice humain ou encore des Skoptsy ou castrats volontaires. De cela la littérature ne dira mot jusqu'à la moitié du siècle suivant.

Quant à l'acculturation des élites, elle s'accompagna de l'entrée désordonnée d'influences et de modes intellectuelles ou spirituelles étrangères qui devaient tôt ou tard se heurter à la tradition religieuse du lieu. La modernisation du pays ne saurait pour l'instant être plus qu'un spectacle. On sacrifiera beaucoup aux apparences, parfois somptueuses, de la civilisation. La réalité encore barbare, régie par la force nue, doit être mise entre parenthèses jusqu'à ce qu'elle veuille bien s'assagir sous l'effet d'une discipline patiente.

L'État est trop fort et trop omniprésent pour une société civile encore embryonnaire et beaucoup de ses initiatives auront des effets inattendus. La nécessité de recruter une bureaucratie nombreuse et fortement hiérarchisée entraînera une démocratisation de la société instruite et accroîtra le nombre des sceptiques, des déclassés et des mécontents, sans combler pour autant l'hiatus qui sépare le peuple des élites. Toute une société d'employés modestes se développera qui parasitera l'État sans en partager nécessairement les principes et dont le ressentiment ou les aspirations confuses au changement resteront longtemps bâillonnés.

La volonté parfois inconsciente de se définir à la fois face à un étranger prestigieux auquel on a emprunté son costume, sa science, sa culture, sa philosophie, mais aussi et en même temps face à un frère de sang dont on parle la même langue, mais qu'on redoute ou dont on rougit, est la marque même d'un malaise « identitaire », de nos jours banalisé par le désenclavement du tiers-monde, mais qui fut longtemps l'apanage des Russes, dans la mesure où ils avaient été touchés par l'Europe. Cette interrogation sur l'identité, sur l'appartenance à l'Occident ou à l'Orient, remâchée avec complaisance, sera une donnée permanente de la littérature comme de la pensée politique russe. Elle est au cœur de la querelle entre slavophiles et occidentalistes et à l'origine du mouvement « eurasien » qui devait éclore au début du XXe siècle et s'accommoder de l'expansionnisme soviétique.

Cela dit, la conscience d'une déchirure sociale, la tension permanente entre le paraître et la réalité, le doute maladivement entretenu sur son identité sont pour une bonne part dans le dolorisme, mais aussi dans la génialité propre à la littérature russe. Le « double dédoublement » du regard sur soi – chaque Russe instruit se croyant vu et jugé par un étranger imaginaire et condamné ou haï par un moujik non moins imaginaire –, dédoublement encore accusé par la nécessité de ruser avec la censure est assurément pathologique mais trop évidemment favorable aux analyses psychologiques insolites et aux escapades dans le fantastique. Le dévoilement de ce malaise par l'art correspond à peu près à l'essor de la grande littérature du XIXe siècle, de Pouchkine à Gogol, Dostoïevski et au Biely de Pétersbourg. Pouchkine, lui, a réussi à maîtriser ce qui devait déchirer ses héritiers.


Enfin Pouchkine vint

En littérature, la jointure du XVIIIe et du XIXe siècle ne laissait pourtant rien prévoir des tensions tragiques évoquées plus haut. Elle fut placée sous le signe d'écrivains qui tous enjambent les deux siècles, témoignent d'une culture sans mauvaise conscience et sont encore populaires ou du moins lisibles. Tous trois furent largement pensionnés et décorés par leurs souverains successifs et manifestent une réussite indéniable du despotisme éclairé.

Le poète Gabriel Derjavine (1743-1819), s'il ne ménagea pas les éloges à la grande Catherine, sut s'élever très haut au-dessus des poètes de cour par l'ampleur de son inspiration, la richesse de son verbe, la nouveauté parfois étrange de ses images. Krylov, à peu près contemporain de Chateaubriand (1868-1844), commença par des écrits satiriques imprégnés de malice encyclopédiste, mais doit sa gloire à ses Fables, qui ont fait de lui le La Fontaine des écoliers russes, et qui se distinguent de leur modèle français par un évident recours à la couleur locale, par un sens plus aigu du concret et par une utilisation plus généreuse de mots ou de tournures populaires. Karamzine, enfin, auteur d'une monumentale Histoire de l'État russe, parfaitement conforme à l'idéologie promue par Pierre et au rationalisme optimiste des Lumières. Seul un État fort et centralisé pouvait selon lui tirer la Russie de son arriération. En dehors de sa tâche d'historien, Karamzine, poète original et traducteur, fit connaître en Russie le sentimentalisme et le romantisme naissants, publia lui-même des nouvelles qui eurent un immense succès auprès des demoiselles et des Lettres d'un voyageur russe dont la prose limpide fixa pour longtemps les normes du goût. L'opinion se partagea entre modernistes, partisans de Karamzine, et classiques, adeptes d'un « nationalisme linguistique » qui bannissait la syntaxe et les mots étrangers. Leurs querelles et leurs polémiques prenaient un accent quasiment politique au lendemain de la coûteuse aventure napoléonienne. Encore un trait à noter : dans une civilisation soumise à une censure forte, le débat politique tend à se travestir en querelles esthétiques ou en antagonismes du cirque ou du stade.

Karamzine et ses adeptes témoignent d'un bouleversement lié aux intempéries du moment. À l'influence dominante de la France, désormais discréditée par la révolution et l'aventure napoléonienne, va succéder celle des cultures anglaise et allemande, jusque-là jugées périphériques, désormais prestigieuses pour des raisons politiques, et supposées plus proches du tempérament slave. La première est essentiellement représentée par Sterne, Walter Scott et surtout Byron, objet d'une véritable idolâtrie, autant pour son talent désinvolte que pour son libéralisme d'aristocrate. La seconde l'est par Goethe, Schiller, Hoffmann pour l'ensemble du public lettré et le sera bientôt par Schelling et Hegel pour des cercles plus restreints. Les grands genres inspirés par Boileau tomberont pour toujours dans les oubliettes. L'heure est aux grands poèmes narratifs, aux nouvelles, aux romans historiques ou fantastiques, au roman en vers, à la célébration des révoltés, des désespérés, des damnés, du démon lui-même à l'occasion. Dans tous les cas l'esthétique nouvelle ne repose plus sur la mesure ou le canon, mais sur le sublime, le dépassement de la morale courante, l'exaltation de la volonté poussée jusqu'à ses limites, et se prête par-là même à l'expression symbolique d'aspirations politiques refoulées ou censurées. Pouchkine sacrifiera à l'occasion à la mode romantique sans se départir d'un goût classique qui lui était inné.

L'hagiographie soviétique, qui aime bien affecter des héros éponymes à chaque phase de l'histoire, s'est plu à affirmer que Pouchkine (1799-1837) était le créateur du russe littéraire et le père fondateur de la littérature moderne. Outre Karamzine et Joukovski (1783-1852), tous deux inspirateurs et protecteurs du jeune poète, une pléiade de brillants contemporains atteste que la langue littéraire était déjà formée lorsqu'il produisit ses premières poésies et qu'il doit beaucoup à ses contemporains et à ses prédécesseurs. La primauté de Pouchkine est d'un autre ordre.

Né à Moscou d'un père de vieille noblesse et d'une mère qui descendait d'un Abyssin surnommé le « nègre de Pierre le Grand », également fier de cette double ascendance, Pouchkine fut éduqué au très distingué et tout récent « lycée » de Tsarskoie Selo, tout près du palais construit par Catherine II. Très tôt lié aux milieux poétiques « modernistes », il écrivit très tôt des vers brillants dont certains, par leur impertinence, lui valurent un exil de 1820 à 1826, d'abord à Kichinev, dans la Moldavie depuis peu colonisée, puis à Odessa, puis dans la propriété familiale de Mikhaïlovskoie.

C'est en exil qu'il écrivit le début de son Eugène Onéguine dont le byronisme devait vite s'assagir au contact de la réalité russe et céder la place à une « éducation sentimentale » élégante et nostalgique. C'est en exil encore qu'il écrit la plupart de ses délicieux Contes et son grandiose Boris Godounov, refusé par la censure. En exil qu'il apprend l'échec de l'émeute du 14 décembre 1825 qui vaudra l'emprisonnement de beaucoup de ses amis ou camarades d'études et le compromettra indirectement. En septembre 1826 le tsar le fait mander par un Feldjäger au Kremlin, l'absout et lui promet que ses ouvrages ne subiront plus d'autre censure que la sienne propre.

Cette grâce soudaine est suivie d'autres faveurs : Pouchkine est pensionné comme archiviste et chargé d'écrire une histoire de Pierre le Grand. Son accès aux archives lui permettra de réunir des documents pour son histoire de la révolte de Pougatchov dont il offrira une version romancée dans la Fille du capitaine. Son mariage en 1830 avec une jeune beauté moscovite, Natalie Gontcharov, la naissance d'enfants et le train de vie auquel il est astreint le mettront dans une situation financière difficile et dans une dépendance de plus en plus étroite vis-à-vis de la cour, car la vente de ses livres ne suffit pas à lui assurer une existence décente dans la capitale.

Autre faveur pesante : le tsar le nomme chambellan, ce qui le contraint à figurer à toutes les cérémonies de la cour aux côtés de blancs-becs de bonne famille. Le bruit court que cette nomination n'a pour objet que d'introduire à la cour la ravissante femme de Pouchkine que le tsar convoite. Un officier français au service de la Russie, le baron d'Anthès, courtise insolemment la belle Natalie. Un premier duel entre le mari et le soupirant est écarté, on croit prudent de marier d'Anthès à une sœur de Natalie, ce qui lui donne un prétexte pour fréquenter la maison du poète. Des lettres anonymes insultantes émanant sans doute de milieux proches du pouvoir exaspèrent Pouchkine qui riposte par un défi interdisant toute conciliation.

Le duel a lieu en janvier 1837. Le poète, blessé au ventre, meurt après deux jours d'une horrible agonie, protestant de son attachement au tsar, si l'on en croit le bon Joukovski. Les consignes de silence et les contrordres qui entourent ses funérailles, le départ nocturne de son corps pour une lointaine sépulture donnèrent à son enterrement une coloration subversive dont la légende s'empara. La mort renvoya Pouchkine vers le libéralisme de sa prime jeunesse et en fit, pour une opinion réduite par la censure aux soupçons et aux insinuations, le coryphée d'une série de martyrs de la liberté. Sans doute à tort, mais c'est ainsi.

À la fois enjoué et grave, voire mélancolique, extrêmement superstitieux, mais capable des raisonnements les plus lucides, également doué pour le lyrisme fluide et pour les grands accords majestueux, auteur d'essais dramatiques qui défient la scène par leur densité, poète incomparable, mais aussi nouvelliste génial, comme sa Dame de pique en témoigne, historien et conteur, ami de beaucoup des jeunes conjurés de décembre 1825, mais protégé jusqu'à sa mort par des gens bien en cour, persiflant Alexandre Ier, mais loyal en toute bonne foi à son successeur Nicolas Ier, Pouchkine offre dans son œuvre et dans sa vie un lieu miraculeux où se rejoignent et semblent s'émousser les convictions les plus contradictoires.

Qu'il ait été révéré à la fois de Dostoïevski et de l'académisme soviétique est en soi révélateur. Divinité tutélaire du monde scolaire, résumant à lui seul ce que dans d'autres pays se partagent plusieurs écrivains étalés sur des siècles, à la fois classique et romantique, essentiellement russe, mais portant en lui la quintessence de la culture occidentale, il est l'objet d'un culte à peu près unanime sur lequel nous n'insisterions pas tant si sa signification sociale et historique ne s'enracinait pas à la jointure du politique et du religieux.

Libertin, frondeur et agnostique dans sa jeunesse, auteur d'épigrammes cinglantes contre le tsar Alexandre et d'un poème blasphématoire sur l'Annonciation, Pouchkine finit par accepter l'ordre autocratique et se résigner à la religion ancestrale. À peu de mois de sa mort tragique, il en fait l'aveu – en français – à son ami Tchaadaiev, auteur d'une Lettre philosophique également rédigée en français, déplorant la « nullité » historique de la Russie : « Il faut bien avouer que notre existence sociale est une triste chose. Que cette absence d'opinion publique, cette indifférence pour tout ce qui est devoir, justice et vérité, ce mépris cynique pour la pensée et la dignité de l'homme, sont une chose vraiment désolante. Vous avez bien fait de le dire tout haut… » Quelques lignes plus haut il avait pris soin de préciser : « Quoique personnellement attaché de cœur à l'empereur, je suis loin d'admirer tout ce que je vois autour de moi ; comme homme de lettres, je suis aigri ; comme homme à préjugés, je suis froissé – mais je vous jure sur mon honneur que pour rien au monde je n'aurais voulu changer de patrie, ni avoir d'autre histoire que celle de nos ancêtres, telle que Dieu nous l'a donnée. »

Il est difficile de formuler plus stoïquement l'acceptation du destin national et de dépasser plus énergiquement le rabâchage identitaire. Loin de le déchirer, l'hybridité culturelle de la Russie est pour lui une richesse. Ce qui, chez d'autres, aurait pu passer pour un misérable reniement, reçut l'aval de son génie et la consécration d'une mort tragique en pleine maturité : le duel qui mit fin à ses jours fit de lui un personnage mythique.


Le magistère de l'écrivain

Dans tous les cas, le poète inaugura une tradition : face à un souverain tout-puissant, qui est maître à la fois des hommes et des événements, dans la mesure où il peut à sa guise disposer des premiers et nier ces derniers ou les passer sous silence – le « trou de mémoire » n'étant pas une innovation proprement soviétique – et devant une carence ou une perversion de l'autorité religieuse, c'est le poète ou, plus largement l'écrivain, qui assume la fonction prophétique et éclaire le peuple égaré par l'absence ou la trahison de ses bergers.

Cette fonction transcendante du poète, Pouchkine l'a formulée clairement dans son Monument, court poème testamentaire où, se référant à Horace, il se promet comme lui une immortalité inaltérable, aussi longtemps qu'il y aura un seul poète sur terre. Sa gloire sera proclamée par tous les peuples de l'immense Russie, parce qu'il a « chanté la liberté en un siècle cruel et su plaider pour les vaincus ». C'est dans le monologue de son moine chroniqueur Pimène, à la fois narrateur et cause involontaire des événements qui déclenchent la tragédie de Boris Godounov et surtout dans le Cavalier d'airain, posthume et longtemps altéré par la censure, qu'il exprime magnifiquement le rôle du poète.

Glorifiant dans Saint-Pétersbourg le prodige né de la volonté de Pierre le Grand, il dévoile le revers monstrueux de l'acte fondateur d'une ville exposée aux inondations catastrophiques de la Néva. Son héros Eugène, désespéré par la disparition sous les eaux de sa bien-aimée, passe par une nuit d'automne devant la statue de Pierre le Grand érigée par Catherine. Une illumination lui fait découvrir dans le tsar fondateur de la ville l'idole maléfique coupable de son malheur. Il la menace du poing et, saisi de terreur, prend la fuite. Le malheureux se croit poursuivi par le galop de la statue de bronze et sombre dans la folie. Son cadavre, plus tard découvert au bord du fleuve, sera enterré par charité comme celui d'un soldat tombé dans un vain combat.

Ce que l'histoire oppose nécessairement et implacablement : la volonté toute-puissante et finalement féconde du souverain et le désarroi et la misère des petits, ne trouve de conciliation que dans l'art qui en rend compte. Le vrai souverain de la ville n'est en définitive ni le tsar redoutable ni le révolté écrasé par un fantasme et réduit à la démence, c'est le poète qui rend justice aux ennemis irréconciliables et donne un sens à ce que l'histoire nous offre sous la forme d'un chaos. Sans employer le mot, Pouchkine désigne ainsi le champ où s'opéreront le magistère du poète et le dépassement du politique et du religieux : c'est ce qu'on nommera bientôt la culture, bien entendu indépendante des institutions, qui absorbera en elle les énergies et la capacité de sublimation que la politique, réduite à l'administration des sujets, et la religion, en partie discréditée, ne sauraient satisfaire.

On peut comprendre ainsi le culte quasiment religieux rendu à Pouchkine, l'ambition de tant d'écrivains russes de s'ériger en arbitres spirituels et l'importance que la culture a acquise dans une société dont la religion traditionnelle avait été ébranlée par la modernité et dans laquelle un régime autoritaire laissait peu de place à la revendication politique. À ce primat croissant de la culture devait correspondre la formation progressive, à partir du milieu du XIXe siècle, de ce milieu qui se définissait par ses lectures et ses impératifs moraux plus que par son origine sociale ou ses activités professionnelles, boudait ouvertement les institutions officielles et qui se désignait du nom d'« intelligentsia ».

Ce magistère de l'écrivain sera assuré successivement par des auteurs aussi différents que Gogol, analyste impitoyable de l'imposture et du mensonge dans son Révisor et ses Âmes mortes, que par Dostoïevski, pourfendeur des vices inhérents à toute organisation révolutionnaire dans les Démons et défenseur de la tradition orthodoxe et monarchique dans son Journal d'un écrivain, par Tolstoï dans ses écrits moralisants et ses anathèmes lancés contre l'ordre établi. L'avènement d'un nouveau régime et la reconstruction d'un État non moins puissant que celui de Pierre et comme lui soutenu par une idéologie obligatoire rendra encore plus claire la fonction compensatoire de la culture et le crédit accordé par la partie la plus éclairée et la plus muette de la société aux ouvrages circulant sous le manteau et à toute manifestation – concerts, expositions, enterrement d'écrivains censurés ou persécutés, voire de chansonniers comme Vyssotski – se déroulant hors des cadres officiels. Il est significatif que la plupart des œuvres qui ont survécu de la période soviétique soient des écrits soit ambigus, comme ceux de Pasternak, soit longtemps clandestins, comme les vers de Mandelstam, le Docteur Jivago du même Pasternak, Le Maître et Marguerite de Boulgakov, Tchevengour de Platonov ou L'Archipel du Goulag de Soljenitsyne.

Toute l'histoire de la littérature russe ne se borne par à l'essor de ce magistère de l'écrivain, attesté ailleurs qu'en Russie sous une forme plus atténuée, mais on ne saurait se passer de cette clef pour comprendre non seulement la littérature russe elle-même, mais les déchirures ou les carences sur lesquelles elle a crû et qui marquent jusqu'à ce jour la vie russe.

Louis Martinez
Février 2003
 
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