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Naissance et affirmation du royaume du Portugal, 1139-1640
Joseph Pérez
Professeur émérite à l’université de Bordeaux III
Ancien directeur de la Casa Velázquez

L'invasion musulmane de 711 a mis fin à l'unité politique de la péninsule Ibérique. Ce qu'on appelle la Reconquête est l'œuvre de chrétiens divisés qui se regroupent peu à peu en communautés politiques autonomes : le royaume des Asturies – première esquisse de ce qui deviendra le royaume de Léon, puis le royaume de Castille et Léon – le royaume de Navarre, le royaume d'Aragon, les comtés catalans… L'une des conséquences de cette situation a été la formation, à l'ouest de la péninsule, d'un royaume indépendant : le Portugal. Joseph Pérez montre ici comment le tout jeune royaume du Portugal, tout en se préservant des ambitions de sa puissante voisine, la Castille, partit à la conquête des terres lointaines, de l'Afrique aux Indes et de la Chine au Brésil.

La Castille, une voisine menaçante

Alphonse VI, roi de Castille, avait épousé une fille du duc Robert de Bourgogne. En 1097, il marie ses propres filles à des croisés bourguignons. L'un de ceux-ci, Henri de Lorraine, reçoit en dot le territoire situé au sud de la Galice, entre le Miño et le Tage, c'est-à-dire les régions de Braga, Porto, Coïmbre et Viseo, avec le titre de comte de Porto, Portucalense. Il rêve de devenir le seul maître du pays mais il meurt sans avoir pu réaliser son ambition. Sa veuve reprend le projet et encourage dans cette voie son fils et héritier, Alphonse-Henri. En 1139, ce dernier se proclame roi et en 1143, la Castille reconnaît le fait accompli. Une nouvelle nation est née qui ne cessera plus de revendiquer sa personnalité.

Le Portugal est le plus petit des États chrétiens issus de la Reconquête ; il est aussi le premier à réaliser son unité nationale. Le nouveau royaume reconquiert Lisbonne en 1147 et au début du XIIIe siècle, il annexe tout le territoire compris entre le Tage et l'Algarve. Dès 1238, il atteint ses frontières définitives. Pour préserver son indépendance, que pourrait menacer la Castille voisine, le Portugal se tourne en 1373 vers l'Angleterre ; l'alliance anglaise sera désormais une constante de la diplomatie portugaise.

En 1383, le dernier souverain de la dynastie bourguignonne, Ferdinand, meurt sans héritier mâle. La couronne revient alors à sa fille Beatriz, épouse du roi de Castille Jean Ier, ce qui inquiète certains secteurs de la société portugaise. Jean Ier envahit le Portugal pour prendre possession du trône au nom de sa femme mais il est battu à Aljubarrota, le 14 août 1385, par les troupes du maître de l'ordre militaire d'Avis qui se fait proclamer roi sous le nom de Jean Ier. La crise des années 1383-1385, à la fois dynastique, sociale et nationale, voit s'affronter d'une part les nobles, plutôt favorables à la Castille, et d'autre part les bourgeois et le menu peuple. L'affaire laissera des traces ; la paix n'est signée qu'en 1411.

Cette crise témoigne de la volonté du Portugal de préserver son indépendance vis-à-vis de la Castille voisine mais elle a fait des victimes, notamment la noblesse traditionnelle qui avait soutenu le prétendant castillan ; le nouveau pouvoir confisque des terres qui lui appartenaient pour récompenser ses propres partisans.

L'aventure maritime

La nouvelle dynastie et la nouvelle classe dirigeante, plus entreprenante que l'ancienne, orientent le Portugal vers l'outre-mer. C'est le point de départ d'une expansion extraordinaire pour ce pays qui, à l'époque, compte moins d'un million d'habitants. Depuis longtemps, des négociants venaient acheter au Maroc des céréales ; l'or, que des caravanes acheminent depuis le Soudan, les attire de plus en plus, ainsi que les épices que l'Europe se procurait par une série d'intermédiaires. Les Portugais conçoivent le projet d'aller chercher les épices directement sur les lieux de production, dans l'Asie du Sud-Est. C'est cette perspective qui inspire leur progression dans l'Atlantique Sud ; il s'agit de contourner l'Afrique pour établir une liaison directe avec l'Inde et avec la Chine.

À ces motivations d'ordre économique s'ajoutent des préoccupations politiques, voire spirituelles : le désir de poursuivre, au-delà du détroit, la lutte contre l'islam. Ceuta est occupée en 1415, mais le Maroc n'est pas une proie facile. Le Portugal finit par y renoncer après la désastreuse expédition montée contre Tanger en 1437.

Sous le règne d'Alphonse V (1438-1481), les Portugais se lancent alors dans une entreprise ambitieuse : la conquête des îles à sucre de l'Atlantique Sud, Madère (1423-1425), les Açores (1427-1450), les îles du Cap-Vert (1457), les Canaries, où les Castillans leur disputent le terrain. En même temps, ils progressent le long des côtes d'Afrique : en 1434, ils atteignent le cap Bojador ; dix ans plus tard, ils arrivent à l'embouchure du Sénégal et à ce qui va devenir le Rio de oro, la « rivière de l'or », et en Guinée ; ils en ramènent de l'or et des esclaves ; la fondation, en 1471, de la factorerie de São Jorge de Mina couronne ces efforts.

De l'exploration à l'exploitation

Un homme symbolise l'entreprise africaine des Portugais : Henri le Navigateur, troisième fils de Jean Ier, qui met sa fortune et son influence au service des explorations et du commerce. À la fois chevalier, savant et marchand, il s'installe à Lagos, au sud du Portugal, construit une flotte, recrute des marins, des pilotes, des cartographes, des mathématiciens. Le cap Saint-Vincent devient le laboratoire où se prépare l'expansion coloniale. Au milieu du XVe siècle, le Portugal paraît bien engagé dans ce qui relève désormais non plus de l'exploration mais de l'exploitation de l'Afrique noire. Il n'y a du reste qu'un seul mot en portugais – explorar – pour désigner deux opérations qui d'ordinaire sont successives et qui, ici, sont presque simultanées. Sous Jean II (1481-1495), le « Prince parfait », Bartolomé Dias double, en 1487-1488, le cap des Tempêtes, rebaptisé « cap de Bonne-Espérance ». Sous les règnes de Manuel Ier « le Fortuné » (1495-1521) et de Jean III (1521-1557) se poursuit méthodiquement l'exploitation des établissements fondés dans l'Inde et en Extrême-Orient. En 1506, Alphonse de Albuquerque prend possession d'Ormuz. En 1510, Goa devient la capitale de l'Empire des Indes. En 1511, l'occupation de Malacca ouvre la route des îles des épices aux caravelles ; en 1557, les Portugais s'installent en Chine, à Macao, puis au Japon.

Alliances matrimoniales et succession au trône de Castille

Cependant, les États chrétiens de la péninsule Ibérique, même s'ils sont soucieux de préserver leur personnalité, n'en ont pas moins le sentiment d'appartenir à une même famille et à une même aire culturelle ; ils aspirent à retrouver l'unité perdue en 711 ; ils envisagent d'y arriver par des alliances matrimoniales entre les souverains des royaumes les plus importants : le Portugal, la Castille, l'Aragon. En 1428, le roi Duarte épouse Éléonore, fille de Ferdinand d'Aragon, tandis que d'autres infantes s'unissent à des princes castillans. C'est dire qu'en dépit des rivalités historiques les familles régnantes ne perdent pas l'espoir de réaliser l'unité dynastique d'au moins une partie de la péninsule.

Par sa position centrale, la Castille est en mesure de peser sur le destin de toute la péninsule, selon qu'elle penchera vers l'un ou l'autre des deux autres États. C'est pourquoi, au milieu du XVe siècle, le mariage de l'héritière présomptive, la princesse Isabelle, représente un enjeu politique capital. L'alliance portugaise avait les préférences du roi de Castille, Henri IV, qui envisageait de marier sa demi-sœur Isabelle au roi de Portugal. De son côté, le roi d'Aragon, Jean II, lui-même d'origine castillane, présentait la candidature de son fils et successeur, le prince Ferdinand. Isabelle choisit l'Aragon et Ferdinand, probablement parce que c'est pour elle le meilleur moyen d'arriver au pouvoir : en effet, Isabelle a une rivale pour la succession au trône de Castille, la princesse Jeanne, fille du roi Henri IV, dont la légitimité est contestée : certains la considèrent comme bâtarde.

Le parti portugais, très puissant en Castille, joue en faveur de Jeanne. Pour éliminer sa rivale, Isabelle épouse donc l'héritier d'Aragon et, à la mort du roi de Castille en décembre 1474, elle se proclame « reine et propriétaire » du royaume. Le Portugal refuse le fait accompli ; il décide de recourir à la force pour retourner la situation. Son roi, Alphonse, prend fait et cause pour sa nièce, la princesse Jeanne ; il l'épouse le 29 mai 1475 et, au même moment, envahit la Castille. La guerre tourne en faveur des futurs Rois Catholiques, Ferdinand et Isabelle. Le Portugal n'insiste pas et en septembre 1479, signe la paix à Alcaçovas.

On revient aux alliances matrimoniales pour ménager l'avenir et pour préserver les chances d'une future réunion de toute la péninsule sous un même sceptre. L'infante Isabelle, fille aînée des Rois Catholiques, est promise à l'héritier du Portugal, Alphonse. Le mariage est célébré en 1490, mais Alphonse meurt l'année suivante. Son père Jean II avait épousé une autre infante castillane, Isabelle ; il disparaît en 1495. Son successeur, Manuel Ier le Fortuné, épouse en 1497 sa veuve qui à cette époque est héritière de Castille ; l'enfant né de cette union, Michel, est reconnu comme héritier des trois couronnes de Castille, d'Aragon et de Portugal, mais ce prince ne vit que deux ans ; il meurt prématurément en 1500. Cette série de malheurs ne décourage pas les familles régnantes. Manuel Ier se remarie aussitôt avec une autre fille des Rois Catholiques, l'infante Marie, dont la fille Isabelle deviendra, en 1526, la femme de l'empereur Charles-Quint et sera la mère du futur Philippe II d'Espagne.


Philippe II d'Espagne, Philippe Ier du Portugal

Devenu roi, celui-ci recueille les fruits de la politique matrimoniale antérieure. En 1578, le roi Sébastien de Portugal, qui s'était mis en tête de conquérir le Maroc, subit une défaite cuisante à Alcazarquivir où il trouve la mort, le 4 août 1578. Comme il n'a pas de descendant, son oncle, le vieux cardinal-infant Henri, lui succède mais il n'a pas d'enfant ; on sait déjà que le trône de Portugal sera bientôt vacant et des candidatures se manifestent. Les titres de Philippe II paraissent sérieux puisqu'il est, par sa mère, petit-fils en ligne directe du roi Emmanuel. À l'exception du haut clergé et d'une partie de la noblesse, le peuple portugais, dans sa majorité, refuse de s'incliner. Philippe II, fort de son bon droit, persiste et quand le cardinal-infant meurt, le 31 janvier 1580, il décide de forcer le destin. L'armée du duc d'Albe écrase les opposants. En avril 1581, les Cortès portugaises, réunies à Tomar, reconnaissent Philippe II qui, le 27 juillet, fait son entrée solennelle à Lisbonne.

Philippe II s'était fait proclamer roi de Portugal sous le nom de Philippe Ier. En quittant le pays, en février 1583, il confie le pouvoir, en qualité de vice-roi, à son neveu, le cardinal-archiduc Albert d'Autriche, assisté de conseillers portugais. Les formes sont respectées : ce n'est pas une annexion ; le Portugal conserve son autonomie et ses institutions, mais son sort est désormais lié à celui de la monarchie catholique. Beaucoup de Portugais ne s'y résignent pas. Les choses se gâtent sous les règnes de Philippe III et de Philippe IV de Castille : des Castillans reçoivent des charges au Portugal.

Le coup d'État de 1640 et l'indépendance

De plus, Anglais et Hollandais menacent l'empire colonial : le Portugal, éliminé presque totalement de l'Inde, de l'Insulinde, bientôt de la Chine et du Japon, consacre tous ses efforts à la mise en valeur du Brésil qui devient, à partir de 1570, un grand producteur de sucre ; mais au Brésil aussi les ennemis de l'Espagne menacent les intérêts portugais : les Hollandais s'y implantent, s'établissent au Pernambouc et fondent Recife. C'est pourquoi les négociants souhaitent se désolidariser de l'Espagne de façon à sauver ce qui peut l'être encore. Les demandes fiscales pour soutenir l'effort de guerre et les projets du premier ministre espagnol, Olivarès, en vue de rendre plus homogène la monarchie, achèvent de mécontenter une partie des élites portugaises. Olivarès, en effet, aurait voulu introduire des réformes dans les douanes, la fiscalité, le recrutement des magistrats, ce qui provoque des résistances. L'émeute antifiscale d'Evora (1637) prélude aux événements de 1640. Cette année-là, la révolte des Catalans encourage les Portugais à secouer eux aussi la tutelle de la Castille. En décembre 1640, une conspiration des nobles porte au pouvoir le duc de Bragance qui devient roi sous le nom de Jean IV. Ses partisans prennent soin de justifier le coup d'État : selon eux, il ne s'agit pas de se rebeller contre une autorité légitime mais de restaurer une légitimité bafouée en 1580, quand Philippe II de Castille avait usurpé une couronne qui revenait de droit à la maison de Bragance. Jean IV prend la précaution de signer une trêve avec les Hollandais, puis d'obtenir l'appui de l'Angleterre et de la France. Cela lui permet de résister aux attaques de l'Espagne qui, en 1659, tente de reconquérir le Portugal. Les troupes espagnoles sont écrasées militairement en 1665. En 1668, au traité de Madrid, l'Espagne doit s'incliner et reconnaître l'indépendance du Portugal.

Joseph Pérez
Octobre 2002
 
Bibliographie
Histoire du Portugal Histoire du Portugal
Jean-François Labourdette
Fayard, Paris, 2000

Histoire de l'Espagne et du Portugal Histoire de l'Espagne et du Portugal
W. C. Atkinson
Payot, 1995

Histoire du Portugal Histoire du Portugal
Robert Durand
Nations D'Europe
Hatier, Paris, 1983

Le Portugal de 1780 à 1802 Le Portugal de 1780 à 1802
Jean-François Labourdette
SEDES, Paris, 1995

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