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Naissance et affirmation de la Castille (882-1474)
Joseph Pérez
Professeur émérite à l’université de Bordeaux III
Ancien directeur de la Casa Velázquez

Le comté de Castille fit d'abord partie du royaume de Léon avant de devenir, vers 951, un État pratiquement indépendant que sa chevalerie, immortalisée par la figure du Cid, n'aura de cesse de défendre pendant plus de deux siècles contre les Maures. Annexée au royaume de Dom Sanche III, qui la donna à son fils Ferdinand Ier, la Castille prit alors le nom de royaume de Castille. Le XIIe et le XIIIe siècles voient le pouvoir royal s'opposer à une oligarchie nobiliaire avant qu'Isabelle de Castille, qui épouse Ferdinand d'Aragon en 1479, ne restaure l'autorité de l'État et fasse de la Castille une des premières puissances d'Europe. Joseph Pérez auteur d'une Histoire de l'Espagne (Fayard, 1996), retrace ici l'histoire de la Castille avant l'avènement des Rois Catholiques.

Une société libre et ouverte

La Reconquête, c'est-à-dire l'effort pour refaire de l'Espagne une terre chrétienne, a été l'œuvre de groupes divisés, retranchés dans les Asturies, dans le Pays basque et dans les Pyrénées. C'est ainsi que se constitue notamment le royaume des Asturies qui bientôt installe sa capitale à Léon. À la même époque débute l'ascension de la région qu'on commence à appeler la Castille, peut-être à cause des nombreuses forteresses, les castillos, qu'on y bâtit. Burgos, fondée en 882, devient le centre de ce territoire au contact contesté entre maures et chrétiens. Pour attirer les colons, on leur offre des avantages, des fueros : ils seront libres et on leur donne la terre à condition qu'ils la mettent en valeur et qu'ils la défendent contre les maures. La Castille est un îlot d'hommes libres dans une Europe féodale soumise au servage. Les villes qu'on y fonde s'administrent elles-mêmes ; les décisions concernant la vie municipale sont prises au cours d'assemblées générales qui réunissent l'ensemble de la population, les concejos abiertos. Cette société libre est aussi une société ouverte ; les hommes n'y sont pas une fois pour toutes enfermés dans des castes ou des classes. Bien entendu, il existe en Castille une hiérarchie sociale : au sommet se trouvent ceux que l'on appelle les ricos hombres, la haute noblesse ; vient ensuite la petite noblesse des infanzones, ceux qu'on appellera plus tard les hidalgos ; et enfin le tiers état, les roturiers.

Mais ici rien n'est figé : il est possible de sortir de sa condition, de devenir un rico hombre quand on est simple hidalgo ou hidalgo si l'on est paysan. C'est ce que montre une institution étonnante, la caballeros villanos ou chevalerie populaire, formée de paysans suffisamment riches pour entretenir un cheval de combat et des armes. Il y a une autre façon de devenir chevalier : c'est de prendre un cheval à l'ennemi au cours d'une bataille. Le cas revient fréquemment dans le Poème du Cid, la première épopée de la littérature espagnole qui raconte comment les vainqueurs se partagent le butin après la victoire ; alors ceux qui combattaient à pied, la piétaille, deviennent chevaliers. L'aventure personnelle du Cid illustre ce qu'est la Castille de la fin du XIe siècle. Au départ, le Cid n'est qu'un gentilhomme situé au dernier degré de l'échelle nobiliaire, un infanzón ; à la fin du poème, il est au faîte des honneurs : « Aujourd'hui les rois d'Espagne sont ses parents ».

Une force politique prépondérante face aux invasions almoravides puis almohades

Les seigneurs qui résident en Castille partagent l'existence précaire de leurs subordonnés. Une étroite solidarité unit les uns et les autres. Cette société exposée à la menace permanente de la guerre, qui se sent plus ou moins abandonnée par un pouvoir royal lointain, cette société libre, sans grands seigneurs féodaux et sans serfs attachés à la glèbe, finit par prendre conscience de sa personnalité. Fernán González, comte depuis 932, donne à la Castille une indépendance de fait. Le comté passe ensuite sous l'autorité du roi de Navarre, Sanche, qui le transforme en royaume pour son fils Ferdinand. Celui-ci ajoute à son titre, en 1037, celui de roi de Léon. La Castille est maintenant la force politique prépondérante de l'Espagne chrétienne. En 1085, la prise de Tolède témoigne de cette vitalité. La moitié nord de la péninsule est reconquise, mais de nouvelles invasions venues d'Afrique menacent de tout remettre en cause. Ce sont d'abord les Almoravides qui débarquent en 1086 et qui, en 1108, écrasent les Castillans à Uclés. Les Almohades prennent le relais. L'Espagne chrétienne se ressaisit. En 1212, le roi de Castille Alphonse VIII écrase les Almohades lors de la bataille des Navas de Tolosa qui lui livre la vallée du Guadalquivir ; en moins de trente ans, la basse Andalousie est reconquise.

Burgos, Ségovie et Tolède

Les souverains considéraient leurs États comme des biens patrimoniaux dont ils pouvaient disposer librement. C'est pourquoi le royaume de Léon et le royaume de Castille avaient été tantôt séparés, tantôt réunis sous un même sceptre. C'est seulement en 1230 que devient définitive l'union de la Castille et du Léon. Deux grands règnes, ceux d'Alphonse X le Sage (1252-1284) et d'Alphonse XI (1312-1350), achèvent de faire de la Castille une grande puissance. L'économie se développe autour de l'élevage et de l'exportation des matières premières. Les moutons merinos fournissent une laine abondante et de qualité qui constitue le principal article d'exportation. C'est le point de départ de la richesse économique du royaume. Située sur la partie méridionale du chemin de Saint-Jacques, la ville de Burgos affirme sa vocation commerciale ; la région a peu de ressources naturelles ; Burgos se tourne donc vers le négoce pour faire venir de l'extérieur les produits qui manquent et les redistribuer. Sa position géographique s'y prête : Burgos est située à mi-chemin entre le plateau castillan où abondent les troupeaux de la Mesta et les ports du littoral cantabrique et du Pays basque qui commencent à se développer à la même époque. En 1281, Alphonse X octroie sa protection aux marchands de Burgos et leur donne des privilèges. Ceux-ci forment un groupe aristocratique qui prend la direction de la cité et qui envoie des agents dans les principales places d'Europe en France, en Angleterre, dans les Flandres.

La Castille possède, au sud, une seconde façade maritime qui prend son essor au XIIIe siècle. Là, c'est la pêche que l'on pratique avec succès ainsi que le commerce avec l'Afrique, l'Italie et l'Europe du nord. Situés au carrefour des routes de l'Atlantique et de la Méditerranée, les ports de cette région constituent des escales entre l'Italie et l'Europe du nord. Des Italiens s'y installent. Ils apportent un esprit nouveau et des techniques – le crédit, la lettre de change… – qui font de Séville, deux siècles avant la découverte de l'Amérique, une place commerciale et financière de premier ordre. Entre les deux façades maritimes, celle du nord et celle du sud, s'étendent les vastes domaines de la Castille intérieure. De part et d'autre de la sierra de Guadarrama, Ségovie et Tolède font figure de centres de redistribution, l'un en direction de Burgos et des ports du Cantabrique, l'autre vers l'Andalousie. On a ainsi un axe nord-sud qui va de Bilbao à Séville en passant par Burgos, Ségovie et Tolède et qui commande toute l'activité de la couronne de Castille.

Les Cortès

C'est sous le règne d'Alphonse X Le Sage (1252-1284) que prennent forme les institutions politiques. Les Cortès comprennent des représentants du clergé, de la noblesse et des municipalités. Le roi s'efforce d'obtenir leur accord sur les décisions qu'il juge les plus importantes sans qu'il faille en conclure que ces assemblées partageaient avec lui le pouvoir législatif. Sous prétexte de mettre un terme aux conflits auxquels donnaient lieu les assemblées générales d'antan, la réforme municipale d'Alphonse XI (1312-1350) confie le pouvoir à des oligarchies ; les villes seront désormais régies par un corps restreint d'échevins, les regidores, d'abord nommés par le roi, mais qui recevront bientôt le privilège de transmettre leur charge à leurs enfants.

Alphonse XI meurt en 1350. Son fils Pierre 1er le Cruel lui succède, mais son autorité est contestée. Le conflit dégénère en guerre civile en 1366. Les opposants se regroupent autour du comte de Trastamare, Henri, fils bâtard d'Alphonse XI. En 1367, les Cortès de Burgos déclarent que Pierre le Cruel se conduit en tyran et reconnaissent son demi-frère Henri comme souverain légitime. Le sort de la guerre se joue à Montiel, en mars 1369. Pierre le Cruel est poignardé par son demi-frère. Cet assassinat fait d'Henri II le maître de la Castille. La tâche du premier des Trastamares a été de reconstituer la noblesse sur de nouvelles bases, en aliénant une partie du patrimoine royal pour récompenser ses partisans, en déléguant des pouvoirs et en créant des offices qui, à leur tour, procurent des revenus à leurs titulaires. C'est alors qu'apparaissent les familles appelées à remplir les annales de l'Espagne moderne et aussi les grandes maisons nobiliaires : les duchés ou les comtés de l'Infantado, de Nájera, de Frías, d'Arcos, d'Albe, de Fuensalida…

Le pouvoir royal face à l'oligarchie nobiliaire

Ces transformations sociales s'accompagnent d'une évolution politique qu'Alphonse X avait amorcée et que les premiers Trastamares – Henri II (1369-1379), Jean 1er (1379-1390) et Henri III (1390-1406) – poursuivent systématiquement. L'objectif est de renforcer le pouvoir royal. La tendance à concentrer les pouvoirs au sommet se fait au détriment des corps intermédiaires, notamment des Cortès qu'on réunit le moins souvent possible et qui sont de moins en moins représentatives ; la noblesse et le clergé ne s'y font plus représenter et préfèrent traiter directement de leurs problèmes avec le souverain, ce qui ne va pas sans risques ; les deux groupes, surtout le premier, guettent le moindre signe de faiblesse chez le souverain pour lui arracher concessions et prérogatives nouvelles.

L'histoire de la Castille sous les règnes de Jean II (1406-1454) et d'Henri IV (1454-1474) est occupée par le conflit entre une oligarchie nobiliaire restreinte et des souverains sans grande personnalité. Les nobles ne remettent pas en cause l'institution monarchique ; ce qu'ils souhaitent, c'est partager le pouvoir avec elle ou la mettre sous tutelle. Les circonstances favorisent ces visées. Henri III meurt en 1406. Son fils et successeur, Jean II, est à peine âgé d'un an. Son oncle Ferdinand exerce la régence. Quand il devient roi d'Aragon, en 1412, il continue à s'intéresser de près aux affaires de Castille et ses fils – les infants d'Aragon – sont les véritables maîtres du royaume, même après que Jean II ait été déclaré majeur, en 1419. Cette mainmise inquiète la noblesse qui trouve en Álvaro de Luna un chef de file intelligent et efficace. En 1420, Álvaro de Luna « libère » le roi, entendons qu'il devient son homme de confiance. Alors commence un jeu à trois partenaires : le favori, les infants d'Aragon et les nobles. La partie se déroule en trois temps :

Tout d'abord, Álvaro de Luna s'allie d'abord aux nobles contre les infants d'Aragon qui doivent quitter le pays (1420-1430). Dans un deuxième temps, Álvaro de Luna entreprend alors de rétablir l'autorité du roi. Les nobles l'accusent de nourrir des ambitions personnelles et se retournent contre lui, en 1437. En mai 1445, Álvaro de Luna écrase ses adversaires. Enfin, Álvaro de Luna, au sommet de sa puissance, croit faire preuve de sens politique en composant avec les nobles et en leur distribuant terres et titres. La manœuvre échoue. Les nobles, bien loin de désarmer, mettent de leur côté l'héritier du trône, le futur Henri IV. Cette conjuration oblige Jean II à se séparer d'Álvaro de Luna. Le favori est arrêté en avril 1453 et décapité à Valladolid, le 3 juin suivant.

Henri IV

Jean II meurt en 1454. Le nouveau roi, Henri IV, ne manquait pas d'idées ; il songeait à réorganiser le Conseil royal, à créer une force armée qui aurait assuré l'indépendance du pouvoir royal. Velléitaire, il n'arrive pas à prendre une décision et à s'y tenir, cherche à composer et à négocier avec l'adversaire au lieu de l'écraser. Si les premières années du règne ont été des années de paix, les choses se gâtent à partir de 1460 à cause d'une réforme monétaire mal engagée qui donne à une faction de la noblesse l'occasion de repartir à l'assaut de la monarchie. Cette faction s'offusque de l'ascension d'un homme nouveau, Bertrand de la Cueva, en qui elle croit voir un second Álvaro de Luna et qu'on présente aussi comme l'amant de la reine et le père de l'infante Jeanne, héritière du trône. On ne parle plus de cette dernière qu'en l'appelant la Beltraneja, la fille à Bertrand. L'enjeu de cette querelle n'est autre que le pouvoir ; il s'agit d'empêcher la couronne de prendre trop d'autorité.

En septembre 1464, les nobles accusent Henri IV de donner les offices publics à des individus de basse extraction – c'est Bertrand de la Cueva qui est visé ; ils mettent aussi en doute la légitimité de l'infante Jeanne. Bertrand de la Cueva encourage le roi à tenir bon mais Henri IV hésite devant l'épreuve de force. Cherchant à gagner du temps, le 30 novembre, il écarte Bertrand de la Cueva du Conseil, déshérite sa fille – sans la déclarer illégitime – et reconnaît son frère Alphonse comme héritier. Cette capitulation ne satisfait pas entièrement les factieux. Le 5 juin 1465, au cours d'une cérémonie grotesque, à Avila, Henri IV est détrôné en effigie ; son demi-frère Alphonse est proclamé roi.

Henri IV n'est pourtant pas complètement isolé. Une partie de la noblesse lui reste fidèle ; certaines milices urbaines sont prêtes à l'appuyer. Une occasion d'en finir avec les factieux se présente en juillet 1468 quand son rival Alphonse meurt de la peste. On presse le roi de livrer bataille et d'écraser ses adversaires, mais, une fois de plus, Henri IV préfère négocier.

L'infante Isabelle, reine de Castille en 1474

Ses adversaires se tournent maintenant vers la demi-sœur d'Henri IV, l'infante Isabelle ; ils la mettent en avant avec l'intention d'affaiblir encore un peu plus le pouvoir royal et d'introniser une souveraine qui serait à leur dévotion. Isabelle n'est pas dupe. Elle refuse de se laisser proclamer reine du vivant de son frère et se borne à prendre acte d'une situation qui lui est favorable. Le 20 juillet 1468, elle se déclare princesse et légitime héritière des royaumes de Castille et Léon. Toujours soucieux d'arriver à une formule de compromis, Henri IV se prête à une nouvelle humiliation : le 18 septembre 1468, il conclut un accord avec ses adversaires, déshérite une fois de plus sa fille Jeanne et reconnaît Isabelle comme héritière du trône. Henri IV meurt le 11 décembre 1474. Isabelle se proclame aussitôt reine de Castille. Le modeste comté des origines est devenu, au milieu du XVe siècle, un royaume prospère, mais les divisions politiques n'étaient guère favorables à son expansion. En rétablissant d'une main ferme l'autorité de l'État et le prestige de la monarchie, la jeune souveraine et son mari Ferdinand – qui, en janvier 1479, hérite de la couronne d'Aragon – vont faire de la Castille une des premières puissances d'Europe. C'est la Castille qui, dans une large mesure, va faire l'Espagne et sa langue, le castillan, est appelée à devenir l'espagnol, une langue à vocation universelle.

Joseph Pérez
Mai 2002
 
Bibliographie
Histoire économique et sociale de l'Espagne chrétienne au Moyen Âge Histoire économique et sociale de l'Espagne chrétienne au Moyen Âge
Charles-E. Dufourcq et J Gauthier-Dalche
Armand Colin, Paris, 1976

La noblesse dans le royaume de Castille La noblesse dans le royaume de Castille
Marie-Claude Gerbet
Paris, 1979

Les juges de Castille Les juges de Castille
Georges Martin


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