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Nabuchodonosor II, roi de Babylone
Daniel Arnaud
Directeur d'études à l'EPHE

Le nom de Nabuchodonosor est universellement connu, la personne du roi babylonien, en revanche, très peu. Seuls quelques versets de la Bible et l'opéra de Verdi, Nabucco, le font survivre dans les mémoires, mais d'une manière partiale et outrancière tout à fait étrangère à la réalité historique car ce monarque joua un rôle de premier plan dans l'histoire du Proche-Orient ancien.

Des tablettes d'argile au papyrus : écriture et archéologie

Ses textes officiels sont presque une centaine, mais ils sont brefs et répétitifs. Le roi y rapporte surtout ses reconstructions, laïques ou religieuses. Ses sujets, en revanche, écrivaient beaucoup : des lettres, des contrats, des bordereaux, des minutes de procès… Ils continuaient d'utiliser le système cunéiforme pour imprimer leur langue, le babylonien, sur des tablettes d'argile. Cependant, depuis le début du Ier millénaire, la langue araméenne s'était répandue de la Méditerranée jusqu'au golfe Persique et elle fut de plus en plus utilisée, en Babylonie même. On la notait à l'encre sur peau ou sur papyrus. Malheureusement, ces deux matières n'ont pas supporté le climat et tous les documents ont disparu. La perte est fâcheuse pour la basse vallée du Tigre et de l'Euphrate ; elle est catastrophique pour le reste du Proche-Orient, car l'argile n'y était plus utilisée depuis quatre siècles. Nous ne disposons donc plus aujourd'hui de témoignages directs de l'Euphrate à la côte méditerranéenne.

Une tradition culturelle babylonienne limitait aussi l'emploi de l'écriture : les scribes se refusaient à noter ce qui relevait de la vie personnelle, celle d'un souverain comme celle d'un particulier. Aussi ignorons-nous tout de l'intimité de Nabuchodonosor. Les rares reliefs qui le représentent en font un portrait conventionnel et ses traits nous sont aujourd'hui réellement inconnus. Nous allons cependant essayer de tirer de tous ces documents les éléments qui nous permettent d'ébaucher une biographie de Nabuchodonosor.

L'héritage de Nabopolassar

Nabuchodonosor II fut d'abord un héritier. Quand il naquit, vers 620 avant notre ère, l'état politique du Proche-Orient était sur le point d'être totalement bouleversé : depuis le VIIIe siècle, les Assyriens gouvernaient énergiquement le « Croissant fertile », c'est-à-dire le vaste espace entre Zagros et Taurus à l'est et au nord, désert au sud et côte méditerranéenne à l'ouest. Son père Nabopolassar s'était proclamé roi de Babylone depuis cinq ans déjà et tentait de chasser les Assyriens qui occupaient son pays. Sur le plateau iranien, les Mèdes n'avaient pas d'autre choix que de refouler les mêmes Assyriens dont les expéditions militaires ravageaient régulièrement leurs campagnes. Ils poussèrent une violente contre-attaque et ils saccagèrent les principales villes assyriennes en 612. Nabopolassar vint leur prêter main-forte, puis, même quand leurs alliés de circonstance se retirèrent, les Babyloniens continuèrent la lutte. Ils repoussèrent l'armée assyrienne toujours plus loin vers l'ouest et l'anéantirent en 609.

Deux ans plus tard, Nabuchodonosor devint l'auxiliaire de son père, puis il le remplaça à la tête de l'armée. En 607, en effet, il dut affronter les troupes d'Égypte. Celles-ci avaient repris pour leur compte la partie occidentale de l'Empire assyrien. Il les écrasa sur le Moyen-Euphrate et il en refoula les restes jusqu'au Sinaï. Désormais et pour presque soixante-dix ans, la Babylonie gouverna le Proche-Orient asiatique.

Nabopolassar mourut en 605. Son fils, aguerri, à la réputation solide, lui succéda sans difficulté. Les métropoles babyloniennes qui s'étaient montrées hostiles à son père se rallièrent à lui. Commençait alors un des plus longs règnes de l'histoire babylonienne.

Une société fortement hiérarchisée

Nabuchodonosor porta désormais le titre officiel de « roi de Babylone ». Comme tous ses prédécesseurs, il était un monarque absolu. Mais ce pouvoir ne l'autorisait pas à gouverner en despote capricieux et cruel. Nabuchodonosor était soumis à la coutume comme le plus humble de ses sujets. Celle-ci, qui restait non écrite, réglait tous les aspects de la vie, des plus futiles aux plus graves, de chaque habitant de la Babylonie de sa naissance à sa mort, et s'imposait à tous également. Chaque communauté surveillait ses membres et se chargeait elle-même de les sanctionner, si nécessaire, de sa propre initiative. La structure sociale était fondée sur deux sortes de paroles. Il en existait une, suspecte, sinon mauvaise : c'était le dialogue horizontal, entre égaux ; on redoutait qu'il en sortît de mauvaises choses : la calomnie ou le complot. La parole verticale s'échangeait, en revanche, du supérieur à l'inférieur et de l'inférieur au supérieur : le premier donnait conseils et ordres, le second était tenu à lui transmettre informations et suggestions. Ainsi, la société tout entière était-elle fortement hiérarchisée ; chacun y connaissait sa place et avait appris à y tenir son rôle. Au sommet, se tenait le monarque, surveillant et arbitre. Il avait pour mission de maintenir cet équilibre général. Le roi se refusait sagement à s'immiscer dans les discordes locales et il ne sortait de sa réserve que pour des conflits, autrement, insolubles. Son autorité se fondait alors sur son prestige : si celui de Nabopolassar était resté peu opérant, celui du fils fut efficace.

Le souverain et son administration

Avant d'être roi, Nabuchodonosor fut un guerrier et ce fut grâce à ses talents militaires que les Babyloniens gardèrent le contrôle du Croissant fertile. À la disparition de l'Assyrie, l'empire qu'elle avait formé se trouva leur être abandonné de fait. Les populations, de l'Euphrate à la Méditerranée, acceptèrent le pouvoir de Nabuchodonosor comme elles avaient supporté, sans révoltes ouvertes, celui des Assyriens, depuis trois générations environ. Mais l'ancien système administratif s'était évanoui ; les gouverneurs assyriens, leur maison civile et militaire, avaient disparu. Des princes locaux se substituèrent à eux et Nabuchodonosor accepta ce nouvel état de choses. Il s'en tint à exiger des peuples soumis ce qu'exigeaient déjà les Assyriens, c'est-à-dire l'obéissance et son signe ostensible : la livraison annuelle et régulière du tribut. Sur son importance, les textes ne nous donnent aucun renseignement. Il était fait de produits de luxe, bois d'œuvre ou pierres dures. L'administration babylonienne se gardait bien d'intervenir dans les affaires intérieures de chacun de ces États. Nabuchodonosor se contentait de visites solennelles dans la partie occidentale de l'empire : accompagné de sa cour et de troupes, il manifestait ainsi sa puissance et détournait les rois locaux de l'idée de révolte. Il réussit, mais l'ensemble manquait de cohérence. Dans les faits, la personne du souverain babylonien en était le seul lien : celui-ci tenait pour acquis que chacun de ses sujets dans tout le Croissant fertile avait fait le serment de lui être fidèle, de bon ou de mauvais gré.

Des relations conflictuelles avec les pays voisins

Les plateaux anatolien et iranien étaient paisibles. Nabuchodonosor eut ainsi le loisir de surveiller la frontière occidentale ; il se souvenait des terribles combats sur l'Euphrate avant la mort de son père. Or, si l'Égypte avait été chassée du continent asiatique, elle y avait conservé des alliés ; elle entretenait, depuis des siècles, des amitiés dans les villes côtières de la Méditerranée. Sans s'engager beaucoup elle-même à l'est du Sinaï, elle se garantissait ainsi contre une éventuelle attaque des Babyloniens.

Pour ceux-ci, deux États de la région représentaient une réelle menace : le port de Tyr et Juda. Le premier contrôlait la route maritime, la capitale du second, Jérusalem, la route de terre, l'une et l'autre menant du Delta vers le cœur de l'empire. Les Judéens prirent l'initiative de la rupture, sans que leurs buts de guerre apparaissent clairement. Ils comptaient sans doute sur l'appui de l'Égypte. Il leur manqua et Jérusalem tomba en 597. Une seconde insurrection aboutit, dix ans plus tard, à une nouvelle prise de la ville et à son pillage. Les Babyloniens mirent un autre roi sur le pays, puis s'en désintéressèrent.

Le conflit avec Tyr fut une plus rude affaire. Le royaume avait une politique permanente : se ménager les grandes puissances du temps, ses voisines, quelles qu'elles fussent, sans se compromettre trop avant avec aucune d'elles ; ainsi ses intérêts commerciaux étaient-ils constamment préservés. Cette volonté d'indépendance inquiétait Nabuchodonosor ; il voulut se rallier Tyr de force mais c'était alors une île et les Babyloniens n'avaient pas de marine ; aussi leur blocus ne fut-il que terrestre. Après treize ans, de 585 à 572, ils renoncèrent à leur projet et une paix de compromis s'établit. Le calme régnait désormais dans l'empire, même si l'Égypte resta toujours ouvertement hostile.

La reconstruction de Babylone

Pendant ce temps, Nabuchodonosor faisait travailler activement à la reconstruction de la Babylonie et de la province d'Elam. Celle-ci avait été totalement dévastée au milieu du VIIe siècle par les Assyriens. Le roi babylonien la réunit à son pays et lui rendit sa prospérité ancienne ; il s'attacha particulièrement à relever Suse, sa capitale. En Babylonie, même, le travail à faire était encore plus gigantesque. Le centre du pays était ruiné depuis la guerre menée contre les Assyriens. Partout, la salinisation des terres faisait baisser les rendements agricoles. Enfin, l'on manquait de bras, à cause de la baisse séculaire de la démographie.

Heureusement, les structures politiques, sociales et administratives de la Babylonie étaient intactes. Nabuchodonosor entreprit seulement une refonte de la métrologie. Il favorisait ainsi la reprise de l'économie sur des bases renouvelées. Le roi consacra l'essentiel de son effort aux restaurations architecturales. Il fit rebâtir, systématiquement, les temples des divinités principales dans toutes les villes du royaume. À ce travail colossal en province, s'ajouta l'embellissement de la capitale, Babylone. Le plan ancien n'en fut pas modifié, mais considérablement agrandi. Ses défenses furent rebâties : elle fut entourée de deux murailles, une muraille extérieure d'environ dix-sept kilomètres et une muraille intérieure de plus de huit kilomètres de périmètre. L'une et l'autre étaient renforcées de tours et protégées par un fossé. Le palais royal, au coin nord-ouest, lui-même fortifié, doublait la protection de la ville. Le temple du dieu de Babylone, Marduk, était en bon état mais le relèvement de sa tour à étages n'avait été qu'entrepris par Nabopolassar. Ses sept étages furent montés sur une base et une hauteur de quatre-vingts mètres. Alors que les briques crues et, plus rarement, cuites étaient couramment employées partout, ce furent les briques à glaçure de couleur qui servirent aux parements des murs de Babylone. Elles composaient des décors abstraits ou représentaient, en polychromie, des animaux fabuleux : sentinelles redoutables, ils intimidaient et refoulaient les démons maléfiques qui auraient pu attaquer la ville et ses habitants.

Nabuchodonosor négligea l'irrigation : le seul canal dont il s'occupât traversait sa capitale et son unique fonction était d'apporter de l'eau à ses habitants. En revanche, il était préoccupé par le vide des campagnes. Aussi y installa-t-il des populations de l'empire. Certaines obéissaient à la contrainte : la Bible a rendu fameux l'exemple des Judéens, emmenés de force après les deux révoltes de Jérusalem ; mais vinrent les rejoindre, de leur propre initiative, des Phéniciens ou des Arabes. Eux tous remirent en valeur les terres fertiles, mais alors abandonnées de la Babylonie. Ainsi, le pays connut-il une réelle prospérité. Si le roi le laissait sagement à lui-même, il contrôlait toutefois étroitement la gestion des temples. Cette rigueur s'explique : la divinité, dieu ou déesse, qu'ils abritaient, rassemblait autour d'elle les habitants de chaque cité ; leur piété collective assurait que pouvaient régner entre eux cohésion et harmonie. En maintenant la paix du Zagros à la Méditerranée et du Taurus au désert du sud, Nabuchodonosor permettait à ses sujets sédentaires d'y vivre tranquilles et il maintenait ouvertes et sûres, pour les marchands itinérants, les routes du commerce international. Lui-même s'y livrait pour son propre compte et il ajoutait ces bénéfices aux revenus de l'impôt levé en Babylonie et au tribut exigé de l'empire. Une part, une grande part sans doute, servit aux lourds investissements nécessaires pour reconstruire son royaume. Comment mieux porter un jugement sur Nabuchodonosor qu'en interrogeant les contemporains ? Le roi fut apprécié d'eux car il réalisa ce qu'ils attendaient de lui. C'est dire qu'il ne fut ni original ni novateur. La tradition du pays, en effet, attendait seulement de son souverain qu'il maintînt. Ce besoin de stabilité formait le fond de l'esprit babylonien. Nabuchodonosor fut toutefois amené partout, et d'une manière exceptionnelle à Babylone, à aller bien au-delà de cette modeste ambition initiale. Ce qu'il entreprit, il le mena à terme, avec une énergie inlassable et cet esprit de suite force l'admiration. Par l'ampleur et la qualité des travaux, les restaurations projetées furent bel et bien des créations ; cela est vrai de la capitale, ça l'est aussi, moins spectaculairement, des villes de province. Tout fut recouvert et s'engloutit dans l'œuvre nouvelle. Le roi rendit mesquin tout ce qui le précédait. Enfin, Nabuchodonosor n'eut certes pas de doctrine économique mais, sans qu'il l'eût cherché, sa politique générale favorisa l'enrichissement du pays.

Que manqua-t-il donc à son action ? Sans doute de s'être intéressé à l'irrigation : les canaux s'envasèrent, faute de main d'œuvre peut-être. Plus généralement encore, il fut tout à fait étranger au sud babylonien. Il laissa, en même temps, un empire mal organisé et disparate. Pourtant, les Babyloniens de la génération suivante ne lui en tinrent pas rigueur : pour eux, Nabuchodonosor fut un roi de gloire et son règne, un achèvement dans leur histoire millénaire. Nous, qui connaissons le destin de la civilisation babylonienne jusqu'à son terme, ne pouvons que leur donner raison.

Daniel Arnaud
Décembre 2004
 
Bibliographie
La Mésopotamie La Mésopotamie
Georges Roux
Collection Points Histoire
Éditions du Seuil, Paris, 1995

Nabuchodonodor II, roi de Babylone Nabuchodonodor II, roi de Babylone
Daniel Arnaud
Fayard, Paris, 2004

Atlas of Mesopotamia Atlas of Mesopotamia
Martin A. Beek
Paris, 1962

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