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Mozart, ou la divine humanité
Jean-Michel Brèque
Agrégé de Lettres
Collaborateur du Festival lyrique d'Aix-en-Provence
et de la revue Avant-Scène-Opéra

On parle souvent du « miracle » Mozart, parce que ce musicien nous apparaît comme le compositeur par excellence, celui dont la musique ne cesse d'être d'une extrême qualité dans sa simplicité et sa pureté. C'est particulièrement dans le domaine de l'opéra que s'est manifesté ce don de Mozart de muer en musique tout ce qu'il touche : il excelle à trouver l'équivalent musical, l'image musicale parfaitement représentative du personnage, du sentiment, des mille nuances des caractères et des passions, des lieux et de l'atmosphère qui y règne, du geste, de l'idée… Dans ses opéras, ce n'est pas le livret, le texte, qui donne vie et consistance aux personnages : ces derniers n'existeraient pas sans la musique qui les anime au sens profond du mot, les pénètre d'humanité, les affine, en même temps qu'elle nous les révèle de manière immédiate et sensible, dessinant pour nous leur visage, un visage que nous n'oublierons plus : celui de Chérubin, de Figaro, de Don Giovanni, de Tamino, de Papageno...

Universalité du génie

Mozart est né à Salzbourg le 27 janvier 1756, dans cette Autriche qui est un carrefour entre l'Allemagne et l'Italie. De fait, l'apport germanique – le souffle, la puissance, la fermeté des structures – et l'apport italien – la luminosité mélodique, le charme des ornements vocaux – s'unissent dans sa musique pour créer, après Haydn et avant Beethoven, le grand style classique. Mozart n'a vécu que trente-six ans mais il a laissé une œuvre considérable, qui touche aux genres les plus différents. Outre ses opéras, sa musique instrumentale est très riche et très diverse, et les chefs-d'œuvre y pullulent : de très nombreuses sonates pour clavier, ou violon et piano, des trios, 23 quatuors à cordes, des quintettes, 41 symphonies, 27 concertos pour piano, d'autres concertos pour violon, cor, clarinette… Ne négligeons pas sa musique religieuse – plusieurs messes, le Requiem – et notons bien qu'exceller à la fois dans la musique instrumentale et dans l'opéra est chose rare chez les compositeurs.

Le père

L'étude de la vie de Mozart est aussi passionnante et riche d'enseignements que celle de son œuvre. Il a eu des rapports extrêmement étroits avec son père Léopold, lequel a été son précepteur exclusif, tant pour la musique que pour la culture générale. Constatant la précocité et les dons exceptionnels de son fils, Léopold le conduit très tôt dans toute une série de « tournées » et de voyages parfois fort longs, pour le faire connaître. De juin 1763 à novembre 1766, un de ces voyages dure trois ans et demi, avec des étapes à Munich, à Bruxelles, à Paris, où ils séjournent cinq mois, à Londres où ils vivent plus d'un an, à La Haye pour sept mois, de nouveau à Paris avant de revenir enfin à Salzbourg. Un peu plus tard, ils feront trois voyages successifs en Italie, dont le premier de quinze mois, de décembre 1769 à avril 1771. L'adolescent se gorge alors d'opéra et de chant, reçoit à Bologne l'enseignement du père Martini, un fameux pédagogue, tandis que Milan lui commande deux operas seria Mitridate et Lucio Silla, créés respectivement en 1770 et 1772. Mozart gardera de ces années d'apprentissage des sentiments très mêlés vis-à-vis de son père : ces voyages ont été pour lui d'un profit immense, dans la mesure où Salzbourg n'aurait pu lui donner qu'une culture musicale des plus limitées, mais il aura pu constater aussi les petitesses paternelles, la servilité envers les nobles qui les accueillent, et plus encore l'obsession des objectifs de carrière, d'établissement, de rentabilité du talent !

Le prince-archevêque

À Salzbourg, l'autorité est détenue depuis 1772 par le prince-archevêque Jérôme Colloredo, un souverain dur et autoritaire. Mozart et son père sont à son service dans sa chapelle, que dirige un Italien. Colloredo ayant décidé de fermer le théâtre d'opéra de Salzbourg, un climat conflictuel s'installe entre le jeune Mozart et l'archevêque. Ce dernier l'ayant mis à pied, Mozart entreprend avec sa mère un dernier grand voyage (de septembre 1777 à janvier 1779) par Munich, Mannheim, où il s'enflamme pour une jeune cantatrice, Aloysia Weber, et Paris, où décède brutalement sa mère. Léopold ayant imploré pour son fils une réintégration, Mozart reprend son poste à Salzbourg mais bénéficie bientôt d'un congé pour la composition d'un opera seria, Idoménée, lequel obtient à Munich un éclatant succès (janvier 1781). Fort de ce succès, Mozart sollicite des libertés que lui refuse l'archevêque. De là une démission définitive, le 8 juin 1781, qui le libère de toute sujétion.

Mozart a vingt-cinq ans, il est maintenant libre, avec tous les risques et servitudes matérielles qu'implique cette liberté. Et après la tutelle de l'archevêque, c'est celle de son père qu'il secoue : contre la volonté de ce dernier il épouse Constance, la sœur d'Aloysia Weber. En dépit de tout ce qu'on a pu écrire sur ladite Constance, ce mariage semble avoir été heureux : durant les neuf années de vie conjugale du couple, six enfants naîtront, dont deux survivront.

Les deux premiers chefs-d'œuvre lyriques

Les deux grands opéras de ces années 1781 et 1782 reflètent les réactions de Mozart aux événements qu'il vient de vivre. L'opera seria Idoménée pose en effet le problème des rapports du fils et du père. Au retour de la guerre de Troie, le roi de Crète Idoménée essuie une terrible tempête en vue des côtes de son île. Il fait alors vœu à Neptune de lui sacrifier, s'il a la vie sauve, la première personne qu'il rencontrera sur le rivage. Or cette personne est son fils Idamante. Informé tardivement de la teneur de ce vœu, le fils, dans un délire d'amour et de soumission, revendique d'être immolé par la main même de son père. Voilà qui en dit long sur les sentiments profonds de Mozart et la manière dont il vivait alors sa relation avec Léopold.

Quant au mariage avec Constance, il est contemporain de la composition de l'Enlèvement au Sérail, créé en juin 1782. Il s'agit d'un singspiel, ou opéra-comique allemand, avec alternances de dialogues parlées et de séquences chantées. L'argument paraît anodin : le jeune Belmonte tente de faire s'évader sa fiancée Constance, prisonnière du bacha Sélim. Or, il s'agit d'une œuvre adorable, dont la qualité d'inspiration est égale à celle des plus grands opéras mozartiens. Il y règne une fraîcheur incomparable, sa musique respire la foi, la ferveur, l'exaltation du jeune musicien amoureux lui aussi de sa Constance et qui chante l'amour en même temps que la liberté, celle apportée à son héroïne aussi bien que celle qu'il vient de conquérir pour lui-même.

Mozart viennois (1782-1791)

Suite à sa rupture avec Colloredo, Mozart vit maintenant à Vienne. L'empereur Joseph II se montre bienveillant à son égard, sans toutefois lui donner le poste éminent et bien rémunéré qui l'aurait mis à l'abri des difficultés matérielles. Il lui commande néanmoins les Noces de Figaro et lui propose Cosi fan tutte. Mozart est soutenu durant ces années parfois difficiles par l'amitié de ses frères maçons – il a été initié le 14 décembre 1784. Cette période voit l'éclosion d'immenses chefs-d'œuvre, à commencer par les trois grands opéras italiens que sont les Noces, Don Giovanni et Cosi fan tutte. Trois opéras-bouffe, mais transfigurés par la profondeur affective et l'intensité dramatique. La Servante maîtresse de Pergolèse, archétype du genre, consistait en deux actes de vingt minutes. Les opéras-bouffe de Mozart ont toujours deux actes, mais d'une heure et demie chacun !

Les Noces de Figaro

Les Noces de Figaro sont un opéra très « actuel », créé deux ans seulement après le Mariage de Figaro (27 avril 1784 à Paris – 1er mai 1786 à Vienne). Il y a dans cette pièce, outre le piquant d'une intrigue à rebondissements, des significations affectives et politico-sociales très fortes : l'amour sous toutes ses formes – l'éveil érotique, le libertinage, la nostalgie amoureuse, la jalousie – inséparable de la dimension d'affrontement des classes sociales. Mozart, qui vient de choisir la liberté, sympathise avec Figaro à qui le comte veut prendre sa fiancée Suzanne, mais milite pour un idéal de fraternité. Le livret de Da Ponte concentre l'action de Beaumarchais, mais surtout l'approfondissement psychologique qu'opère la musique donne au couple des valets une importance au moins égale à celui des maîtres : la musique gomme et dépasse l'inégalité sociale, l'important étant pour tous la recherche de l'épanouissement personnel. Ainsi la musique des Noces, si elle a beaucoup d'esprit, comme son modèle français, a encore plus de cœur : mieux vaut vivre, s'épanouir, que de se venger en humiliant celui qui vous a fait du tort.

Don Giovanni

Beaucoup plus que Vienne, c'est Prague qui fait un triomphe aux Noces et commande à Mozart un nouvel opéra : Don Giovanni. Avec son dénouement spectaculaire – le libertin entraîné dans l'enfer par la statue de pierre – Don Juan était devenu alors un sujet trivial, chéri des foules et usé jusqu'à la corde. Mozart et Da Ponte, sans refuser la tradition, montrent à quel degré de perfection ce sujet peut être porté. Le personnage, fascinant, est un esprit fort, un transgresseur des lois, et son parcours est semé de contrastes : le rire et le crime, le plaisir insouciant et la souffrance, les appétits les plus terrestres face au surnaturel et à la mort. Le scénario de Da Ponte est remarquablement cohérent, avec une expansion considérable du registre sérieux et surtout des situations propres à mettre en valeur le talent de Mozart pour la musique au second degré, grave sous des dehors bouffes. De là une exceptionnelle intensité expressive, en même temps qu'une très puissante caractérisation des personnages : le héros, son valet Leporello, trois héroïnes d'une rare qualité, pleinement femmes par le cœur, l'intelligence, la sensualité, mais aussi la générosité. Et il y a la santé morale, Don Juan étant condamné parce que la négation de l'amour et de la loi morale, l'indifférence aux autres ou à la pensée de la mort ne sont pas acceptables.

Cosi fan tutte

Ce dernier opéra-bouffe fait honneur aux capacités d'invention de Da Ponte, lequel a élaboré un livret d'une rare perfection sur une donnée des plus minces : deux jeunes filles qui croient – et qu'on croit – être la fidélité même, sont séduites chacune par le fiancé de l'autre, cela en vingt-quatre heures à peine ! Sujet léger, mais en fait très riche : éclairage lucide de la faiblesse humaine, des erreurs amoureuses, de la variabilité du cœur, illusion des harmonies réglées par la société… Le génie de Mozart est ici dans la création des personnages. De jeunes gens qui pouvaient sembler d'habiles cyniques, comme les jeunes filles de simples girouettes, il fait des êtres humains dotés d'une personnalité affective, d'élans vrais, et cela parce que tous, au bout du compte, sont victimes d'un jeu absurde, voire odieux, et méritent notre sympathie. De là une « duplicité » de l'œuvre : la musique multiplie les significations du texte, parfois le gauchit, ou même le contredit, et toujours le transfigure. Mozart adoucit par là la cruauté du jeu, et ce sont en fait les valeurs de la sincérité, de la fidélité, qui se trouvent exaltées. De plus, jamais le musicien n'a autant raffiné sur la pure sensualité sonore. Et cet opéra a été créé le 26 janvier 1790, six mois après la prise de la Bastille ! Un peu plus tard, une pareille œuvre devenait inconcevable.

La Flûte enchantée

En 1791, Mozart revient au singspiel, mais cette fois au singspiel à grand spectacle. Le sujet lui a été proposé par son ami et frère maçon Emmanuel Schikaneder, un chef de troupe itinérante qui vient de se fixer à Vienne. Le livret qu'il a rédigé n'est pas exempt de faiblesses d'écriture, mais agencé à merveille en ce qui concerne la structure du scénario. Quoique destinée à un public populaire, l'œuvre est susceptible de toucher le public le plus large. La Flûte est d'abord un conte de fées, avec ses personnages simplifiés – le bon génie, la mauvaise fée, le prince et la princesse – un scénario fait de péripéties bizarres, avec bêtes sauvages, apparitions et métamorphoses, et un enseignement moral comme en dispensent toujours les contes. Mais c'est un conte riche, avec arrière-plan mythique et éléments maçonniques. Tamino et Pamina constituent le couple prédestiné : tous deux, au travers d'épreuves parfois douloureuses, doivent se purifier, dépasser le stade de l'affectivité trop passionnée, apprendre la maîtrise de soi, la sagesse. La Flûte est au total un opéra merveilleux, riche sans lourdeur, profond mais léger. La musique s'est également allégée, raréfiée, mais s'est comme enrichie en s'allégeant, d'autant qu'elle est limpide, transparente, et qu'elle n'a jamais été aussi poétique. Et nous restons sur terre grâce à l'inoubliable Papageno, son amour de la vie, son impertinence à l'égard des doctes qui relève de la sagesse populaire.

Divine humanité

Mozart meurt le 5 décembre 1791, emporté par une crise brutale d'urémie. Sa situation matérielle, difficile depuis 1786, était alors sur le point de s'améliorer sensiblement, et l'année 1791 est exceptionnellement riche du point de vue créateur. Dans le domaine lyrique, outre ses trois opéras italiens qui demeurent trois chefs-d'œuvre insurpassables, Mozart a su, avec Idoménée et la Clémence de Titus, arracher le vieil opera seria à l'académisme et à l'ennui et, avec ses deux singspiel, a créé, on peut le dire ainsi, l'opéra allemand. L'homme était particulièrement attachant et les valeurs qu'il a défendues durant sa vie se reflètent avec fidélité dans son œuvre. Sa rupture avec l'archevêque est un acte essentiel par lequel il conquiert sa dignité, en même temps qu'elle est un pas décisif pour l'obtention d'un statut nouveau pour l'artiste, qu'on devra très bientôt reconnaître pour tel. Ses personnages incarnent les valeurs les plus simples et les plus vraies : la sincérité du cœur, le respect de chacun, l'accomplissement personnel, l'amour de la vie, le pardon ou l'indulgence plutôt que la vengeance. Ainsi les Noces, en dépit de leur sujet – amour et revendication égalitaire – ne respirent jamais la haine ou l'envie, mais une sérénité presque apollinienne.

Le « divin » Mozart est le plus simplement humain des artistes et des hommes. Avec lui, on ne quitte jamais l'humain, mais cet humain est à ce point approfondi et accompli qu'il nous paraît transcendé, magnifié.

Jean-Michel Brèque
Juillet 2004
 
Bibliographie
Idoménée Idoménée
Mozart
In P. Schreier, J. Varady, E. Mathis sous la direction de Karl Böhm
DGG
CD
L'enlèvement au Sérail L'enlèvement au Sérail
L. Marschall, L. Simoneau sous la direction de T. Beecham
EMI
CD
La Flûte enchantée La Flûte enchantée
Film réalisé par Ingmar Bergman, avec J. Kostlinger, I. Urrila, H. Hagegard et U. Cold
Gaumont Columbia Tristar (collection « Les films de ma vie »)

Wolfgang-Amadeus Mozart Wolfgang-Amadeus Mozart
Jean et Brigitte Massin
Fayard, Paris, 1990 ( réimpression de l'édition de 1970

Don Giovanni Don Giovanni
E. Waechter, E. Schwartzkopf, J. Sutherland, G. Taddei, G. Sciutti sous la direction de C. M. Giulini
EMI
CD
Les Noces de Figaro Les Noces de Figaro
Jean-Pierre Ponnelle ( réalisation), avec H. Prey, M. Freni, D. Fischer-Dieskau, Kiri Te Kanawa, Maria Ewing, orchestre philharmonique de Vienne sous la direction de Karl Böhm
Videocassette VHS, distributeur : les Radios-Cinés et Mexatel
film vidéo
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