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Mari, capitale sur l'Euphrate
Jean-Claude Margueron
Directeur d’études à l’EPHE (IVe section)
Directeur des fouilles de Mari de 1979 à 2004

Directeur d'études à l'École pratique des hautes études (IVe section), Jean-Claude Margueron, après avoir conduit des recherches à Larsa, Ugarit et Emar, a dirigé, de 1979 à 2004, les fouilles de Mari, site sur lequel il a poursuivi les recherches engagées par André Parrot. Auteur notamment de deux ouvrages de référence, Les Mésopotamiens (Picard, 2003) et Mari, capitale de l'Euphrate (Picard, 2004), il vous présente ici le bilan des découvertes uniques effectuées à Mari, concernant la civilisation mésopotamienne des IIIe et IIe millénaires avant notre ère.


Historique des travaux archéologiques

La mise au jour en août 1933, par des paysans syriens qui inhumaient l'un des leurs, d'une statue de facture sumérienne, attira immédiatement l'attention des spécialistes de la Mésopotamie sur le tell Hariri ; dès le mois de décembre suivant André Parrot était sur le site pour entamer les premiers sondages. En janvier 1934, l'ouverture d'un nouveau chantier sur la limite occidentale du tell permettait la mise au jour d'un temple voué à Ishtar ; à cette occasion réapparut une petite statue portant le nom « Lamgi-Mari, roi de Mari » : l'identification du site avec l'une des villes mentionnées dans les listes royales sumériennes comme ayant été le siège de la Xe dynastie après le Déluge était ainsi assurée ; la découverte était de grande importance. Avec la seconde campagne fut découvert un grand palais royal du début du IIe millénaire dans un état exceptionnel de conservation avec des murs hauts encore de quatre ou cinq mètres, et rempli d'un matériel abandonné par le conquérant Hammurabi de Babylone lorsqu'il détruisit la cité. Six campagnes se succédèrent jusqu'à la seconde guerre mondiale ; elles permirent le dégagement total de ce palais ainsi que des recherches dans le quartier sacré de la cité, avec en particulier le dégagement du « temple aux lions ».

Après l'indépendance de la Syrie, une nouvelle séquence de quatre campagnes put se dérouler entre 1951 et 1954. Le fouilleur porta alors son attention sur le secteur du Massif Rouge ainsi que sur les temples d'Ishtarat et de Ninni-zaza qui livrèrent une superbe collection de statuettes.

À partir de 1961, les installations situées au nord de la « ziggourat », identifiées alors comme les dépendances du temple de Dagan, fixèrent les travaux, mais, en 1964, le repérage des palais du IIIe millénaire sous celui du second millénaire amena André Parrot à y concentrer ses forces jusqu'en 1974.

La reprise des recherches en 1979 s'accompagna d'une modification des objectifs : à une diversification des chantiers sur le site, destinée à étudier autant les monuments que l'ensemble de la cité et la stratigraphie, s'ajouta une étude de la région qui avait pour but de comprendre les raisons et les modalités de l'insertion de la capitale de l'Euphrate dans une zone désertique. Dix-huit campagnes ont été conduites depuis 1979.


Périodes représentées

Selon les dernières recherches, la cité a été créée au début du IIIe millénaire, sans doute dans le courant de l'époque du Dynastique Archaïque I. Elle a été détruite, selon les sources historiques, par Hammurabi de Babylone en 1760 avant J.-C. Elle a donc connu une douzaine de siècles au cours desquels elle a participé, activement semble-t-il, à l'histoire des régions syro-mésopotamiennes avec cependant des hauts et des bas. Y sont bien représentées différentes phases de l'époque des Dynasties Archaïques (entre le XXIXe et le XXIVe siècles), la période d'Agadé (jusqu'à l'époque de Naram-Sin), les temps de la IIIe dynastie d'Ur dénommés ici époque des Shakkanakku (du XXIIIe/XXIIe siècles au XXe ?), enfin le moment où les souverains amorites dominèrent le pays (fin XIXe et début XVIIIe siècles).

La destruction de 1760 mit fin à l'existence de Mari comme capitale d'un royaume jouant un rôle majeur dans le jeu des cités du Proche-Orient. Mais les traces d'installations plus tardives attestent que la ville n'a pas disparu complètement du jour au lendemain. Dans les ruines de la cité dévastée par Hammurabi, des hommes ont continué à vivre ; cependant les traces de cette époque de Khana (XVIIIe-XVIe siècles) sont assez pauvres dans l'ensemble. De l'époque médio-assyrienne (XIIIe-XIIe siècles) subsiste une installation modeste repérée sur le promontoire nord-ouest du tell et surtout un cimetière installé dans les ruines du Grand Palais royal qui atteste une certaine aisance de la population. Enfin à l'époque séleucide ou parthe appartient un autre cimetière qui reflète une plus grande pauvreté. Il semble qu'à partir de ce moment le site ait été réellement déserté ; en tout cas aucune trace d'installation plus récente n'y a été repérée, à l'exception d'un cimetière contemporain sur le rebord nord-est.


Naissance de la Ville I de Mari

Les raisons qui ont poussé à la création de Mari sont apparues à la suite des prospections menées dans les vallées de l'Euphrate et du Khabur et de plusieurs fouilles profondes. L'Euphrate dans la région où se trouve Mari traverse alors une steppe quasiment désertique où l'agriculture naturelle est impossible en raison de l'insuffisance des eaux pluviales. Dans ces conditions, la mise en place d'une agriculture est subordonnée à la présence d'une population suffisamment importante pour justifier un tel aménagement.

De fait, les prospections ont permis le repérage de plusieurs canaux dont certains ont manifestement servi aux cultures. L'ouvrage le plus important est branché sur le Khabur et se jette dans l'Euphrate peu avant le verrou de Baghouz, apparaissant comme un canal de navigation destiné à faciliter la liaison fluviale entre l'active plaine mésopotamienne et le piémont du Taurus (Khabur et Syrie septentrionale). La naissance de Mari s'explique aisément dans ce contexte : la cité apparaît comme un point de contrôle du trafic fluvial, peut-être aussi caravanier, et le paiement des taxes lui assurait des revenus qui expliquent sa richesse à certaines époques. Quant au réseau d'irrigation, il était destiné à permettre la subsistance de la population, mais il n'est pas la raison première de l'installation.

À cette première fonction, la Ville I en a ajouté une autre tout aussi importante : en effet, elle apparaît, en raison du grand nombre de foyers destinés à la fonte du cuivre et du bronze, comme un centre majeur de la métallurgie mésopotamienne lors de la naissance des cités et du premier essor de la métallurgie. Elle s'approvisionnait en cuivre et en bois à partir des gisements du Taurus et il est certain que le canal de navigation a joué dans cette affaire un rôle de premier plan.

Cependant la cité des premiers siècles est encore mal connue. On sait néanmoins maintenant qu'elle était entourée d'une digue strictement circulaire d'un diamètre de 1 900 m destinée à la protéger des inondations importantes ou même exceptionnelles qui pouvaient ravager l'ensemble de la vallée ; un canal directement relié à l'Euphrate assurait l'approvisionnement de la cité en eau et permettait certainement aussi aux bateaux de venir jusqu'au port. Le cœur de la cité, d'un diamètre de 1 300 m, était protégé par un rempart épais de six mètres, rythmé de tours imposantes et percé de plusieurs portes. Aucun monument, palais ou temple, n'a encore été mis au jour, seulement des quartiers voués à l'artisanat.

Les raisons de la disparition de la Ville I sont inconnues : il semble simplement que la cité ait été abandonnée ou ait connu une éclipse presque totale.


La Ville II (Dynastique Archaïque III et Agadé)

La fondation de Mari au début du IIIe millénaire avait démontré le rôle majeur que l'Euphrate jouait alors dans la vie économique de l'ensemble syro-mésopotamien. En mettant à profit la configuration de la vallée – la confluence du Khabur et l'étranglement de la vallée à la hauteur de Baghouz, où l'on trouve la ville moderne d'Abou-Kémal – les fondateurs de la cité avaient pour objectif de contrôler le trafic qui empruntait la voie fluviale entre la Syrie septentrionale, la plaine du Khabur, le piémont du Taurus et la plaine mésopotamienne et de dominer l'approvisionnement en produits métallurgiques de la Babylonie. Les bases économiques de la Ville II sont identiques à celles de la Ville I.

Il existait d'ailleurs une très grande complémentarité entre la plaine du Khabur et la région de Mari à l'époque des Dynasties Archaïques, comme le montrent les stations de stockage de céréales le long du Khabur, à tell Atij par exemple. Les échos qui viennent d'Ebla montrent toutefois que Mari n'était pas exclusivement liée à la région du Khabur, et que la Syrie occidentale était aussi en relation avec la capitale de l'Euphrate.

Si les caractéristiques urbaines de la Ville I sont encore bien imprécises, c'est avec la refondation de la cité au Dynastique Archaïque III (Ville II) que des ensembles cohérents apparaissent. La maison du chantier B situé sur le rebord septentrional du tell, avec ses tablettes, celles du quartier dit « présargonique » avec son petit marché autour d'une place à portique, les temples d'Ishtar, de Ninni-zaza et d'Ishtarat ainsi que celui associé à la haute terrasse appelée Massif Rouge, et surtout le palais avec son « Enceinte Sacrée » montrent – du moins d'après ce qui en a été dégagé – une cité florissante et dont les caractéristiques paraissent très originales. C'est à la fin de cette époque que l'école des sculpteurs de Mari a joué un rôle de premier plan.

On sait maintenant que l'événement qui mit fin à cette Ville II est sa conquête par Naram-Sin lors de l'écrasement de la révolte générale qui avait marqué les débuts de son règne.

Les conditions d'organisation du grand commerce, qui avaient conduit à la création de Mari vers le XXIXe siècle, existaient probablement toujours lorsque, après la période agadéenne, a commencé à Mari une nouvelle phase de son histoire au cours de laquelle les souverains ont porté le nom de Shakkanakku, c'est-à-dire « celle du gouverneur », titre conféré, après sa victoire, par Naram-Sin au responsable de la cité et qui a finalement désigné le détenteur de l'autorité à Mari.


La Ville III : cité des Shakkanakku et de l'époque des dynasties amorites

Une liste de souverains permet d'envisager que l'installation des premiers Shakkanakku remonte à la fin de l'époque d'Agadé ; comme ils dominaient encore sur Mari au XIXe siècle, la durée de cette période avoisine trois siècles et demi : c'est donc un épisode particulièrement long, dont l'histoire nous reste malheureusement pratiquement inconnue par manque de textes, même si de nombreux noms de souverains sont connus. On ne sait comment disparut la dynastie des Shakkanakku ; on voit simplement émerger la dynastie amorite à la fin du XIXe siècle.

Si l'on se fonde sur l'importance des travaux architecturaux reconnus dans la cité et sur la qualité de l'atelier de sculpture, la période des Shakkanakku a été particulièrement brillante. Et c'est véritablement une nouvelle phase dans l'histoire de la ville qui commence alors. D'énormes travaux sont engagés tout au long de la période, qui font disparaître, en partie ou en totalité, les bâtiments des niveaux les plus récents des Dynasties Archaïques.

Un second Grand Palais royal s'installe à l'emplacement du précédent mais selon une économie totalement renouvelée, à l'exception du secteur de l'Enceinte Sacrée qui conserve sa vocation religieuse et son plan originel. Le secteur officiel, en particulier, est organisé selon un plan qui caractérise l'extrême fin du IIIe et le début du IIe millénaire.

Un autre palais est édifié à l'est du secteur des temples : de plus petite taille, il a servi certainement pour abriter le roi pendant la reconstruction du Grand Palais ; il a été construit sur deux hypogées sans doute royaux. Ceux-ci ont malheureusement été retrouvés complètement pillés par des clandestins dans l'Antiquité, peut-être lors de la prise de Mari par Hammurabi.

Au cœur du secteur sacré de la cité, une nouvelle haute terrasse – considérée parfois, mais à tort, comme ziggourat – est érigée avec le temple aux Lions ; elle recouvre le quartier qui unissait le secteur de l'Enceinte Sacrée à celui du temple du Massif Rouge.


Les derniers moments de Mari

Il est revenu à la dynastie amorite de faire briller les derniers feux de Mari. On ne connaît pas les conditions qui lui permirent d'y prendre pied.

Un certain Yagid-Lim régnait à Terqa, distante seulement d'une soixantaine de kilomètres, et c'est peut-être son fils Yahdun-Lim qui s'empara de Mari. Cependant ce souverain ne fait nulle allusion dans ses inscriptions à une telle conquête et cela paraît assez étonnant. Si l'on se fie à ses textes de fondation du temple de Shamash ou au disque inscrit retrouvé dans le palais, Iahdun-Lim a mené une politique extérieure très active qui l'a sans doute conduit jusqu'au rivage de la Méditerranée, sans pour autant qu'il existe le moindre indice en faveur d'une construction politique stable s'étendant à la Syrie occidentale. Pour subsister dans sa fonction première de surveillance du canal et des deux voies venant du Khabur et de Syrie, Mari avait à contrôler avant tout le territoire qui s'étendait des falaises de Baghouz à la confluence du Khabur et plus précisément à l'endroit où débutait le canal : ce territoire formait l'extension minimale du royaume. Lorsque les bases d'une expansion étaient en place, c'était tout naturellement vers le Khabur que se dirigeaient les ambitions des souverains, en raison de la proximité plus immédiate d'une plaine agricole riche et populeuse, de la présence d'un grand nombre de cités et parce qu'une partie du trafic en provenance de l'Anatolie, et tout particulièrement l'approvisionnement en cuivre, empruntait cette voie pour aller vers le sud-est. C'est donc certainement vers le Khabur que se trouvait le principal théâtre des exploits de Yahdun-Lim. On estime la durée de son règne à une vingtaine d'années. Sa disparition semble avoir été provoquée par une révolte de certains de ses serviteurs. Son successeur, du nom de Sumu-Yaman, est pratiquement inconnu et ne régna, semble-t-il, que deux ans. Le pouvoir passe alors à Shamshi-Adad, dynaste amorite fils d'un certain Ila-kabkabû, peut-être originaire du Haut Khabur. Shamshi-Adad s'installa à Ekallatum, puis en 1814 à Assur ; il avait alors entre les mains les bases d'un royaume de piémont qui unissait la Mésopotamie du Nord et la Syrie, et il chercha à prendre pied sur l'Euphrate qui formait, au sud de son domaine, à la fois une frontière et un axe de liaison entre les deux mêmes domaines. Il mit en place à Mari l'un de ses fils, Yasmah-Addu, comme vice-roi, tandis qu'il faisait protéger sa frontière orientale par son autre fils, Ishme-Dagan, installé à Ekallatum ; lui-même résidait à Shubat-Enlil dans le Khabur ou à Assur. Mari semble avoir connu une période assez calme, mais sans doute en raison du manque d'ambition de Yasmah-Addu, ainsi qu'en témoignent les lettres de remontrance que lui envoyait son père.

De fait il ne semble pas que Yasmah-Addu ait bien préparé Mari à lutter contre d'éventuels ennemis. À la mort de Shamshi-Adad, Yasmah-Addu ne put se maintenir longtemps : Zimri-Lim, le fils de Yahdun-Lim, réussit par surprise à reprendre pied à Mari, obligeant Yasmah-Addu à s'enfuir en abandonnant son harem.

Commence alors le règne du dernier souverain qui resta sur le trône douze ou quatorze ans. Zimri-Lim chercha manifestement dans l'action une dynamique destinée à reconstruire un véritable royaume : pour asseoir les bases territoriales de son pouvoir le long de l'Euphrate et dans le Khabur et pour maintenir les nomades à son service dans certaines limites. Au début, son royaume semble s'être un moment étendu depuis Hit, à l'entrée de l'Euphrate dans la plaine mésopotamienne, jusqu'à Tuttul sur le Balikh, et s'être assez profondément ancré dans le Khabur. Mais ces luttes constantes contre des vassaux révoltés, et les négociations avec les chefs nomades, perturbaient en permanence sa tranquillité.

Il est alors l'allié d'Hammurabi de Babylone qui conduit, lui aussi, une politique expansionniste ; cette alliance le protège sur son flanc sud-oriental, au prix il est vrai d'une participation active aux entreprises du souverain babylonien, par exemple dans la mise à la raison du roi de Larsa en 1863. On assiste alors à un brutal changement de cap sur les raisons duquel nous ne sommes nullement renseignés. Hammurabi s'empare de Mari en 1761 avant J.-C., dans des conditions non définies : y a-t-il eu défaite militaire, opération surprise ? Zimri-Lim a-t-il connu des ennuis ailleurs et Hammurabi a-t-il mis à profit une situation qui lui était favorable ? Nous ne savons ; toujours est-il que Zimri-Lim disparaît alors complètement de notre documentation, alors que le souverain babylonien reste à Mari pendant quelques mois en épluchant les archives et en transférant dans sa capitale les richesses du palais et de la ville – c'est à Babylone que l'on retrouvera la célèbre statue de Puzur-Ishtar ; puis il décide la destruction totale du palais et certainement de tous les bâtiments officiels de Mari. Cet incendie volontaire suivi d'un abattage systématique des murs qui ont enseveli les archives et le matériel abandonné par les soldats babyloniens a permis une conservation exceptionnelle de ce monument, en particulier la protection des peintures murales.

La fouille et l'analyse architecturale du lieu ont donné une image très précise de l'organisation et de la vie d'un grand palais amorite du début du IIe millénaire, en révélant ce qu'était matériellement le palais, c'est-à-dire le cœur politique et administratif d'une cité mésopotamienne : 2,5 hectares de superficie, près de trois cents espaces au sol, chiffre qu'il faut pratiquement doubler compte tenu de l'existence d'un étage sur la presque totalité du bâtiment. On y trouve :

- la Maison du Roi avec le secteur officiel, les réserves, le secteur du personnel, les cuisines et le quartier administratif ;

- la Seconde Maison qui abritait les femmes (c'est-à-dire les reines et le personnel féminin), formée d'une zone résidentielle, le quartier du personnel, les réserves ;

- le quartier des temples à l'emplacement de l'ancienne Enceinte Sacrée ;

- le secteur des grandes réserves, en partie disparu, dans la partie méridionale de l'édifice.

La vie du royaume, la façon dont il est administré, les relations du roi avec les autres villes de Mésopotamie ou de Syrie sont réapparues grâce aux archives, quelque quinze mille documents qui traitent :

- de la vie quotidienne du palais (entrées et sorties de marchandises, de nourritures et de biens, distributions de rations alimentaires comme paiement, repas du roi…) ;

- des relations administratives entre le roi et ses serviteurs dans les cités qui composent le royaume : le roi donne ses ordres et reçoit les rapports et les informations de ses gouverneurs ;

- des relations entre les différents royaumes et donc de la vie internationale.

La richesse de ce palais vient des conditions qui ont accompagné sa disparition. On ne sait pas encore ce qui a conduit Hammurabi à mettre la main sur la capitale du Moyen-Euphrate, alors que Zimri-Lim et lui-même semblent avoir longtemps suivi une politique d'alliance. Tout ce que nous savons, c'est que le souverain babylonien a donné le nom de la prise de Mari à sa trente et unième année de règne et à la trente-troisième, celle de la destruction de ses murailles. Parce que les circuits économiques qui unissaient la Syrie à la Mésopotamie ne passaient plus principalement par l'Euphrate, cette destruction marqua la fin du rôle joué par Mari pendant un millénaire.

Avec la destruction de 1760, c'en est fait de Mari comme grande cité dans le concert des royaumes du Proche-Orient ; elle disparaît de la scène politique et l'Euphrate ne connut plus de capitale d'une telle importance.

Si on ne sait pas encore très bien quelle était la situation exacte de Mari sous les Shakkanakku, ni si elle a possédé alors un pouvoir stable propice à son enrichissement, il apparaît, à la lumière des événements du dernier demi-siècle de son histoire, qu'elle n'a plus guère connu alors de tranquillité ; elle semble être devenue une sorte de proie disputée entre les ambitions de princes amorites qui cherchent, à la faveur de la confusion générale, à se tailler un domaine qui servira de point de départ à une politique expansionniste (Iahdun-Lim ou Zimri-Lim) ou qui formera un point d'appui complémentaire dans une politique territoriale plus ambitieuse (Shamsi-Adad). Il n'est pas sûr que pendant cette période Mari ait, dans la pensée de ses possesseurs, parfaitement répondu à sa vocation originelle. Et sans doute faut-il voir là le signe des changements de l'organisation des circuits économiques qui avaient déjà détourné une partie du trafic de la route de l'Euphrate au profit de la route de piémont du Taurus. La disparition de Mari était inéluctablement inscrite dans cette situation et la froide décision d'Hammurabi – l'incendie volontaire de la capitale – affirmait simplement l'existence d'une situation géopolitique nouvelle et, en quelque sorte, la consacrait.


Apport du site à l'histoire

Par sa diversité, la documentation épigraphique de Mari est l'une des plus riches du Proche-Orient : elle donne une image d'une exceptionnelle concentration sur le monde syro-mésopotamien pendant la brève période qui a précédé la chute de la cité, à l'époque du grand souverain Hammurabi dont nous ne pouvons espérer retrouver le palais ou les archives. Par la qualité de la conservation de son architecture et par la richesse du mobilier qui y subsistait, le Grand Palais royal est l'exemple encore unique d'un grand palais de l'âge du bronze. Ainsi c'est grâce à Mari que nous avons une idée de ce qu'a pu avoir été le premier Empire babylonien sous la royauté d'Hammurabi puisque la fouille de Babylone n'a rien fourni pour cette époque.

Par l'ampleur et l'audace de ses conceptions, l'architecture du palais du IIIe millénaire exprime la puissance inventive des populations mésopotamiennes. Par la perfection de certaines de ses statues, Mari montre que ses ateliers se sont hissés à la première place des grands créateurs artistiques, peut-être parce qu'ils se trouvaient au contact de deux univers proches, mais non identiques, la Mésopotamie et la Syrie.

Enfin, le gigantisme de l'aménagement régional né de l'ampleur des échanges commerciaux entre le rebord du Taurus, son arrière-pays anatolien, la Syrie occidentale et la Mésopotamie alluviale ou deltaïque, qui est la cause de la création de Mari destinée à contrôler la clé du système, illustre de façon unique le dynamisme des populations sumériennes à l'aube de l'histoire et donne toute sa profondeur vraie à la première des grandes civilisations urbaines.

Aucun autre site syro-mésopotamien n'a été aussi riche de renseignements sur le IIIe et le début du second millénaire de la civilisation mésopotamienne.
Jean-Claude Margueron
Mars 2003
 
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