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Machu Picchu, le livre de pierre
Carmen Bernand
Membre de l'Institut universitaire de France.
Professeur à l'université de Paris X-Nanterre

Inscrit en 1982 par l'Unesco sur la liste des sites appartenant au patrimoine mondial de l'humanité, Machu Picchu, haut lieu archéologique du Pérou, témoigne, par ses réalisations architecturales, de la cohésion sociale et du savoir-faire des Incas. Pour découvrir ce lieu mythique, laissons-nous guider par Carmen Bernand qui a notamment publié Les Incas, peuple du soleil (Gallimard « Découvertes » – 1988) et, en collaboration avec Serge Gruzinski, Histoire du Nouveau Monde (Fayard – 1993).

Un site tombé dans l'oubli durant plus de trois siècles

Vers 1870, un voyageur français appelé Charles Wiener visita les ruines d'Ollantaytambo, près de la ville de Cuzco. Comme il montrait son émerveillement devant cette étonnante construction, des paysans lui racontèrent que non loin de là, sur les sommets du Huayna et du Machu Picchu, d'autres vestiges inca plus importants étaient encore visibles. Wiener prit la direction de l'est pour se rendre dans les lieux, franchit un col élevé et descendit jusqu'à Santa Ana, dans la vallée de l'Urubamba, contournant sans le savoir la zone où se dressait la cité incaïque. Il fallut cependant attendre 1911 pour qu'un autre étranger, l'archéologue américain Hiram Bingham de l'université de Yale, organisât une nouvelle expédition dans la région afin de retrouver Vitcos et Vilcabamba. Ces sites étaient en effet mentionnés dans les chroniques du XVIe siècle, qui s'y référaient comme étant les derniers bastions des Incas après l'effondrement de l'empire des Quatre-Quartiers en 1532 : pour se soustraire aux conquistadores, l'Inca Manco, puis ses frères Sayri Tupac, Titu Cusi et Tupac Amaru s'étaient réfugiés dans ces cités de la forêt d'où ils harcelaient les Espagnols, lesquels ne vinrent au bout de la rébellion qu'en 1571.

Le récit du voyage de Bingham dans une zone pratiquement inconnue, non seulement du point de vue archéologique mais aussi du point de vue géographique, prouve à quel point la région du piémont andin était, au début du XXe siècle, un véritable no man's land livré aux exploitants de caoutchouc et aux aventuriers. La découverte du site de Machu Picchu est due au hasard. Bingham, comme Wiener, aurait pu contourner le massif et repartir dans une tout autre direction. Sa rencontre avec deux exploitants agricoles qui avaient choisi de vivre dans la région afin d'échapper aux deux fléaux de la république, les impôts et la conscription, fut décisive. Ces hommes connaissaient les ruines, où ils avaient l'habitude de faire paître leurs bêtes, et conduisirent l'étranger, qui gravit les marches de pierre guidé par un enfant. À moitié recouverts par la végétation, les murs, les escaliers, les tours et les fenêtres de la ville de pierre se dévoilent dans la brume. On comprend aisément l'état d'exaltation de l'Américain : non seulement l'état de conservation est étonnant, mais surtout le plan urbain s'harmonise avec le paysage, d'une beauté à couper le souffle. Bingham croit avoir trouvé enfin l'illustre Vilcabamba et, dans son enthousiasme, affirme même que ce site est antérieur à la fondation de Cuzco et correspond au mystérieux Tampu-tocco, lieu où la momie de l'Inca Pachacuti aurait été ensevelie.

Une ville fascinante… et encore énigmatique

On peut dire que Machu Picchu demeure encore un lieu énigmatique. Quels étaient ses habitants ? Quand fut-elle abandonnée ? S'agit-il effectivement de Vilcabamba ou d'une autre cité inconnue des Espagnols ? Construite sur une crête à 2 700 m d'altitude et pratiquement isolée de la terre ferme par la boucle de l'Urubamba, la ville s'étend sur deux sommets, le Huayna Picchu, au nord, et le Machu Picchu. Il s'agit d'un établissement relativement petit, puisqu'il compte environ deux cent cinquante maisons. Toutes ces demeures ne furent pas habitées et plusieurs étaient utilisées comme dépôts ou greniers. La caractéristique la plus remarquable est sans doute l'adaptation des bâtiments à la topographie, rendue possible par la modification systématique de la montagne. Les pentes furent travaillées en terrasses, suivant des techniques utilisées ailleurs, comme à Yucay et à Pisac, ce qui permettait de retenir la terre nécessaire pour les cultures et de servir de soubassement aux temples et autres édifices.

Avant la construction de la route qui monte jusqu'au champ de ruines, l'accès à la cité se faisait le long des crêtes et par des escaliers, dont on peut encore distinguer des gradins à moitié enfouis par les herbes et les lianes. La ville comportait une porte, baptisée Intipunku – la porte du Soleil – par les archéologues modernes. Elle est située à l'extrémité sud-ouest. Deux murs de pierre gardent le côté sud de la ville, l'est et l'ouest étant protégés naturellement par les précipices. Plusieurs ensembles ou quartiers se détachent, sans qu'on puisse déceler l'existence d'une bipartition, trait récurrent dans d'autres cités du Pérou. À l'est, étalés sur différents niveaux, se déploient trois quartiers, mais on ignore quelle était leur fonction.

L'unité de base architecturale présente partout est l'habitation rectangulaire de petites dimensions couverte d'un toit en chaume. Aujourd'hui encore, on peut observer des constructions similaires habitées par des paysans. La plupart n'ont qu'une porte, et beaucoup manquent de fenêtres. Ces habitations communiquaient entre elles par des cours intérieures et étaient situées dans un entrelacs de ruelles. Leur caractère résidentiel peut être inféré à partir des restes de feux de cuisine et des débris de tessons. Les constructions circulaires, autre élément typique de l'architecture inca, apparaissent à Machu Picchu – c'est le cas de l'édifice connu comme El Torreón. Les greniers se distinguent des résidences par l'étroitesse de leur porte, dont le seuil est surélevé.

Le contraste est frappant entre les maisons rectangulaires et des constructions plus importantes qu'on appelle « cérémonielles », faute d'avoir un terme plus précis. Ce sont des plates-formes, des escaliers, des murs circulaires, des sanctuaires, comme celui qui se dresse sur la partie la plus élevée du site, jouxtant la célèbre pierre « où l'on attachait le soleil », l'intihuatana. Sculpté dans un seul bloc de granit, ce gnomon, « axe du monde », servait à mesurer la position de l'astre au zénith, à deux dates précises, le 30 octobre et le 13 février. La pierre servait également de ushnu, sorte d'autel où l'Inca versait le contenu de sa coupe, remplie de bière de maïs, lorsqu'il accomplissait la cérémonie de « boire avec le soleil », destinée à faire tomber la pluie et à féconder la terre. Les cités incaïques possédaient toutes leur ushnu, qui communiquait par des canalisations avec la terre.

Mythe et réalité

Au sud, la place délimite un espace à moitié fermé en forme de trapèze, flanqué de constructions de pierre. La plus étonnante est celle dite « des trois fenêtres », qui fait face à la Cordillère et dont la partie basse du mur est construite de blocs cyclopéens. On a tenté de mettre en rapport cet édifice avec le mythe d'origine des Incas, ou du moins avec l'une des versions. Selon ce récit, lenéantit les sites sacrés de ses ennemis. Il donna l'ordre de bâtir une maison de pierre avec trois fenêtres, qui indiquaient l'origine des trois lignages d'où il était issu : Tampotocco représentait le lieu d'où étaient issus ses oncles, Marastocco, celui de ses aïeuls maternels, et Sutistocco, celui de ses aïeuls paternels.

Des cent soixante-treize individus mis au jour par l'expédition Bingham, cent cinquante étaient des femmes, ce qui semble indiquer que les épouses et les concubines de l'Inca s'étaient repliées sur cette cité. Il faut alors se demander où vivaient les hommes de basse condition, corvéables qui accomplissaient des tâches pour l'entretien du souverain et de son lignage. Il semble que ces tributaires étaient peu nombreux à cause des famines qui dévastaient la région. En revanche, les tribus forestières vivaient à proximité de ces nids d'aigle, échangeant leurs produits contre de l'or et des tissus. Cet équilibre semble avoir été rompu à la mort de Titu Cusi, comme le montre l'indifférence des Anti à l'égard du malheureux Tupac Amaru, traqué par les troupes de García de Loyola en 1571. Le dernier Inca prit la fuite avec les siens avant l'arrivée des troupes espagnoles, abandonnant Vilcabamba et faisant incendier ses maisons et ses dépôts, ainsi que le temple du Soleil. Lâché par les tribus de la forêt, l'Inca Tupac Amaru fut rattrapé par les Espagnols, emmené à Cuzco et décapité en 1572 ; sa tête étant exposée au pilori pour l'exemple, les Indiens venaient toutes les nuits en cachette lui apporter des offrandes, et le bruit se répandit qu'elle devenait de plus en plus belle. Le vice-roi, alerté par des métis, donna l'ordre d'enterrer les restes, mais il semble que la légende du retour de l'Inca commença à germer à cette époque. Le millénarisme prenait la relève de la politique…

Carmen Bernand
Février 2001
 
Bibliographie
Histoire du Nouveau Monde. Tome 2 : les Métissages, 1550-1640 Histoire du Nouveau Monde. Tome 2 : les Métissages, 1550-1640
Carmen Bernand et Serge Gruzinski
Fayard, Paris, 1993

Ciudades precolombinas Ciudades precolombinas
Jorge E. Hardoy
Ed. Infinito, Buenos Aires, 1964

Essays in Honor of G. Willey, Leventhal & Kolata Essays in Honor of G. Willey, Leventhal & Kolata
Alan Kolata
Eds. University of Mexico Press & Peabody Museum, Harvard University, 1983

L’Inca, l’Espagnol et les sauvages  : rapports entre les sociétés amazoniennes et andines du XVe au XVIIe siècle L’Inca, l’Espagnol et les sauvages : rapports entre les sociétés amazoniennes et andines du XVe au XVIIe siècle
France-Marie Renard-Casevitz, Thierry Saignes & Anne-Christine Descola
Editions Recherche sur les Civilisations, Paris, 1986

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