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Londres appartient à un autre continent
Daniel Elouard
Agrégé de lettres

Londres, la plus grande ville d'Europe, n'est pas seulement un décor de week-end ou une métropole du shopping. La capitale britannique abrite de nombreuses richesses artistiques. Mais surtout, sa visite permet de résumer l'histoire passionnante d'une nation qui développa à la fois un immense empire et une grande civilisation. Aussi avons-nous demandé à Daniel Elouard de nous faire (re) découvrir cette ville si proche, et si différente.

Le boulanger du Pudding Lane, à Londres, aurait mieux fait de surveiller son four, en cette nuit du 2 septembre 1666. Maladresse, mauvais entretien, malveillance ? Toujours est-il que, quatre jours plus tard, un incendie gigantesque avait ravagé treize mille maisons, quatre cents rues, quatre-vingt-six églises. Douze morts, c'était finalement peu pour une telle catastrophe, mais toute une ville – la Londres médiévale – avait disparu. La peste aussi qui, l'année précédente, avait tué quelque soixante-dix mille personnes et qui ne revint plus jamais.

Après le grand incendie de 1666…

En fin de compte, il aurait pu devenir une bénédiction, donnant ainsi l'occasion de mener à bien un grand projet de reconstruction. C'était exactement l'avis du premier architecte du roi, Christopher Wren, qui proposa à Charles II un programme grandiose. Bien entendu, d'autres architectes avaient aussi conçu des plans, mais Sa Majesté jugea toutes les suggestions si dispendieuses que la montagne accoucha d'une souris : un règlement d'urbanisme stipulant que les rues devaient avoir au moins six mètres de large, et que la brique ou la pierre remplacerait le bois comme matériau de construction. De toute manière, les pompiers pouvaient toujours compter sur l'aide du Ciel qui, depuis longtemps, arrosait régulièrement la ville pour lui donner des gazons exceptionnellement vigoureux et verts.

Sir Christopher – Wren fut anobli – n'eut pourtant pas le temps de s'ennuyer. Avec l'aide de Hawksmoor et de Vanbrugh, il rebâtit une cinquantaine d'églises, réalisant également, parmi d'autres projets, les hôpitaux de Chelsea et de Greenwich. C'est dire qu'il contribua largement à modeler Londres, d'autant qu'il fut souvent imité par la suite.

Quand Londres s'inspire du continent pour créer son propre style

Prenant en Italie des plans et des techniques, en France, une sobriété et un rythme classiques, y ajoutant une touche baroque hollandaise, Wren effectua une synthèse qui plaisait à un peuple soucieux de respectabilité, tout en rêvant d'extravagances. La cathédrale Saint-Paul, chef-d'œuvre de l'architecte qui y est enterré, est ainsi devenue un des monuments les plus goûtés des Londoniens. Tout y est grand : le dôme qui atteint cent dix mètres de hauteur, la nef, longue de cent cinquante-deux mètres, les morts qui reposent dans la crypte, gloires autant militaires que poétiques, Wellington et Nelson, Turner et Millais.

L'Antiquité revue par Palladio devint la source d'inspiration majeure des architectes – Robert Adam, John Nash – qui, au XVIIIe siècle, donnèrent à Londres une touche caractéristique. Nash dessina ainsi Regent's Park et ses alentours ; il ouvrit vers le sud les artères de Portland Place et Regent Street. Comme il fallait mesurer les dépenses, les bâtiments alignés étaient montés en brique ; mais comme il fallait également en « mettre plein la vue », ils étaient recouverts de stuc, et décorés en trompe-l'œil. Ce style prit le nom de « géorgien », du nom des rois George qui régnèrent à cette époque, et il se prolongea jusqu'au début du XIXe siècle. La ville s'étendit ensuite au sud de la Tamise, dont le port fournissait depuis le XVIe siècle matières premières, victuailles et rêves.

C'est en effet là qu'arrivaient les bateaux des Indes et des Amériques, porteurs des richesses d'un empire immense. C'est là qu'il faut embarquer, au pied du pont de Westminster, pour une croisière au petit cours qui mène à Greenwich, accompagné non de l'aboiement d'un maître d'équipage ordonnant de hisser les voiles, mais des plaisanteries du Cockney – Londonien pure race – qui commente la navigation. Le bateau passe sous le pont de Londres, achevé en 1894, mais tellement néogothique qu'il semble se trouver là depuis des siècles. Il navigue ensuite entre les anciens docks réhabilités pour arriver à Greenwich où passe depuis 1844 le fameux méridien 0, à partir duquel se déclinent toutes les heures de la terre.

Cette ligne est plus facile à imaginer qu'à suivre : elle n'est en effet prudemment dessinée que sur quelques mètres ; mais quel sentiment, en l'espace d'un pas, d'aller du côté où le temps est en avance à celui où il est en retard ! Et pour entendre passer ce temps, il suffit de retourner à Westminster où s'élève la tour de l'Horloge – Big Ben – dont le carillon a enchanté et enchante toujours tant d'intérieurs douillets.

D'un palais à l'autre

Lorsqu'une forte lumière brille en son sommet, c'est que, tout en bas, d'autres lumières – les députés – siègent. Si le grand incendie de 1666 épargna Westminster, celui de 1834 ne lui laissa que quelques bâtiments. Le palais fut reconstruit en une trentaine d'années, et il conserve toujours les anciennes traditions : ses gardes n'inspectent-ils pas les caves chaque année, avant l'ouverture de la session parlementaire, pour y chercher de bien hypothétiques barils de poudre ?

L'abbaye de Westminster remonte, elle, au XIIIe siècle, mais ses visiteurs ont oublié depuis longtemps saint Édouard pour y admirer le décor des grandes fêtes organisées par la Couronne : sacres, mariages, enterrements, tous plus fastueux les uns que les autres. Westminster est en effet le sanctuaire le plus important du royaume et tombeaux, plaques ou vitraux le rappellent à l'envi. Des rois, des reines et des poètes y sont inhumés. Pour demeurer dans cette atmosphère prestigieuse, il faut emprunter Birdcage Walk pour arriver devant le palais de Buckingham. Même si les visiteurs peuvent, deux mois par an, visiter dix-huit des six cent quatre-vingt une pièces du palais, qu'ils n'espèrent pas y rencontrer une tête couronnée ! Sa gracieuse Majesté le déserte lorsqu'ils sont là, et elle n'a accepté de l'ouvrir au public que pour recueillir des fonds afin de restaurer son château de Windsor, endommagé par un incendie en 1992. God save the Queen… et ses châteaux ! Toujours est-il que le bon public peut se contenter d'assister devant Buckingham à la relève de la garde, dont les soldats conservent un délicieux bonnet en poil d'ours.

Ceux qui se passionnent pour la Couronne ne manquent pas de contempler ses joyaux, étincelants vestiges d'un trésor qui a disparu au cours des siècles. Ils sont conservés dans la tour de Londres, ancienne résidence des souverains, devenue prison et maintenant, musée. Les gardiens de la tour choient huit corbeaux (dont deux en réserve) aux ailes rognées afin qu'ils ne s'envolent pas au loin : en effet, une légende dit que, s'ils partaient, la tour – donc symboliquement la monarchie – s'effondrerait. Cette tour réserve aussi une promenade bien agréable, sur les remparts d'où, au sud, l'on domine la Tamise, et à travers plusieurs musées. Dans la Tour blanche, qui tire son nom de la chaux dont Henri III l'avait fait enduire, la chapelle Saint-Jean – un véritable joyau, roman celui-là – passe pour la plus ancienne église du royaume. Les rois y priaient toute la nuit avant leur couronnement.

Les Anglais conservent un souvenir ému des siècles glorieux de leur histoire, incarnés d'une certaine manière par leur monarchie. Ils chérissent d'autant plus les vestiges de leur passé qu'à Londres, ils sont rares, à cause notamment de ces fameux incendies.

D'un Museum à une Gallery

Les Londoniens y trouvent un grand nombre d'œuvres exceptionnelles qui leur rappellent ces siècles heureux où Londres se croyait la capitale du monde. La puissance de l'Empire permit, aux diplomates, archéologues et pillards de tout poil, de constituer d'incomparables collections. À Londres comme dans la plupart des grandes villes européennes, la possession d'antiques permettait de s'offrir des racines grandioses ; les collections exposaient dans un cadre solennel et policé ce que les pays « barbares » ou civilisés avaient de plus beau, une autre manière d'en prendre possession à bon compte.

Le British Museum, par son nom même, manifeste sa singularité. Les collections purement britanniques – même le trésor de Sutton Hoo – ne peuvent rivaliser, au moins en célébrité, avec les sculptures du Parthénon, le monument de Xanthos, la pierre de Rosette qui permit le déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens, ou les sculptures indiennes d'Amaravati. Le British est un paradis pour ceux qui aiment l'archéologie ; il possède également un cabinet des monnaies, des gravures et des dessins, des collections d'Extrême-Orient, des manuscrits et des éditions rares… De grands travaux sont en cours pour rénover le musée qui avait pris des allures vieillottes.

La National Gallery, quant à elle, conserve quelques-uns des plus beaux tableaux du monde, et s'il s'y trouve quelques œuvres « nationales », l'essentiel est constitué de tableaux étrangers qui embrassent toute l'histoire de l'art, avec des pièces maîtresses de Van Eyck, Memling, Holbein, Cranach, Ucello, Botticelli, Léonard de Vinci, Bellini, Michel Ange, Raphaël, Rubens, Van Dyck, Rembrandt, Vermeer… La National Portrait Gallery est spécialisée, comme son nom l'indique, dans les portraits, cette fois bien britanniques, qui permettent de suivre l'histoire du Royaume-Uni. Le monde entier chante ainsi la gloire du British Museum, de la National Gallery… mais il est un autre musée encore plus fou, où les pays les plus divers se donnent rendez-vous : le Victoria and Albert Museum !

En effet, avec ses dix kilomètres de galeries, ses cent quarante-cinq salles, ses quatre (?) millions de pièces, son fonds qui s'enrichit chaque année, c'est le plus génial fourre-tout que l'on puisse imaginer, exposant des cartons de Raphaël, le grand lit de Ware, des chasubles de Clare, les tapisseries des chasses du Devonshire, de la vaisselle de Wedgwood, des vases chinois, le trône d'un maharadjah, un tapis d'Ardabil… et quelques centaines de milliers d'autres objets presque aussi intéressants ! Le mieux à faire après une telle visite est de gagner, au nord, Kensington Gardens, séparé par les eaux de la Serpentine et de la Long Water de Hyde Park. De quoi se régénérer les poumons et les yeux ! Mais ceux qui craignent le mauvais temps ou le soleil, les chiens ou les sportifs, les petites filles ou les vieilles dames, tous ceux aussi qui aiment les belles demeures préféreront visiter le palais de Kensington, séjour de bien des rois et reines – Victoria notamment – et de nombreux princes de Galles ou d'autre part…

C'est dans Hertford House, demeure plus modeste mais de grande allure qui servit un temps d'ambassade de France, qu'est présentée la Wallace Collection. Elle doit son nom à Richard Wallace, fils naturel du quatrième marquis de Hertford qui se passionna, comme son père, pour la France : c'est lui qui donna à Paris les fameuses fontaines « Wallace ». Cette passion française explique le nombre important d'œuvres de Fragonard, Watteau et Boucher qu'il a apportées, avec le reste de sa collection, au moment de la Commune. Tableaux et bibelots, meubles et armes viennent du monde entier, mais l'architecture de la maison les rend presque familiers. Tout aussi intime – il occupe peu de pièces – mais dans un cadre plus grandiose – Somerset House – l'institut Courtauld possède des œuvres extraordinaires de Manet, Seurat, Cézanne, Van Gogh et des impressionnistes. L'ambiance y est paisible, reposante, alors qu'à l'extérieur le Strand déborde d'animation.

Pour suivre l'histoire de la peinture anglaise, il faut se rendre à la Tate Gallery qui expose, à côté de quelques œuvres contemporaines « étrangères », Hogarth, Gainsborough, Constable, et surtout Turner : une section spéciale – la Clore Gallery – lui est consacrée. Tous ces musées accueillent périodiquement de grandes expositions qui justifient bien souvent un voyage.

Une atmosphère si typiquement britannique

Mais, quel que soit l'intérêt de toutes ces œuvres d'art, il faut, pour retrouver une ambiance caractéristique, entrer dans un pub.

C'est là où l'on apprécie le mieux ce subtil mélange de réserve et d'extravagance qui caractérise l'âme anglaise. La décoration est souvent classique, et les fenêtres closes pour que de jeunes regards ne puissent plonger dans ces lieux de perdition. Dans la City, le quartier des affaires, il n'est pas rare d'y trouver, à la sortie des bureaux, des gentlemen en habit. À midi, il est possible d'y commander un plat du jour, dans le calme et à un prix raisonnable. Dès que l'heure avance, la clientèle s'anime, avec des tenues moins classiques, et déborde sur le trottoir, chope en main. L'atmosphère devient de plus en plus chaleureuse car la pinte – la ration normale – contient un peu plus d'un demi-litre. Au bout de quelques pintes, la vie devient facilement rose !

Aussi rose que le costume de certaines vieilles dames qui fréquentent encore les salons de thé pour papoter, boire un thé troublé d'un nuage de lait, en dégustant cakes, muffins, crumpets et autres pâtisseries de circonstance. L'accès aux clubs, autre institution typiquement londonienne, est tellement réglementé qu'il vaut mieux traquer l'âme anglaise autre part. Chez Harrod's, par exemple, le plus vénérable des grands magasins, où l'on perd non seulement son latin, mais aussi le nord. Chez Selfridges, Liberty ou Harvey Nicols également, voire lors d'une vente aux enchères chez Christies ou Sotheby's ? Reste aux ethnologues à suivre, le dimanche après-midi au Speaker Corner – à l'angle de Hyde Park vers Marble Arch – les discours d'orateurs qui parlent de tout et souvent de n'importe quoi.

Ils ne connaîtront cependant jamais tout à fait Londres s'ils ne visitent pas, dans ses alentours, deux châteaux qui témoignent toujours de l'éclat de la Couronne et de l'amour de ses sujets qui viennent en foule les visiter. Windsorcastle accueille depuis le XIe siècle les souverains anglais. Tout y est naturellement imposant, les pièces comme leur décoration, les œuvres d'art comme le parc, ceux qui y vivent comme ceux qui y reposent. La chapelle Saint-George y célèbre le très noble ordre de la Jarretière qui doit son nom à une jarretière que la comtesse de Salisbury perdit en dansant avec le roi Édouard III qui s'exclama : « Honni soit qui mal y pense… ». Hampton Court est l'œuvre d'un archevêque, Thomas Wolsey et d'un envieux, Henry VIII, qui la lui vola et y emprisonna sa cinquième épouse, Catherine Howard. La reine y aurait imploré en vain sa clémence – elle fut exécutée à la tour de Londres – et son fantôme erre toujours les lieux. Même un Londonien agnostique ne plaisanterait pas avec un fantôme et traverse avec circonspection la galerie hantée.

Depuis qu'un tunnel les relie au continent, les habitants de la « perfide » Albion ne sont plus tout à fait des insulaires, mais ne sont toujours pas des continentaux. Plus d'un regrette l'époque où un fog (brouillard) tenace suffisait à isoler Londres, ce qu'un quotidien résuma un jour avec humour dans un titre : « Le continent est isolé ». À trois heures en train de Paris, Londres appartient à un autre monde, dont les habitants cultivent avec passion leur jardin et le bonheur insoutenable d'être différents.

Daniel Elouard
Mai 1999
 
Bibliographie
Promenades dans Londres : l'aristocratie et les prolétaires anglais Promenades dans Londres : l'aristocratie et les prolétaires anglais
Flora Tristan
Des Femmes dans l'Histoire
Côté Femmes et Indigo

Histoire de Londres Histoire de Londres
Hugh Clout
Que sais-je ?
PUF, Paris, 1999

Londres Londres
Steen Eiler Rasmussen
Villes & sociétés
Picard, Paris, 1990

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