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L'Italie du Sud : un espace très romanisé
Yann Le Bohec
Professeur d’histoire romaine à l’université Paris IV-Sorbonne

Malgré une romanisation poussée, les régions correspondant à l'Italie du Sud conservèrent des caractères bien particuliers, dus notamment à la forte influence des colons grecs et à certaines revendications d'autonomie municipale vis-à-vis de Rome. La richesse agricole, puis artisanale et culturelle de ces régions devaient leur donner, pendant plusieurs siècles, un rôle primordial dans l'économie de l'empire.

Un peu de géographie…

Dans l'Antiquité, le mot d'Italie ne désignait que la partie péninsulaire du pays qui porte actuellement ce nom : la Sicile et la Sardaigne, considérées comme des provinces, n'en faisaient pas partie. La limite entre Italie du Nord et Italie du Sud n'est pas facile à tracer ; nous proposerons par commodité la latitude de Rome. La péninsule italienne se présente sous une forme allongée : pour 900 km en longueur, elle ne mesure que de 140 à 200 km en largeur, et les côtes s'étalent sur environ 6 000 km. Pays de la mer, le sud est aussi pays de la montagne. L'Apennin central, montagne calcaire et jeune, de type alpin, ressemble à notre Jura et atteint 2 921 m au Gran Sasso. L'Apennin méridional est également constitué de calcaire, avec des intrusions cristallines. Ces montagnes isolent deux grands bassins, domaines de richesse et de civilisation, la Campanie et le Latium.

Italiens, Étrusques, Grecs et Romains

Le peuplement de cette région présente une grande diversité. À l'époque historique, des Indo-Européens, les Italiens, avaient recouvert la péninsule et s'étaient dispersés en fonction de la géographie. Ils avaient imposé leur langue qui s'était divisée en autant de dialectes que de régions : Latins et Campaniens dans les bassins, Samnites dans l'Apennin, Apuliens, Lucaniens et Bruttiens dans le sud. Des influences étrusques, sensibles jusqu'en Campanie, par exemple à Pompéi, vinrent du nord.

Mais, dès le début du VIIIe siècle (v. 775 à Ischia-Pithecusae), des Grecs s'installèrent dans tous les sites portuaires du littoral méridional, à Tarente, Sybaris, Crotone, Héraclée, Thurium, Cumes et Naples, pour ne citer que quelques noms parmi les plus connus. Cette région prit le nom de Grande Grèce. Leur arrivée modifia profondément les structures économiques et culturelles locales, d'autant que la civilisation étrusque avait elle-même subi leur influence.

Une relative unification vint des Romains qui réalisèrent la conquête de l'Italie entre 338 et 272, date de la prise de Tarente. Leur succès militaire laissa une forte marque dans le paysage, notamment quand ils organisèrent le réseau routier. Les principaux axes en Italie du Sud reliaient Rome à Capoue par la voie Appienne, prolongée jusqu'à Tarente, doublée ultérieurement par la via Trajana, et Rome au détroit de Messine par la via Annia, la via Popilia et la via Domitiana ; ils traversaient le Latium par la via Latina ou gagnaient l'Adriatique par la via Valeria et la via Caecilia.

En un premier temps, les Italiens durent, par des traités, fournir de l'argent et des soldats auxiliaires, appelés socii, aux conquérants, sans obtenir beaucoup d'avantages. Ils finirent par se révolter et provoquèrent la guerre « sociale » – la guerre des socii – qui dura de 91 à 88. Les Romains, pour les apaiser, leur promirent la civitas romana, c'est-à-dire l'égalité. Mais il fallut encore beaucoup de troubles pour que les promesses soient finalement tenues. Dans ce contexte, les cultures locales perdurèrent jusqu'à la fin de la République : jusqu'alors beaucoup d'Étrusques parlèrent leur langue et les Samnites s'exprimèrent dans leur propre dialecte, l'osque, à Pompéi comme à Bantia.

L'Italie :un espace très romanisé

Des exemptions particulières en matière fiscale et des privilèges juridiques furent peu à peu accordés aux Italiens. L'Italie était riche et peuplée. Le sud était recouvert par des plantations qui formaient la célèbre trilogie méditerranéenne, blé, vigne et olivier ; les amphores permettent de connaître les exportations de vin et d'huile. La Campanie était particulièrement renommée pour la qualité de son agriculture. L'espace était organisé par la cadastration, relevé écrit, qui suivait parfois la centuriation, le partage du sol en parcelles égales. Les aqueducs, les canaux, les puits et tous les aménagements nécessaires permettaient d'utiliser au mieux une eau relativement rare. Les productions de l'artisanat complétaient ce dispositif. Des environs de 200 aux environs de 50 avant J.-C., Capoue a produit et exporté en grandes quantités de la céramique reconnaissable à son vernis noir, que les archéologues appellent la « Campanienne A ». Pourtant, à partir des environs de l'ère chrétienne, la concurrence des provinces porta un coup fatal à certains secteurs de l'économie, notamment à la céramique.

L'Italie connut son apogée du Ier au IIIe siècle. Elle était devenue la partie la plus riche, la plus peuplée et la plus romanisée de l'empire, comme en témoignent les milliers d'inscriptions et de monuments qu'il est encore possible de voir ou que l'archéologie découvre chaque année. On peut proposer quelques chiffres. En 28 avant J.-C., on comptait 4 063 000 citoyens romains ; cet effectif s'était élevé à 4 937 000 en 14 après J.-C. La péninsule était partagée entre plus de quatre cents cités, avec des institutions semblables à celles de toutes les cités du monde méditerranéen. Les cultes romains s'imposèrent, les capitoles se multiplièrent et les dieux locaux tombèrent dans un relatif oubli auprès de leurs anciens fidèles. Les empereurs prenaient pourtant peu de mesures en leur faveur. Trajan (98-117) créa les alimenta, des fondations chargées d'assurer l'entretien des orphelins. Hadrien (118-137) avait mis en place des consulaires, chargés sans doute de rendre la justice. Ces fonctionnaires, certainement pour avoir contrarié les autonomies municipales, furent supprimés par Antonin le Pieux (138-161), rétablis par Marc Aurèle (161-180), mais avec un autre nom, celui de juridiques.

La société ne présentait que peu de caractères originaux. Les sénateurs devaient tous posséder des terres en Italie ; au demeurant, beaucoup d'entre eux étaient Italiens. Il n'y a rien de particulier à relever sur les chevaliers et les notables, si ce n'est que leur présence en Italie se caractérisait par une forte densité par rapport à ce que l'on observait dans les provinces. Les hommes libres pouvaient davantage se défendre ; l'État leur permettait plus facilement d'organiser des collèges, sorte d'associations plus proches des corporations de l'époque fasciste que de nos syndicats. Les esclaves, qui avaient été très nombreux à la fin de l'époque républicaine, s'étaient révoltés, en particulier sous l'impulsion de Spartacus qui avait mené une vraie guerre (73-71). Rome avait réagi avec férocité d'abord, bon sens ensuite. La répression avait été cruelle. Puis le nombre d'esclaves avait diminué dans de fortes proportions.

Une certaine diversité régionale n'en est pas moins perceptible. Seule la Campanie réussit à maintenir ses positions, en renouvelant ses activités. De très riche, elle devint seulement riche. Elle brillait par son réseau urbain, des ports, civils comme Pouzzoles et militaires comme Misène, des centres agricoles (Herculanum, Pompéi), artisanaux (Cumes) ou culturels (Naples). Le Latium était devenu la proie de la malaria, sans doute par suite du mauvais entretien des canaux destinés à évacuer les eaux stagnantes. Il était désormais consacré aux bovins. Après Rome, son principal centre se trouvait à Ostie, port de la capitale il est vrai, objet de travaux gigantesques sous Claude (41-54) et Trajan (98-117) qui firent creuser de nouveaux bassins. Le sud se désertifiait, en particulier l'Apulie, abandonnée aux moutons, et qui ne brillait plus que par sa capitale, Tarente. La crise du IIIe siècle n'affecta que peu le Sud de l'Italie, éloigné des frontières et épargné par les barbares. Il est même possible qu'il ait profité de la situation. Les difficultés rencontrées par les régions que les barbares saccageaient permettaient de reprendre les exportations. La concurrence diminuait.

La perte des privilèges

Le IVe siècle vit des changements profonds. Du point de vue administratif, l'Italie perdit ses privilèges, signe que le centre de gravité de l'empire se déplaçait. Dioclétien aligna son statut sur celui des autres parties de l'empire et le sud de la péninsule fut partagé entre quatre provinces, le Samnium, la Lucanie, l'Apulie et la Campanie. Elles furent gouvernées par des praesides (au singulier, praeses), comme toutes les unités administratives analogues ; ces personnages reçurent pour principale fonction de rendre la justice. Avec trois autres provinces d'Italie du Nord, elles formèrent le diocèse d'Italie suburbicaire, qui fut confié à un vicaire. Les cités perdirent leurs privilèges et devinrent de simples civitates, comme partout.

Sous Constantin, quand furent créées de nouvelles préfectures du prétoire, l'Italie fit partie d'un vaste ensemble regroupant l'Afrique et l'Illyrie. Dans le même temps, le christianisme faisait des progrès importants, mais pas plus que dans le reste de l'empire. Rome, avec le Latran d'abord, le Vatican ensuite, formait le vrai centre de la nouvelle religion, mais les polythéistes y résistaient avec énergie, notamment au Sénat. Chaque cité, ou presque, se dota d'une église sur plan basilical et d'un baptistère ; à la tête de la communauté était placé un évêque, assisté par un clergé analogue à celui qui se trouvait partout ailleurs, avec des prêtres, des diacres, des lecteurs.

Le déséquilibre entre un Orient en plein essor et une Europe occidentale au pire en déclin, au mieux en stagnation – quoi qu'en disent certains historiens – diminua l'importance de l'Italie. Elle perdit ses privilèges également dans le domaine de la défense. Dès les années 402-403, les Wisigoths manifestèrent leur intérêt pour la péninsule ; ils l'envahirent sans difficulté en 410, pillant la capitale et les principales villes.

Yann Le Bohec
Juin 2003
 
Bibliographie
L'Italie romaine, d'Hannibal à César L'Italie romaine, d'Hannibal à César
Olivier de Cazanove et Claude Moati
Armand Colin, Paris, 1994

Sociétés et structures sociales de la péninsule italienne Sociétés et structures sociales de la péninsule italienne
Danièle et Yves Roman
SEDES, Paris, 1995

La vie quotidienne à Pompéi La vie quotidienne à Pompéi
Robert Etienne
La vie quotidienne
Hachette Editions, Paris, 1998

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