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L'Italie du Nord : une zone de romanisation tardive
Yann Le Bohec
Professeur d’histoire romaine à l’université Paris IV-Sorbonne

L'Italie, aux origines, se limitait à la péninsule et s'arrêtait donc un peu au sud du Pô. Si nous prenons comme limite quelque peu arbitraire entre Italie du Nord et Italie du Sud la latitude de Rome, la géographie physique de l'Italie du Nord présente une certaine originalité et il convient de distinguer deux grands ensembles. L'Étrurie, limitée par le Tibre et l'Arno, comprenait trois zones : à l'est, une partie de l'Apennin, appelé les Alpes Toscanes, qui culmine à 2 167 m au Mont Cimone ; au centre, une zone de plateaux calcaires ; à l'ouest, une plaine littorale étroite et naturellement marécageuse. La Cisalpine, Gaule Cisalpine de ses noms complets, est constituée par la plaine du Pô, une zone inondable, et par l'arc des Alpes. Le versant sud du massif s'étale ici en arc de cercle sur 500 km et culmine à 4 807 m au mont Blanc. Il forme une barrière et un château d'eau, et n'est entamé que par des vallées longues et étroites, qu'occupent les célèbres grands lacs italiens, le lac Majeur, le lac de Côme, le lac de Garde et le lac de Lugano. Mais ce n'est pas tant la géographie physique que l'histoire qui oppose ces deux régions.

Étrusques, Celtes et Romains

Aux portes de Rome, l'Étrurie a connu une civilisation originale et brillante, qui a séduit beaucoup d'intellectuels et qui pose encore des problèmes insolubles. Les Étrusques parlaient une langue encore difficile à comprendre, et l'on ne sait pas bien d'où ils venaient. Une thèse leur prête une origine septentrionale, une autre une origine orientale ; à l'heure actuelle, il est en général admis que ce peuple parlait une langue très ancienne, méditerranéenne, et qu'il a élaboré une civilisation influencée par l'hellénisme. Comme ils ont dominé Rome au VIe siècle, lui donnant des rois et un urbanisme, ils ont joué un grand rôle dans les origines de la Ville : ils lui ont prêté des institutions, un urbanisme et une architecture, mais c'est surtout dans le domaine de la religion qu'ils ont manifesté leurs influences tant pour ce qui du panthéon que des rites et sacerdoces.

La région située au nord-est et au nord du pays des Étrusques a été occupée par des Celtes, arrivés au IVe siècle. Ces Gaulois, appelés Cisalpins – de ce côté-ci des Alpes – par opposition aux Transalpins – au-delà des Alpes –, portent des noms qui évoquent de nombreux peuples qui ont vécu dans le pays qui est devenu la France : Sénons, Cénomans et Lingons, par exemple. Les Vénètes, qui ont donné leur nom à la Vénétie, ont subi des influences venues des Balkans. Les plus célèbres, parce qu'ils étaient les plus agressifs, s'appelaient Boïens et Insubres. Du point de vue institutionnel, social et religieux, ils se conduisaient comme la plupart des autres Celtes : ils formaient des peuples amoureux de la guerre, soumis à une minorité aristocratique et vénérant un panthéon très caractéristique de cette civilisation. Ils ne sont cependant pas restés indifférents aux charmes de la civilisation développée par leurs voisins du sud et les archéologues retrouvent beaucoup de céramique et d'objets de métal étrusques chez eux.

Très tôt, dès 390, ils ont mené un raid sur Rome, raid rendu célèbre par l'épisode des oies du Capitole : ces animaux, consacrés à la déesse Junon, ont en effet prévenu les Romains d'une tentative d'escalade du rempart. Ils ont renouvelé leurs exploits en 386 et de 367 à 349. Dès 295, à la bataille de Sentinum, les Romains passaient à la contre-offensive. Les assauts se poursuivirent jusqu'à la victoire totale de Rome, en 143 avant J.-C. Quand Hannibal séjourna en Italie, entre 218 et 203, il espéra un appui de ces Celtes contre Rome. Mais les Gaulois ont toujours été divisés et plus prompts à se battre contre leurs voisins immédiats que contre leurs vrais ennemis, en sorte que le général carthaginois fut assez déçu.

Quant aux Étrusques, la conquête de leur pays par Rome reste mal connue. On comprend que leur situation, entre les Celtes au nord et les Latins au sud et à l'est, était inconfortable. Les cités de Tarquinies et Caere essayèrent d'animer une résistance à la conquête (358-351, 311) ; elles tentèrent même de contracter une alliance avec les Samnites et les Gaulois (295). Mais les victoires de Sentinum et du lac Vadimon (283) mirent un terme à tous leurs espoirs d'indépendance.

La romanisation

La conquête s'accompagna de la construction de routes et de l'établissement de colonies, afin de surveiller les uns et les autres. La voie Émilienne permettait de gagner le Rubicon, sur la côte est de l'Italie, la voie Annia de 153 menait à Aquilée, et la voie Flaminia à Rimini. Les Romains établirent des colonies à Crémone et à Plaisance (218) en premier lieu. Si la guerre d'Hannibal ralentit le mouvement, elle n'y mit pas un terme : Bologne (189), Parme (183), Modène (183), Aquilée (181) et Eporedia (100) reçurent des citoyens romains. Ces premiers établissements étaient destinés à des paysans ruinés, à des chômeurs, qui jouaient aussi un rôle militaire : ils formaient « le boulevard de l'empire ». Cet aspect fut renforcé à partir des environs de l'année 100 avant J.-C. : les nouveaux établissements accueillirent surtout des soldats démobilisés. Les conquérants amenaient avec eux leur droit, leurs institutions, leur langue, leurs dieux, en un mot la romanisation.

L'égalité avec les autres citoyens romains ne fut pourtant pas facilement accordée aux habitants de la Cisalpine, romanisés ou non. Les lois prises après la guerre Sociale de 91 à 88 ne les concernaient que peu ou pas. Pourtant, la Gaule qu'on appelait maintenant Togata, « en toge », par opposition à la Comata, la « Chevelue », commençait à intéresser les ambitieux, notamment César qui y voyait un réservoir d'électeurs et de soldats. En 49, la loi Roscia donnait la citoyenneté romaine à tous les habitants, mais en 44 la Cisalpine restait encore une province. Elle ne fut intégrée à l'Italie qu'en 42 avant J.-C.

Richesses et culture

L'Italie était une région riche. L'Étrurie était célèbre par ses vignes qui donnaient un vin réputé. Pour les autres cultures, il fallait travailler pour amener de l'eau. L'artisanat était célèbre : Arezzo a donné naissance à une céramique célèbre, l'arétine, qui fut largement exportée. Les archéologues appellent « Campanienne B » une production en fait étrusque, des vases de couleur noire en un premier temps, et rouge ensuite. La métallurgie était active à Populonia et Véiès. Pourtant, dès le début de l'empire, la concurrence des provinces fut dure à supporter et fut même fatale pour la céramique d'Arezzo.

En Cisalpine, la richesse était plus récente mais plus manifeste. Pour l'eau, le problème était inverse de celui de l'Étrurie : il fallait évacuer le surplus de la plaine du Pô. La région était couverte de forêts plus étendues qu'elles ne sont de nos jours ; elle donnait un vin abondant et point mauvais, même s'il n'avait pas la réputation des crus campaniens ou étrusques. L'élevage des moutons permettait l'industrie textile à Milan, Vérone et Padoue. Aquilée jouait un rôle exceptionnel dans le grand commerce : là arrivaient les marchandises de Germanie et de Scandinavie, esclaves ou ambre, qui s'échangeaient contre du vin ou des objets de verre et de bronze. Tout près, Ravenne servait de port à la marine de guerre qui, de là, surveillait toute la Méditerranée orientale.

Les empereurs ne firent rien de plus pour l'Italie du Nord que pour l'Italie du Sud. Et la société ne présente guère d'originalité. La région donna pourtant à Rome un écrivain comme Virgile, qui fut à la poésie latine ce que Cicéron avait été à la prose : le premier. Pline l'Ancien, de Côme, et son neveu, Pline le Jeune, ont illustré l'aristocratie du Haut-Empire, un milieu riche et cultivé.

Des voisins menaçants

La situation changea au cours du IIIe siècle et plus précisément après le milieu de ce siècle. Les Alamans, installés dans l'angle formé par les cours supérieurs du Rhin et du Danube, après avoir pillé les provinces les plus proches, Gaule et Rétie, s'attaquèrent aux chemins menant à l'Italie. Gallien rassembla une grande armée à Milan. Les historiens se sont extasiés sur ce qu'ils considèrent comme un trait de génie stratégique. En réalité, cette concentration de troupes prouve surtout la gravité de la situation. Comme les Alamans menaçaient l'Italie, donc à terme, la capitale, Rome, il fallait les arrêter et Gallien ne pouvait faire moins que ce qu'avaient fait tous ses prédécesseurs quand ils avaient une grande guerre à mener : concentrer des troupes près de l'ennemi. L'Italie du Nord semble avoir moins bien supporté la crise du IIIe siècle que l'Italie du Sud.

Le début du IVe siècle vit un rétablissement de la situation, comme partout, encore qu'il ne soit pas sûr que le passage des troupes de Constantin en marche contre Maxence ait été profitable aux habitants. Néanmoins, l'économie connut une certaine renaissance. Dioclétien aligna la région sur le reste de l'empire et la partagea en plusieurs provinces : Alpes Cottiennes, Ligurie, Émilie, Flaminie et Vénétie au nord, Étrurie, Picénum et Valérie au sud. Les premières faisaient partie du diocèse d'Italie annonaire, les secondes étaient rattachées à l'Italie suburbicaire, dont nous avons parlé à propos de l'Italie du Sud. Elles étaient confiées à des gouverneurs appelés praesides, placés sous l'autorité des vicaires. Les cités ici aussi reçurent un statut uniforme, celui de civitates. Et lors de l'établissement de nouvelles préfectures du prétoire, sous Constantin, l'Italie du Nord rejoignit le sort de l'Italie du Sud.

Le christianisme se développa de la même manière qu'en Italie du Sud, avec les mêmes modalités. Mais Milan, qui avait joué le rôle de capitale pour des raisons militaires, prit une importance particulière, illustrée par le passage d'Ambroise comme évêque. À partir de 402-403, les invasions germaniques se firent sentir, et d'abord celles des Wisigoths. Une autre époque de l'histoire de l'Italie commençait.

Yann Le Bohec
Juin 2003
 
Bibliographie
L'Italie romaine, d'Hannibal à César L'Italie romaine, d'Hannibal à César
Olivier de Cazanove et Claude Moati
Armand Colin, Paris, 1994

Sociétés et structures sociales de la péninsule italienne Sociétés et structures sociales de la péninsule italienne
Danièle et Yves Roman
SEDES, Paris, 1995

La Cisalpine gauloise du IIIe au Ier siècle avant J.-C. La Cisalpine gauloise du IIIe au Ier siècle avant J.-C.
C. Peyre
Paris, 1979

Les Etrusques, peuple de la différence Les Etrusques, peuple de la différence
Dominique Briquel
Civilisations U
Armand Colin, Paris, 1993

Lettres Lettres
Pline le Jeune (traduction de Anne-Marie Guillemin)
Hachette, Paris, 1987-1992

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