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L'Institut français d'études sur l'Asie centrale à Tachkent
Pierre Chuvin
Ancien directeur de l'Institut français d'études anatoliennes (Georges-Dumézil) d'Istanbul
Professeur émérite de langue et littérature grecques antiques à l'université de Paris-X Nanterre

L'Institut français d'études sur l'Asie centrale, créé à Tachkent en 1993, a pour objet de permettre aux chercheurs venus du monde entier d'étudier les sciences sociales et humaines, la géographie historique et l'étude de l'environnement en l'Asie centrale. Pierre Chuvin, son premier directeur, nous raconte ici sa fondation, ses premiers travaux, ses enthousiasmes...

L'indépendance recouvrée

En 1986 encore, il fallait une permission spéciale pour aller de Samarcande à Shahr-i Sabz et l'Intourist gardait une prédilection pour les voyages en avion, même sur de courtes distances, ou pour le train de nuit. Seuls les techniciens étrangers – en matière d'irrigation par exemple – ou les archéologues avaient accès à un visage du pays qui n'avait pas été lifté pour le tourisme. Dans une ville ouverte aux étrangers comme Boukhara, nombre de monuments étaient inconnus des guides et des itinéraires officiels, soit parce qu'ils attiraient une piété trop visible, comme le sanctuaire de Baha ud-din, soit tout simplement parce que, non restaurés, comme la nécropole de Tchâr Bakr, ils auraient donné une mauvaise image, ou pour les deux raisons à la fois.

Le 1er septembre 1991, l'indépendance proclamée de l'Ouzbékistan était l'un des signes de la dissolution de l'URSS, prononcée le 31 décembre suivant. Des pays fermés s'ouvraient. Jusque-là, pour visiter Samarcande ou Boukhara, ou pour y travailler, il fallait s'arrêter à Leningrad ou à Moscou, à l'aller comme au retour. Dans ces colonies qui pendant soixante-dix ans n'avaient pas voulu dire leur nom, la langue russe dominait partout. Et avec la langue les catégories de pensée et les présupposés du marxisme-léninisme, autant dire de piètres outils pour comprendre une région qui avait été un des grands foyers de la spiritualité musulmane et où l'islam imprégnait encore la mentalité de fidèles qui désormais en ignoraient presque tout.

En 1991, la France fut l'un des premiers pays à reconnaître l'indépendance des républiques d'Asie centrale et à ouvrir une représentation dans les deux pays qui paraissaient l'emporter, l'un par sa superficie et les richesses de son sous-sol, le Kazakhstan, et l'autre par sa population, sa richesse agricole et minière et enfin son histoire : l'Ouzbékistan, dont la capitale Tachkent avait été la métropole de l'Orient soviétique, une vitrine du pouvoir socialiste en direction des pays « non-alignés ». Notre premier ambassadeur à Tachkent, M. Jean-Paul Véziant, y arriva le 18 juin 1992. Plusieurs missions archéologiques mixtes travaillaient déjà dans la région, en particulier celles de Paul Bernard et Frantz Grenet à Samarcande, celle d'Henri-Paul Francfort dans les steppes et les montagnes, à la recherche des pétroglyphes.

Premiers projets, premiers contacts

Le ministère des Affaires étrangères décida très vite d'installer à Tachkent un établissement de recherche qui devait d'abord s'appeler « Centre d'études françaises sur l'Asie centrale ». Non pas pour coiffer le travail des missions archéologiques – celles-ci, et celles qui arrivèrent ensuite, continuèrent à travailler en toute indépendance. L'objectif était de couvrir les domaines qui échappaient à l'archéologie : comprendre avant tout le passé proche et la culture de ces régions, en remontant, par-delà le double traumatisme de la colonisation et de la soviétisation, à la société de l'époque des khanats, soit du début du XVIe au milieu du XIXe siècle ; en examinant les différentes composantes des identités centre-asiatiques : le nomadisme, l'islamisation, les contacts des tribus turcophones avec la culture persane, les figures emblématiques, hommes de paix ou de guerre, Avicenne ou Tamerlan…

Nous avions un autre but, tout simplement, la découverte : pendant des décennies, nous n'avions vu de l'Asie centrale que ce que l'on voulait bien nous montrer. S'ouvrit une époque fabuleuse et révolue ; toutes les routes étaient ouvertes, tous les sites accessibles ; nos hôtes, délivrés de la peur du commissaire, laissaient libre cours à leur chaleureuse hospitalité, ne souhaitaient rien tant que nous faire découvrir leurs merveilles cachées. Et de notre côté, si, au milieu des cataclysmes sociaux qui se produisaient, nous avons contribué à permettre à quelques-uns de ces savants déstabilisés, parfois de grands savants, de continuer à travailler, nous n'avons pas été inutiles.

Les merveilles cachées n'étaient pas seulement monumentales. Il y avait aussi les archives, les collections de manuscrits, les bibliothèques de madrasa ou de particuliers regroupées dans des fonds d'une grande richesse, apportant un complément sans prix à ce qui est conservé dans les grandes bibliothèques d'Occident, à Paris aux Manuscrits orientaux de la Bibliothèque nationale, ou encore à Saint-Pétersbourg à la bibliothèque Saltykov-Chédrine. Là aussi, ce fut une expérience riche en contacts humains : rencontrer les conservateurs et les érudits qui étaient en mesure de travailler sur ces textes, gagner leur confiance et enfin pouvoir avec eux classer, publier, comparer… Certes tous les fonds ne restèrent pas également ouverts et les archives récentes en particulier se consultent désormais, paraît-il, plus facilement à Moscou qu'à Tachkent – Moscou recevait un double de pratiquement tout dossier important.

Avec les monuments et les textes, avant eux sans doute, le troisième objet de notre étude devait être les hommes. Leur mentalité avait été étudiée par Alexandre Bennigsen et Chantal Lemercier-Quelquejay dans un ouvrage célèbre à bon droit, Le Soufi et le Commissaire. Les confréries musulmanes en URSS (Le Seuil, 1986). Les deux auteurs avaient procédé à un extraordinaire travail de lecture et de recoupement de la presse locale, lisant en filigrane, derrière les exhortations ou les défenses, la persistance des vieilles mentalités. À partir du début des années 1990, on pouvait librement rencontrer les soufis ! Certains de ces soufis si avenants avec l'étranger avaient peut-être un désir de le satisfaire trop vif pour être entièrement sincères ; néanmoins plusieurs chercheurs réussirent à s'intégrer véritablement au groupe qu'ils étudiaient, les otin, ces femmes s'occupant d'instruction religieuse ou guérisseuses ; bakhshi ou « chamanes » ; dans la montagne, derniers aigliers et fauconniers kirghizes ; dans les villes responsables de quartiers, mahalla ou güzar, faisant fonctionner un système administratif inscrit dans une double lignée, traditionnelle et soviétique ; missionnaires et instituteurs turcs venus aider leurs cousins retrouvés d'Asie centrale… La diversité et les angoisses de ces sociétés au bord du changement venaient se refléter dans les eaux calmes de ce qui devint progressivement l'Institut français d'études sur l'Asie centrale.

La naissance de l'Institut

Je fus envoyé à Tachkent en octobre 1993, à la fois pour y diriger notre service de coopération et pour organiser le « Centre » dont je changeai symboliquement le nom : « Centre d'études françaises » me paraissait peu clair – il pouvait s'agir aussi bien d'études sur la France – et surtout peu souhaitable : si l'organisme est français, les études, elles n'ont pas de nationalité et ce centre devait dès l'origine être ouvert aux chercheurs du monde entier, ce qui a permis des échanges particulièrement stimulants aussi bien européens avec les Allemands, les Italiens, les Britanniques, pour citer ceux qui furent le plus présents, qu'extra européens, avec les savants japonais, iraniens, indiens, américains (USA et Canada) ou turcs, sans parler des chercheurs centre-asiatiques et russes à la rencontre desquels nous venions. Et comme « Centre français d'études… » formait un sigle imprononçable (CFEAC), par une fuite en avant qui ne coûtait guère, nous décidâmes de transformer le Centre en Institut. Ainsi naquit, sur le papier, l'Institut français d'études sur l'Asie centrale, IFÉAC.

Il acquit une réalité grâce à la présence de quelques esprits passionnés par la région. Il fallait peut-être une âme trempée pour venir s'installer à Tachkent. Il fallait aussi la connaissance des langues : le russe sans lequel on ne peut rien faire, le persan indispensable à l'exploration du passé, et bien sûr l'ouzbek ! Stéphane Dudoignon à Tachkent et François Georgeon depuis Paris organisèrent à Tachkent, les 13 et 14 février 1995, alors que « l'Institut » n'avait encore ni locaux propres ni personnels spécifiques, un colloque sur Le réformisme musulman en Asie centrale qui fut publié un an plus tard. En attirant à Tachkent certains des meilleurs ottomanisants français, j'espérais aussi leur donner envie de nous envoyer des étudiants, de nous aider à créer, en somme, une école française de spécialistes de l'Asie centrale, et cet espoir ne fut pas tout à fait déçu.

Ce colloque fut la toute première activité scientifique de l'Institut, alors que la menace des talibans enflait au sud de l'Amou Daria. Nous avions ainsi choisi une question historique certes, mais aussi d'actualité et, tant que j'ai dirigé l'Institut, je me suis efforcé de concilier ces deux impératifs. Vinrent aussi à Tachkent un spécialiste de la mystique musulmane, Thierry Zarcone, qui fut associé à la création en 1996 de la revue de l'Institut, les Cahiers d'Asie centrale, dont mon épouse, qui avait une grande expérience de ce travail, assura le secrétariat de rédaction ; un jeune VSNA, Johann Uhrès, agrégé de mathématiques, russophone et déjà turcologue, m'avait rejoint début 1994 ; envoyé pour constituer à lui seul un embryon d'administration, il se promettait d'en profiter pour étudier la refonte des systèmes éducatifs et en particulier la réécriture des manuels d'histoire ; ce qu'il a fait depuis avec brio et sans pouvoir se détacher de cette région, où il est à l'heure actuelle le conseiller de coopération de notre ambassade.

Grâce au soutien de notre ambassadeur M. Jean-Paul Véziant, à l'appui sans faille du département qui nous donna progressivement, au fur et à mesure des réalisations, les moyens d'exister, nous pûmes acheter dès 1995 un 4x4 qui fut doté d'une immatriculation diplomatique, condition alors nécessaire et suffisante pour circuler librement dans la région – elle reste nécessaire, mais n'est plus tout à fait suffisante. Ce fut un instrument de reconnaissance incomparable. Une équipe du musée du Louvre, animée par Marthe Bernus-Taylor, avec la participation de Jean Soustiel, aujourd'hui disparu, sillonna routes et pistes, photographia, prit des notes, rencontra les savants locaux, coopéra avec eux : il en est sorti des articles dans deux numéros au moins des Cahiers d'Asie centrale sur l'art timouride et sur Boukhara, et des chapitres entiers d'un livre monumental, Les Arts de l'Asie centrale. Monique Kervran, venue presque en voisine du Sindh où elle fouillait, se lança également dans la recherche, souvent couronnée de succès, de monuments que nous Occidentaux croyions disparus. Tous revenaient émerveillés de leurs périples, dont témoignent thèses, ouvrages d'histoire de l'art, expositions photographiques…

Les locaux

Une question lancinante se posa les premières années, celle des locaux de l'Institut. Nous ne pouvions nous contenter longtemps d'une pièce mise à notre disposition par l'ambassade pour la « comm'», de la maison du directeur pour l'hébergement des visiteurs – qui n'avaient nulle part de bureaux –, et de cartons pour les livres que nous commençâmes à acheter en quantité dès les tout premiers mois de mon séjour à Tachkent. Profitant de bonnes relations antérieures avec des archéologues, notamment avec Margarita Filanovitch, nous acquîmes la bibliothèque d'une de ses collègues qui partait en retraite. À un moment qui peut être tragique pour nos collègues centre-asiatiques, elle obtenait ainsi des liquidités fort utiles et gardait l'usage de ses livres, transportés à quelques blocs de chez elle. Ainsi se constitua, au gré de nos recherches et des occasions, une bibliothèque de référence des publications russes et soviétiques sur l'Asie centrale.

Quant aux bâtiments pour loger tout cela, après quelques pérégrinations et des discussions parfois vives, je pus imposer mon point de vue, qui privilégiait les facilités de vie et de travail sur l'apparat extérieur. Grâce à la bienveillance des autorités ouzbèques, nous pûmes acheter un ensemble de trois maisons, de qualité très inégale, autour d'une cour envahie de végétation, à des familles juives dont l'une avait émigré, l'autre se préparait à le faire et la troisième songeait seulement à changer de quartier. Les travaux qui suivirent s'apparentèrent plus à une reconstruction qu'à de simples aménagements : il fallut rehausser et aligner les toits d'une aile, faire communiquer des bâtiments séparés, repercer des portes trop basses, ouvrir de grandes baies sur une façade, pour la lumière bien sûr et aussi pour l'effet de miroir avec la façade opposée, border une partie de l'ensemble ainsi constitué d'un portique facilitant la circulation en cas de pluie ou de neige… Je souhaitais installer au milieu du jardin un bassin avec jet d'eau, à quatre branches, revêtu de céramique, à l'iranienne, mais je n'eus pas le temps de l'achever, pas plus que de dresser un iwân pour la monumentalité de l'approche : nous avions pourtant acheté de superbes colonnes anciennes – l'une du XVIIIe siècle ! – pour en porter le plafond. De même, pour le cachet, nous pûmes nous procurer des portes sculptées anciennes du XIXe siècle, préservées ainsi d'une exportation illégale presque certaine : une paire orne le bureau du directeur, l'autre, isolée, se trouve à l'entrée de la bibliothèque. On s'est efforcé de les placer dans un cadre digne d'elles.

En guise de remerciements…

En effet, nous avions fait appel à des connaisseurs de l'architecture et du décor traditionnels pour l'exécution des travaux : réfection des toitures, peinture des plafonds avec le décor floral habituel, préparation des colonnettes du portique ; techniciens ou architectes de passage donnèrent aussi leurs conseils, techniques ou esthétiques : Réza Nouranian ou Hervé Boulade. « Pendant les travaux, la recherche continue » et il faut rendre grâce à la bonne volonté de chercheurs qui, presque tous, acceptèrent de bonne grâce les contraintes du chantier, les déménagements de bureaux, les subites compressions d'espace, parfois le bruit et la poussière. Quant au mobilier, devant la laideur de la production locale, il fut acheté à bon compte en France chez Ikéa, la maison Bouygues acceptant de le faire passer gratuitement dans l'un de ses conteneurs…

L'Institut ne comporte sans doute pas assez de chambres pour les hôtes de passage ni de place pour les livres. Mais l'expérience montre qu'un Institut vivant n'a jamais assez de lits ni assez d'étagères. Celui-ci n'en est pas moins à même de remplir ses fonctions. En l'absence d'une très grande salle de réunion, la bonne volonté de la conservatrice du musée des Arts appliqués, notre toute proche voisine, nous permit plus d'une fois de tenir colloque dans une magnifique salle de son musée, construite et décorée dans le style local au début du XXe siècle par un riche marchand. Pour la vie quotidienne, nous installâmes une cuisine et mon épouse veilla à la traduction en russe d'un ensemble de recettes françaises que la cuisinière Farida semble avoir conservées fidèlement.

Car tout cela n'aurait pas été possible si nous n'avions obtenu l'adhésion de tous, de France ou d'Ouzbékistan, à notre projet : deux professeurs de français, Mme Aliye Akimova et M. Houdaïcoul Ibragimov, nous apportèrent une aide fondamentale ; la jeune Isabelle Bahuet, tout en donnant le jour à un charmant bambin, me seconda admirablement ; le chauffeur Stas déjoua tous les pièges des routes ouzbèques, tadjiques et autres (et Dieu sait !) ; bien d'autres méritent d'être nommés, mais leur énumération serait fastidieuse et mieux vaut laisser au lecteur, s'il passe à Tachkent, le plaisir de les croiser et de découvrir ces personnalités si attachantes, tandis que l'Institut continue sa vie et développe ses activités sous ses directeurs successifs, M. Vincent Fourniau de septembre 1998 à août 2002, M. Rémy Dor depuis septembre 2002.

Pierre Chuvin
Juin 2003
 
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