Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Les villages oubliés de la Syrie du Nord
Georges Tate
Professeur à l’université de Versailles-Saint-Quentin en Yvelines
Directeur de la Mission archéologique franco-syrienne de Syrie du Nord † 2009

Georges Tate a publié notamment L'Orient des croisades (Gallimard Découvertes) et Les Campagnes de la Syrie du Nord (diffusion IFAPO Beyrouth). Il a choisi aujourd'hui de démystifier pour nous les sites abusivement dénommés « villes mortes » en évoquant les migrations et la vie quotidienne des habitants du massif Calcaire, au nord du pays, là où se réfugia Syméon le Stylite.

Dans une vaste région du nord de la Syrie, comprise entre la frontière turque et la ville antique d'Apamée, sur une longueur d'une centaine de kilomètres et une largeur de quinze à vingt, entre les vallées de l'Afrin et de l'Oronte à l'ouest, la plaine d'Alep et de Chalcis à l'est, s'étend ce qu'il convient d'appeler le massif Calcaire de la Syrie du Nord, lequel est divisé en plusieurs chaînons séparés par des sortes de seuils. Il s'agit des djebels Sim'an, Halaqa, Baricha, Il A'la, Doueihy, Wastani et Zawiye. Sur ces plateaux ondulés, faillés et dénivelés, dont l'altitude varie entre 600 et près de 1 000 mètres, on a recensé plus de sept cents sites antiques. Parmi eux, une soixantaine est dans un état de préservation si remarquable que de nombreuses constructions antiques offrent encore des élévations de six à huit mètres, avec des murs conservés jusqu'à leur corniche faîtière ; seules manquent les parties en bois, poutres soutenant les planches et charpentes portant les tuiles.

Des villages des époques romaine et byzantine

On a longtemps estimé que ces sites étaient des « villes mortes », et cette expression est encore utilisée pour les désigner. En fait, il s'agit de villages, que l'on considère leur morphologie ou leur fonction. Du point de vue morphologique, ce sont des assemblages de maisons disposées sans ordre, avec pour seuls bâtiments publics des sanctuaires, païens puis chrétiens, et plus rarement des bains, sans autre rue ni place publique pour les séparer mais des espaces aux limites indécises, mal calibrés, qui se perdent dans le vide ou évoquent des terrains vagues. Du point de vue fonctionnel, la quasi-totalité des habitations est constituée de maisons qui montrent clairement que les habitants de ces agglomérations étaient des paysans et qu'il s'agissait de villages, même s'ils se livraient en plus à d'autres activités. Ces maisons appartiennent à un type unique qui n'évoque en rien les villas romaines, puisqu'on n'y distingue pas une pars urbana destinée au propriétaire et à ses loisirs et une pars rustica spécialisée dans les activités économiques, où est relégué le logement de la main d'œuvre. Les plus rudimentaires se composent de trois éléments simples : un bâtiment d'une pièce sur deux niveaux, une cour et un mur de clôture ; il en existe de plus complexes, qui sont plus grandes et comportent, en plus de ces éléments, une entrée monumentale, un second bâtiment, un pressoir, éventuellement une pièce souterraine – mais, au fond, elles appartiennent au même type que les plus simples. L'élément principal de ces maisons est le bâtiment d'habitation et d'exploitation. Il comporte deux niveaux : les pièces du rez-de-chaussée destinées aux fonctions de production, de stabulation des animaux ou d'entrepôt, celles de l'étage, qui leur sont exactement superposées, à la résidence et à l'habitation des hommes. Toutes ces pièces donnent sur la cour et sur elle seule : il est impossible de s'y rendre sans passer par cette cour. Les bâtiments sont précédés de portiques – à piliers ou à colonnes à deux niveaux et ouverts – qui protègent l'intérieur du froid comme de la chaleur et permettent d'accéder à l'étage par des escaliers. Bâtiments et portiques sont couverts de toits en tuile à double pente.

Une installation tardive, car non exempte de difficultés

Le massif Calcaire est si aisément pénétrable qu'il ne peut être considéré comme une montagne refuge, comme le mont Liban, le djebel Druze ou les monts Ansariyyé ; il peut être, en revanche, tenu pour une terre marginale car si la pluie ne fait pas défaut, les terres arables, quant à elles, n'apparaissent que sous forme de plaques d'inégale envergure au milieu du roc nu. Pour mettre en valeur une telle région, pour la défricher, il est indispensable de se livrer à un travail harassant : débarrasser le sol des pierres dont il est encombré.

Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que le massif Calcaire n'ait pas connu d'occupation permanente durable avant l'époque romaine. Les premiers habitants semblent s'être installés sur les hauteurs à partir du début du Ier siècle ; leur mouvement s'intensifie dès le début du IIe siècle et atteint son optimum dans la première moitié du IIIe siècle : cette croissance démographique s'interrompt autour de 250.

Les paysans qui colonisent cette région à partir du Ier siècle de notre ère viennent des plaines voisines où sévit un surpeuplement relatif, en raison de la mise en valeur de toutes les terres, dans un contexte de croissance démographique durant une période de paix étendue sur plus de deux siècles, jusque vers 250. Ces paysans en quête de terres vacantes se sont résolus à conquérir les terres du massif Calcaire en dépit de la dureté des tâches que cette mise en valeur imposait. Il leur faut débarrasser le sol des pierres qui l'encombrent et les rassembler en des tas d'épierrement, de plan circulaire, sur les surfaces du roc nu. Ils ont à construire des murets, au fond du wadi, pour empêcher l'érosion des sols durant la période des pluies violentes de l'hiver. Ils ont à constituer et à délimiter des parcelles. Pour mieux contrôler ce mouvement spontané de colonisation, le gouvernement impérial établit un cadastre, matérialisé au sol sous la forme d'un réseau de murets de pierre disposés orthogonalement, selon les directions nord/sud et ouest/est, sur des aires de plusieurs centaines de kilomètres carrés.

Les aléas de la colonisation

Ces paysans, qui se livrent à des travaux exténuants, demeurent pauvres. Ils vivent par groupes restreints d'une à trois familles nucléaires, rassemblées dans des maisons de pauvre apparence. Leurs bâtiments sont faits de murs de moellons disposés sur deux parements, que la main d'œuvre familiale est capable de construire. Les pièces du rez-de-chaussée comme de l'étage sont exiguës ; il est rare que les linteaux des portes soient ornés de moulures et de décors. Les paysans pratiquent une polyculture associant le blé, l'orge, les légumineuses, les arbres fruitiers et l'élevage du gros et du petit bétail – dont l'importance est prouvée par les innombrables mangeoires qui subsistent encore dans les villages.

Entre 250 et 330, la croissance fait place à la stagnation, voire au recul de la production économique, ce qui peut être mis en relation avec les conséquences de la peste de 250 et à ses récurrences, peut-être aussi avec les guerres auxquelles les Perses soumettent l'empire ainsi qu'avec les dissensions qu'elles entraînent.

Dès 330, l'expansion reprend durablement et avec puissance, au double plan démographique et économique ; elle ne s'interrompt, et cette fois de manière définitive, que dans la décennie 540-550. Elle s'exprime à travers une multiplication par trois ou quatre du nombre des hommes et par une expansion économique qui revêt un aspect certes quantitatif mais aussi qualitatif : ces paysans plus nombreux, qui disposent d'une quantité de terre moindre, sont pourtant plus riches ; ils réalisent des surplus et ont les moyens de construire des maisons du même type que les maisons d'époque romaine, mais nettement plus coûteuses et plus spacieuses. Les murs sont faits de parpaings quadrangulaires construits avec soin, d'un poids de deux à trois cents kilos, qu'il faut hisser jusqu'à neuf mètres de hauteur, grâce à des échafaudages ou à des systèmes d'élévation requérant l'intervention de professionnels à qui il est nécessaire de verser des salaires. Dans les pièces, des arcs en pierre, aux claveaux ajustés avec précision, sont élevés avec soin, afin de réduire la portée des poutres soutenant le plancher de l'étage. Pour la toiture, il faut faire venir à grands frais des poutres originaires des forêts de l'Amanus. Sur les linteaux des portes, parfois sur les chambranles et même sur les façades et au faîte des murs, des moulures sont sculptées. Il convient d'ajouter, sur les linteaux, des motifs géométriques et végétaux très finement sculptés, qui sont l'œuvre d'ouvriers compétents dont on connaît l'origine dans le djebel Zawiye ; il s'agit des paysans du village de Btirsa qui, à la morte saison, se livrent à des travaux de sculpture.

Ces paysans qui deviennent de plus en plus riches ont pour langue native l'araméen, encore connu sous le nom de syriaque, mais ils connaissent aussi le grec : en témoignent les milliers d'inscriptions en cette langue inventoriées dans l'ensemble du massif Calcaire ; il s'agit d'un grec qui n'est pas toujours correct et d'un langage parfois grossier, ce qui prouve qu'il est assez connu pour qu'il soit superflu d'avoir recours à un lapicide originaire de la ville.

La conversion au christianisme

Tout en demeurant identiques à eux-mêmes, par leur bilinguisme et, par ce biais, par leur appartenance à deux cultures, les paysans de Syrie vivent un changement radical lorsqu'ils abjurent le paganisme. Les agents de cette conversion sont sans doute les anachorètes qui s'installent dès le IVe siècle dans le massif Calcaire, menant à force de privations une vie d'ascétisme qui leur vaut un immense prestige auprès des paysans ; ils voient en eux des protecteurs et des thaumaturges. À partir du Ve siècle, certains s'installent dans des couvents gouvernés par des higoumènes. Dès la seconde moitié du IVe siècle, les villageois construisent des églises ; elles se multiplient aux Ve et VIe siècles, on en trouve dans la quasi-totalité des villages ; les premières sont à nef unique ou à trois nefs séparées par des colonnes ; à partir de la seconde moitié du Ve siècle, les colonnes sont remplacées par d'imposants piliers surmontés d'arcs puissants qui déterminent, à l'intérieur, un espace de grande ampleur.

Parmi les saints qui ont acquis une grande notoriété dans le monde méditerranéen, le plus célèbre, dont le prestige s'est étendu jusqu'aux confins occidentaux du monde romain, est sans contexte saint Syméon, le premier et le plus grand des stylites ; pour s'isoler, il prend place sur des colonnes qui sont de plus en plus hautes, la dernière atteignant quarante coudées, soit une vingtaine de mètres ; il y vit près d'un demi-siècle, exposé à toutes les intempéries, la neige comme la canicule, soumis aux privations et mêmes aux tortures qu'il s'impose, enchaîné et se livrant à des centaines de génuflexions par jour pour accompagner ses prières, et tout en évangélisant ses visiteurs païens. Après sa mort, son corps est transporté à Antioche sous la protection d'une solide garde armée. Pour donner compensation aux villageois de la région qui s'estiment lésés, l'empereur Zénon ordonne la construction d'un grand sanctuaire autour de la place occupée par la colonne de saint Syméon. Ce site, magnifique par son architecture autant que par les paysages dont il est environné, est aujourd'hui le but de nombreuses visites touristiques.

Une lente désaffection

À partir de 540-550, tout change. On ne construit plus de maison, preuve que la pression démographique n'est plus aussi forte… ou plutôt que les surplus agricoles se sont réduits. Les sources textuelles, particulièrement les chroniques syriaques, montrent que tous les dix à quinze ans, la Syrie est affectée par des disettes, des épidémies de peste ou d'autre origine… et par des mortalités. C'est à cette époque aussi que reprend le conflit avec la Perse ; à la différence des précédentes, cette guerre se déroule en territoire impérial, notamment en Syrie, et elle se traduit par des destructions, l'imposition de tributs élevés et des déportations. L'explication la plus vraisemblable de ces difficultés est que la Syrie est affectée par une crise de type malthusien, c'est-à-dire par un écart croissant entre une démographie dont la tendance demeure à la hausse et des ressources qui plafonnent, faute de pouvoir élargir encore les terroirs ou intensifier les travaux agricoles. Ce décalage confère un caractère tragique aux récoltes moins bonnes et au moindre incident climatique. Chaque crise se traduit par des mortalités qui réduisent la pression mais permettent de nouveaux accroissements, lesquels aboutissent à de nouvelles crises. C'est en même temps une période d'appauvrissement, peut-être aggravé par les perturbations que la guerre entraîne dans le commerce international dont le massif Calcaire tire indirectement bénéfice, à travers la richesse des grandes villes proches d'Antioche, Apamée, Séleucie, Laodicée et même Chalcis du Bêlus. La conquête arabo-islamique n'entraîne aucun changement d'importance dans le domaine économique et social.

Au début du VIIIe siècle, la population du massif Calcaire redescend vers les plaines voisines plus fertiles, d'où leurs ancêtres sont originaires et où la place dorénavant ne manque pas. Au Xe siècle, la région est quasi déserte. C'est cet abandon qui a permis la préservation des villages antiques et des parcellaires dont ils étaient environnés.

Georges Tate
Février 1999
 
Bibliographie
La Syrie antique La Syrie antique
Maurice Sartre
Gallimard, Paris, 2002

La Syrie La Syrie
Philippe Rondot
Que sais-je ?
PUF, Paris, 3e édition 1998

Les campagnes de Syrie du Nord du IIe au VIIe siècles. Un exemple d'expansion démographique et économique à la fin de l'Antiquité Les campagnes de Syrie du Nord du IIe au VIIe siècles. Un exemple d'expansion démographique et économique à la fin de l'Antiquité
Georges Tate
Un exemple d'expansion démographique et économique à la fin de l'Antiquité
Geuthner, Paris, 1992

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter