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Les Vikings en Grande-Bretagne
Régis Boyer
Professeur émérite de langues, littératures et civilisations scandinaves
à l’université de Paris IV-Sorbonne
L'apport scandinave à l'histoire de la Grande-Bretagne, – conçue au sens exact : Angleterre, Écosse et Irlande – est majeur au point que l'actuelle nation britannique peut être considérée comme un mélange d'autochtones plus ou moins celtiques – les Pictes et les Scots – et de Scandinaves. Il est juste de dire que l'Écosse, le pays de Galles, l'Angleterre proprement dite et l'Irlande auront tous, à des degrés divers, été marqués par les incursions vikings. Nous avons demandé à Régis Boyer auteur de nombreux ouvrages dont Les Vikings. Histoire et civilisation (Plon, 2002) de retracer ici très rapidement les grandes lignes de l'histoire en Danelaw et en Irlande et de montrer comment, au Xe siècle, la Grande-Bretagne tout entière fut affectée par le phénomène impliquant Danois et Norvégiens.

Le Danelaw

Le Danelaw finira par faire partie intégrante de l'Angleterre. Son nom est « Danelagu » dans nos textes anciens. Il s'agit d'un ensemble qui comprend les provinces de Northumberland, East Anglia, ce que l'on est convenu d'appeler les Five Burroughs – soit Stamford, Leicester, Derby, Nottingham et Lincoln – et les Midlands du Sud-Est. Ces lieux seront plus ou moins colonisés par les Danois mais sans exclusive. Le nom de Danelaw signifie « la province qui obéit à la loi », law, des Danois, Danes, encore qu'il ne faille pas trop s'abuser sur la signification de ce dernier terme : Dane s'applique fort souvent à des Norvégiens. Le Danelaw représente un mélange de Scandinaves et d'autochtones ; s'il est bien plus nordique que notre Normandie, dont la fondation ne relève pas du tout du même phénomène, il reste indigène en majorité.

On fera remarquer qu'il était à peu près inévitable que les Danois et les Norvégiens s'intéressent un jour à l'Angleterre. Les îles Britanniques se situent plein ouest vis-à-vis des pays scandinaves et le prestigieux bateau viking n'avait qu'à suivre les impulsions du vent pour atterrir comme fatalement en ces lieux. C'est ce que les Danois feront en direction de la ville d'York. Ils ont rebaptisé cette ville qui portait auparavant un nom romain : Jorvik signifie « Baie – ou port marchand – du cheval étalon ». Il s'y trouve aujourd'hui un musée viking de tout premier ordre qui présente une reconstitution intelligente de la vie quotidienne de l'époque. Les incursions danoises, conformément à une tactique connue, se feront de plus en plus fréquentes, si bien qu'en 886 Alfred le Grand de Wessex reconnaîtra par traité avec le dénommé Guthrum d'East Anglia l'existence du Danelaw dont le nom, toutefois, ne deviendra vraiment officiel que vers 950, par reconnaissance de la loi et des coutumes danoises. L'indépendance du Danelaw durera jusqu'à l'intervention sur la scène anglaise de Guillaume le Conquérant, donc dans la seconde moitié du XIe siècle. Mais il ne sied pas de dévaluer le rôle qu'auront joué les Scandinaves sur cette scène-là : ils seront allés jusqu'à battre monnaie, critère entre tous à cette époque !


Un siècle d'expansionnisme danois

La première incursion remonte à 865. Elle est le fait d'Ivarr beinlauss – le « sans os », surnom qui n'a jamais reçu d'explication satisfaisante – et de ses frères Ubbi et Halfdan, personnages qui descendent de Ragnarr lodbrok, « aux braies velues ». La légende dit qu'il vint mettre le siège à Paris en 845, s'en fut ensuite en Angleterre affronter le roi Ella qui le vainquit, le fit précipiter dans une fosse aux serpents où il put, avant de périr, composer les célèbres Krakumal. On y trouve l'un des plus célèbres vers de toute la littérature noroise : hlæjandi skal ég deyja, « je vais mourir en riant ». Ses fils, donc, prennent York et défont, en 867, une coalition de souverains locaux. Ils s'attribuent le royaume de Deira et tuent le roi – et futur saint – Edmund d'East Anglia en 869. Halfdan, notamment, prodigue les marches forcées et les victoires : on peut dire qu'en 877 a lieu l'établissement des Vikings danois sur les lieux. À compter de 878, un autre Danois, Guthrum, déjà nommé, défait à son tour les souverains locaux et établit les bases « définitives » du Danelaw. Il n'y a pas à s'étonner de cette rapide implantation. Il a été démontré ailleurs [1] les facultés notoires d'assimilation des Scandinaves dans les pays où ils s'établissent, et la rapidité de leur fusion dans l'environnement autochtone.

Il faudra attendre 910 et le règne d'Edmond dit l'aîné – qui n'a rien à voir avec le saint mentionné plus haut –, fils d'Alfred le Grand, pour que s'amorce un déclin progressif du Danelaw. Edmond établit, à partir de 912, tout un réseau de forteresses, sur le modèle de ce qu'avait fait son père en Angleterre du Sud, si bien que les Danois subissent de plus en plus de défaites. En même temps, la scène se modifie à cause de l'intervention croissante des Norvégiens d'Irlande, autour de 910. Il est clair, preuve que nos discriminations modernes n'ont pas grand sens, que les Scandinaves ont tenté d'établir une sorte de royaume norvégo-danois ralliant Irlande et Danelaw, mais la disparité était trop grande pour autoriser une réussite. En 919, un certain Rögnvaldr Gudfridsson, roi de Northumbrie, prend York et s'en fait roi, institution qui durera quelques années.

Le dernier épisode notable concerne le fameux Eirikr blodöxi, « à la hache sanglante ou ensanglantée », un fils de Haraldr à la Belle Chevelure le Norvégien, qui, exilé, se fait roi des Norvégiens installés dans le Danelaw. Il y restera deux ans et c'est lui qui a eu l'idée, irréalisable, d'unir Danelaw et royaume de Dublin. Il sera tué lors d'une bataille, vers 954, à Stainmore. Eirikr aura été immortalisé par l'un des plus beaux poèmes scaldiques qui soient, la Höfudslausn ou « Rachat de la tête » que composa pour lui le célèbre Islandais Egill Skallagrimsson, héros de l'une des plus belles sagas islandaises.

On peut dire que la date de 954 marque la fin du Danelaw en tant que fer de lance de l'histoire britannique. Mais non en tant que province puisque le nom subsiste aujourd'hui encore.


Interactions culturelles nordiques et anglo-saxonnes

Cela dit, la marque scandinave sur la personnalité britannique demeure indélébile. Une étude, même rapide, de la toponymie – avec les noms en -by, -beck, -fell, -thwaite, -thorp, -toft par exemple – suffit à prouver l'ampleur et la profondeur de cette implantation. L'anglais a adopté toutes sortes de termes législatifs ou politiques comme riding, law, wapentake, sociaux – fellow qui est le norois félag, ou purement matériels comme calf, bull, egg. En revanche, certaines institutions que nous avions tendance à tenir pour spécifiquement nordiques sont bien anglo-saxonnes, comme le leidangr ou levée régulière des troupes ou la hird, cette « mesnie » dont s'entouraient les grands de ce monde. Mais sur le plan artistique, les influences auront été grandes également. Et l'on ne saurait oublier que c'est du monde anglo-saxon que sont parties les grandes missions chrétiennes dans toute la Scandinavie avec les conséquences qui en découlent. Il n'est pas exclu non plus que l'idée même de monarchie et les principes de son fonctionnement aient été « importés » dans le Nord à partir du monde britannique. En somme, un jeu extrêmement fécond d'interactions se sera établi au fil des siècles et sera, sans doute, l'apport majeur du phénomène viking à l'histoire de l'Occident.


L'Irlande, une île riche et convoitée

Les mêmes remarques valent pour l'Irlande, même si les faits ne se présentent pas tout à fait de la même manière.

Ici, le problème vient de nos sources. Elles sont notoirement fantaisistes, car elles sont presque toujours dues aux moines à la féconde imagination que furent les Irlandais : ce sont eux qui auront accrédité de durable manière, dans leurs annales ou autres écrits, la légende du Viking venu châtier de ses péchés l'Occident avachi, à la fois bras de Dieu et suppôt de Satan. De plus, leur type de comput était tellement obscur que les « faits » qu'ils rapportent restent souvent difficiles à situer exactement. Enfin, il ne faut pas douter, trouvailles archéologiques à l'appui, que les Norvégiens notamment n'attendirent pas le VIIIe siècle pour s'intéresser à Erin. Je dis « Norvégiens » bien que les sources en question distinguent souvent entre Étrangers blancs ou Finn Gaill qui seraient les Norvégiens, et Étrangers noirs ou Dubh Gaill qui renverraient aux Danois, les Scandinaves en général étant appelés Gall Gaedhill ou « étrangers ». Il me paraît hautement probable, toutefois, que l'Irlande fut surtout une affaire norvégienne.

L'Irlande, déjà, présentait de sérieuses difficultés politiques. L'île était prodigieusement riche en raison de l'incroyable prestige européen de ses monastères au rayonnement spirituel sans pareil. Sous l'autorité toute virtuelle d'un roi suprême ou ard'ri siégeant à Tara, existaient sept « royaumes », dont l'activité majeure était de se faire mutuellement la guerre : Connaught, Munster, Leinster, Meath, Ailech, Ulaiech et Oriel. C'est dire qu'ils étaient une proie facile pour un adversaire aux intentions bien déterminées.


Norvégiens, Danois, Irlandais : des coalitions complexes

Cela commence en 795, par une attaque sur Lambey Islande (Rechru), au nord de Dublin. Elle sera suivie de très nombreuses incursions passablement confuses à partir des nombreuses embouchures de rivières ou des petits ports jalonnant les côtes. L'histoire ne devient plus sûre, si l'on ose dire, qu'avec le dénommé Turgeis – ou Thorgils, ou Thorgestr –, un Norvégien qui, vers 840, va occuper le devant de la scène. Mais il est très ardu de se faire une opinion sur son compte tant la légende, qui a voulu surtout faire de lui une incarnation du mauvais et donc du paganisme, s'est emparée de lui. C'est lui qui aurait fondé des ports – qui, en tout état de cause, sont bien dus aux Scandinaves – de Anagassan, Wexford, Waterford, Cork et Limerick – ce dernier présent dans les sagas islandaises sous la forme Hlymrekr. Il aurait érigé des temples païens – chose à peu près impensable – en particulier à Thorr, tout en ravageant les monastères, fait beaucoup plus vraisemblable car ces bâtiments regorgeaient de richesses. Sa femme, Ota – peut-être Audr – aurait fait la prophétesse dans le « temple », c'est-à-dire l'église désaffectée, de Clonmacnoise. Mais il aurait fini par être fait prisonnier en 845 par Mael Seachlainn, roi de Meath, qui l'aurait fait noyer dans le Lough Owel. C'est sous son « règne » que, en 845, le sultan Abd al-Rahman du Califat de Cadix aurait dépêché une ambassade au roi des Majus, – ainsi les Arabes appelaient-ils les Vikings de ce nom de « sorciers païens » – dont nous avons conservé le compte rendu : ils se seraient rendus sur une île de l'océan toute pleine de jardins et d'eaux courantes, à proximité d'autres îles également fréquentées par des Majus et sises à trois jours de voyage du continent.

Surviennent alors des Danois qui s'en prennent à leurs congénères norvégiens : la suite de cette histoire sera faite de leurs démêlés, longs et fréquents. Ainsi, en 853, le pouvoir retourne aux Norvégiens sous l'autorité d'Amlaibh, qui peut être l'Olafr le Blanc dont font état des sources islandaises. Celui-ci parvient à s'imposer à l'ensemble des Scandinaves. Il mourra en Norvège où il a été rappelé, en 871. Lui succédera son frère Ivarr qui devient, disent les textes, rex Nordmannorum totius Hiberniae – ainsi s'appelait l'Irlande au Moyen Âge – et Britanniae. Formulation intéressante qui laisserait entendre qu'une partie au moins de l'Angleterre aurait dépendu d'Ivarr ? Mais cette possible autorité est éphémère. Dès lors, nous allons assister à un lent retour des Irlandais proprement dits, avec Cearbhall de Leinster, en 902. Cela, bien entendu, n'empêche pas d'autres fréquentes attaques vikings, par exemple en 912 et 913. Les affaires se compliqueront du fait, évoqué à propos du Danelaw, que, selon toute vraisemblance, des Irlandais et des Norvégiens se sont coalisés pour s'assurer la possession de l'Angleterre du Nord, après 900. Le mouvement, d'ailleurs, s'est déroulé dans les deux sens. D'une part, les Norvégiens du Northumberland s'en prennent à l'Irlande, ce qui est le fait d'un certain Rögnvaldr – sans trop préciser en raison du grand nombre de chefs qui portèrent ce nom – et de son successeur Sigtrygg dit gali qui reprend Dublin – laquelle existait bien avant les Vikings – et tue au combat l'ard'ri Njall. D'autre part les fréquentes incursions que font les Norvégiens d'Irlande dans le Danelaw nous valent un complexe jeu de chassé-croisé au cours duquel se situe la célèbre bataille de Brunanburh,– ce site non identifié pourrait être le Vinheidr de la Saga d'Egill fils de Grimr le Chauve – entre les Anglais Athelstane et son frère Edmond contre un certain Olafr difficile à identifier. Les tentatives pour unifier les royaumes de Dublin et de York seront vouées à l'échec. La dernière date importante est celle de la bataille de Clontarf (1014) que remporte le roi irlandais Brian Boru qui y laissa la vie : comme dit la Saga de Njall, il gagna la bataille tout en perdant la vie. Mais cet affrontement marque le triomphe définitif des Irlandais sur les Scandinaves.

Là comme en Angleterre proprement dite, les influences réciproques sont nombreuses. Pour nous, elles valent surtout dans le sens celtique-scandinave. Elles marquent l'art, bon nombre de réussites « vikings » attestant d'une imprégnation irlandaise incontestable, la poésie – la scaldique doit bien avoir été marquée par les caractères typiques de l'art des filid ou poètes « de cour » irlandais –, l'anthroponymie – des prénoms islandais comme Njall ou Kormakr, célèbres par les sagas qui portent leur nom, sont irlandais –, sans parler de ce mixte caractéristique qui doit bien avoir déclenché tout un mouvement d'écriture que l'on serait tenté de tenir pour typiquement islandais.


Les Vikings en Écosse et au pays de Galles

Il reste à dire que l'Écosse, lieu de passage quasi normal des Vikings se rendant en Islande, à l'époque de la colonisation de l'île aux volcans, a connu une intense fréquentation des Scandinaves, notamment norvégiens : Haraldr à la Belle Chevelure y guerroya, de même que le roi Olafr Tryggvason autour de l'an mille et « notre » Göngu-Hrolfr – peut-être Rollon de Normandie. Le prestigieux roi de Norvège Haraldr l'Impitoyable, hinn hardradi, ayant tenté, semble-t-il, de s'emparer du Danelaw, il périt lors de la bataille de Stamford Bridge (1066) avec les considérables conséquences qu'aura cette rencontre puisque, en définitive, c'est elle qui sera responsable directement de la défaite, toujours en 1066, de Harold de Wessex contre Guillaume le Bâtard dit ensuite le Conquérant, à Hastings.

Quant au pays de Galles, il ne laissa pas indifférent les Vikings qui sont souvent mentionnés dans les annales pour les incursions, sans succès, qu'ils y firent.

 

Autant redire que l'apport scandinave à l'histoire britannique n'aura pas été négligeable : la Grande-Bretagne dans son ensemble ne serait pas devenue ce qu'elle est sans ces constants apports d'outre mer du Nord !







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Régis Boyer
Novembre 2002
 
Bibliographie
Les Vikings. Histoire et civilisation Les Vikings. Histoire et civilisation
Régis Boyer
Plon, Paris, 2e édition 2002

L’Art viking L’Art viking
Régis Boyer
La Renaissance du Livre, Tournai, 2001

A History of the Vikings A History of the Vikings
Gwyn Jones
Oxford University Press, Oxford, 2001

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