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Les trois visages des Estremadures
Bernard Vincent
Directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales
Directeur du Centre de recherches historiques (EHESS-CNRS)

Estrémadure est un nom commun à l'Espagne et au Portugal. Il désigne des territoires qui, au Moyen Âge, apparaissaient lointains aux chrétiens installés dans le nord de la péninsule Ibérique qui s'étaient engagés dans le long processus de Reconquista aux dépens des musulmans. Les extrémadures étaient des extrémités méridionales. Pourtant l'analogie ne peut être prolongée car tout sépare Extremadura espagnole et Estremadura portugaise. Autant la première est une région très vaste et profondément terrienne, autant la seconde a des dimensions réduites et subit l'influence de l'océan Atlantique qui la borde. Entre l'une et l'autre s'étend une région portugaise immense, qui constitue une autre extrémité que souligne aussi son nom, l'Alentejo. Cette dernière est littéralement la terre « au-delà du Tage ». Elle a beaucoup d'éléments communs avec l'Extrémadure espagnole mais elle en est séparée par une frontière effective depuis près de huit cents ans si l'on excepte la période d'union ibérique entre 1580 et 1640. En dépit de différences marquées, les trois régions, remarquable paradoxe, constituent un ensemble cohérent.

L'histoire a longtemps hésité entre unité et séparation.

Les trois régions ont appartenu à la même province romaine de Lusitanie et si les villes alentéjanes d'Ebora et de Pax Julia (Beja) eurent une importance certaine, la capitale en fut la cité, aujourd'hui espagnole, qui fondée en 25 avant J.-C., reçut le nom d'Augusta Emerita (Mérida). Celle-ci conserva sa prééminence à l'époque wisigothique et à celle du califat de Cordoue avant d'être supplantée au XIe siècle par Badajoz, elle aussi en Extrémadure, qui était à la tête d'un de ces petits royaumes de taifas, comprenant aussi bien Evora et Beja que Cáceres, qui proliférèrent lors de la décomposition du califat. L'unité de la région ne devait pas durer davantage. Elle ne résista pas aux convoitises concurrentes des rois de Castille et de Portugal, également engagés dans l'entreprise de Reconquista. Les rois de Castille et de Portugal qui menèrent séparément des opérations cherchèrent à contrôler Alentejo et Extrémadure. La séparation fut établie au XIIIe dans les limites pour l'essentiel encore en vigueur. Les conflits entre les deux royaumes ont depuis été nombreux et n'ont cessé qu'au début du XIXe siècle. C'est depuis Badajoz que l'armée espagnole commandée par le duc d'Albe pénétra au Portugal en 1580, date de la réunion des deux couronnes. La guerre de l'indépendance portugaise après la Restauration de 1640 eut pour théâtre principal Extrémadure et Alentejo. Les Portugais furent vainqueurs en 1645 à Montijo près de Badajoz. L'année suivante les Espagnols incendièrent Vila Viçosa, village du palais du duc de Bragance, devenu Jean IV roi du Portugal. En 1662, les Espagnols parvinrent jusqu'à Evora. La bataille décisive fut remportée par les Portugais en 1665 à Montes Claros près de Vila Viçosa. En 1801 eut lieu une nouvelle tentative d'invasion espagnole dans le cadre de ce que l'on appelle la guerre des Oranges dont Godoy, le favori du roi d'Espagne, Charles IV, fut l'instigateur. Celle-ci se solda par la cession par les Portugais de la ville d'Olivenza, symbole du caractère éminemment ouvert de la frontière. Il existe encore de nos jours une commission hispano-portugaise des frontières qui de temps à autre évoque le cas de cette cité dont la population a pour langue maternelle le portugais.

De grandes exploitations sur des sols pauvres

Alentejo et Extrémadure espagnoles ont longtemps pâti d'une solide réputation d'isolement et de pauvreté, réputation partiellement injuste car elles sont traversées par deux routes importantes : la première, est-ouest, reliant Madrid et Tolède à Lisbonne, a été à toutes époques très fréquentée et la seconde, nord-sud, permet d'aller de Leon et Salamanque à Séville sans passer par le centre de la péninsule. Il est vrai en revanche que ces régions ont des ressources limitées parce que les sols sont d'ordinaire ingrats. L'ensemble est constitué de plaines coupées de gorges assez profondes au nord, légèrement vallonnées mais de plus en plus uniformes, et donc de plus en plus monotones au sud et à l'ouest, plaines qui sont le support d'une vie agraire modeste sauf à l'extrémité septentrionale dans la vallée du Tietar, affluent du Tage où l'on cultive tabac et piment, et à l'extrémité méridionale dans la terre argileuse fertile de Barros. Extrémadure espagnole et Alentejo sont le domaine du monte ou montado, paysage arboré où chênes-verts et chênes-lièges sont dominants. La grande exploitation y règne sans partage puisque les domaines ayant plus de 100 hectares représentent par exemple dans la partie espagnole 6 % du total des propriétés mais 70 % des surfaces. C'est là un vieil héritage. Lors de la Reconquista, au XIIIe siècle, beaucoup de terres furent octroyées aux ordres militaires, celui de Saint-Jacques, celui d'Alcantara, celui d'Avis, celui du Christ. Ces deux derniers ont été particulièrement influents au Portugal tandis que l'ordre d'Alcantara doit son nom à la petite cité extremeña distante de cinquante kilomètres du Portugal où il a été fondé en 1218. D'autres terres ont été données à des familles de la haute noblesse comme les Bragance qui firent construire le palais de Vila Viçosa au cœur de l'Alentejo.

Il résulte de cette situation deux caractéristiques essentielles. Tout d'abord l'économie régionale est fondée sur des ressources limitées. Si l'olivier, la vigne et le blé sont loin d'être négligeables – l'Alentejo produit des vins blancs et des vins rouges corsés très appréciés – les apports principaux viennent du chêne-liège et de l'élevage. L'utilisation de la chênaie remonte à l'Antiquité et aujourd'hui on ne cesse de sélectionner les arbres qui donnent leur première récolte au bout de vingt-cinq ans. Alentejo et Extrémadure exportent leur liège ; les bouchons des bouteilles de vins du Bordelais, par exemple, sont généralement d'origine alentéjane. L'élevage donne des compléments indispensables. Ici encore l'activité est traditionnelle puisque le monastère hiéronymite de Guadalupe était aux XVIe et XVIIe siècles, avec quelque quarante mille têtes de bétail, le plus grand propriétaire d'ovins en Espagne. Parallèlement l'élevage des porcs était très important et vers 1550 plus de quatre-vingt mille animaux étaient engraissés dans le sud de l'Extrémadure. Les jambons de Montanchez, non loin de Mérida sont très réputés encore de nos jours.

L'autre conséquence capitale de la concentration des terres au bénéfice d'un petit nombre de propriétaires a été la constitution d'un prolétariat agricole aux moyens précaires. Le thème de la réforme agraire y est récurrent. Celle-ci a été sans cesse revendiquée par une population qui a apporté majoritairement ses suffrages depuis le retour du régime démocratique au parti socialiste en Extrémadure espagnole – son leader José Rodriguez Ibarra a été sans discontinuité réélu à la tête de la région – ou au parti communiste dont l'Alentejo a constitué longtemps, au Portugal, le bastion. Une véritable réforme n'a jamais vu le jour ; l'entreprise de colonisation baptisée plan Badajoz et conduite par le régime franquiste à partir de 1939 de part et d'autre de Mérida fut un échec. L'irrigation des terres à partir de lacs-réservoirs était destinée à promouvoir des cultures fruitières et industrielles. Mais on cultive principalement du riz et du maïs. Beaucoup parmi les onze mille colons installés ont vite abandonné la région. Et les densités ne dépassent pas 30 habitants au kilomètre carré quand la moyenne nationale espagnole est de 80 et celle du Portugal, supérieure à 110. La vraie frontière géographique paraît ainsi être repoussée entre Alentejo et Estrémadure portugaise. Celle-ci se sépare radicalement du modèle précédent. Dès qu'on l'aborde, on remarque que la taille des exploitations est plus réduite, que les paysages sont verdoyants et les cultures variées puisque arbres fruitiers, vignobles, champs de maïs et de blé, oliveraies occupent l'espace en compagnie de pins et des eucalyptus. Naturellement les densités humaines sont autrement plus élevées puisqu'elles dépassent 150 habitants ua kilomètre carré. Et alors que Badajoz a un peu plus de 100 000 habitants, Caceres 80 000 et Evora 40 000, Lisbonne en a près de 2 millions.

De grands voyageurs fidèles à la patria chica

Toutes les Estrémadures sont des terres d'émigration. L'appel du grand large et la recherche d'un meilleur sort ont été une constante. Aussi n'est-il pas surprenant que nombreux, parmi les Estrémègnes et Alentéjans célèbres, se soient illustrés hors de leur région d'origine. Il y a bien entendu tous ceux qui ont été tentés par l'aventure du Nouveau Monde, de Hernán Cortés né à Medellin en 1484 aux cinq frères Pizarre, originaires de Trujillo en passant par Vasco Nuñez de Balboa, découvreur de l'océan Pacifique, né à Jerez de los Caballeros en 1475 et Valdivia né à la Serena en 1502. Ce dernier a participé à la bataille de Pavie où François Ier fut fait prisonnier avant de gagner le Venezuela, le Pérou puis de conquérir le Chili où il trouva la mort en 1553. Mais d'autres ont suivi des voies différentes, tel le peintre Francisco de Zurbarán qui, né à Fuente de Cantos, à la limite méridionale de l'Extrémadure, se trouvait déjà dans un atelier de peintre à Séville à l'âge de seize ans et fit l'essentiel de sa carrière dans la métropole andalouse. Juan Ciudad – Jean de Dieu – est né en 1495 à Montemor-O-Novo, village de l'Alentejo qu'il abandonna très jeune. Après avoir été berger aux limites orientales de l'Extrémadure espagnole puis avoir combattu en Autriche contre les Turcs, il a gagné l'Andalousie et fondé à Grenade l'ordre hospitalier qui porte son nom. Et si, paradoxalement, les grands découvreurs portugais n'étaient pas originaires d'Estremadure, Lisbonne a été la porte des autres mondes que symbolise fièrement la tour de Belem d'où partaient tous les navires. Vasco de Gama repose à jamais à l'entrée de l'église du monastère proche de la tour.

Les enfants exilés des Estrémadures ont généralement maintenu des liens étroits avec la région dont ils étaient issus. Le plus célèbre des Pizarre, Francisco, parti dès 1502 pour l'Amérique, revient en 1528 avant de retourner au Pérou. Son frère Gonzalo est mort à Trujillo après avoir fait construire le palais des marquis de la Conquista. La fidélité à la patria chica de la plupart de ces hommes désireux de rivaliser avec les membres de la plus haute noblesse a assuré l'enrichissement des cités extremeñas. L'or et l'argent du Nouveau Monde ont été de la sorte souvent investis dans de magnifiques demeures seigneuriales. Zúrbaran, de son côté a, au cours de sa vie, effectué plusieurs compositions pour des églises de sa région d'origine. À partir de 1638, il a réalisé pour le monastère de Guadalupe un ensemble incomparable de dix-neuf œuvres évoquant l'histoire de l'ordre des hiéronymites, les tableaux de la paroisse Sainte-Marie de Zaofra et le retable de San Ildelfonso. À Llerena, où son épouse possédait une maison, il refusa, ce qui est significatif, d'être payé pour prix de son travail. Si Jean de Dieu n'est jamais revenu dans l'Alentejo, ses successeurs créèrent le premier hôpital portugais de l'ordre au début du XVIIe siècle à Montemor-O-Novo. Seize autres établissements virent le jour dans le pays du fondateur en moins d'un siècle. Quant à Pedro de Valdivia, il a donné à sa première fondation chilienne, le nom de son lieu natal, La Serena.

Un patrimoine préservé

On ne s'étonnera pas que dès lors que toutes les Estrémadures soient en matière de patrimoine un extraordinaire conservatoire que leurs habitants ont soigneusement entretenu et préservé malgré une histoire souvent mouvementée. Cela doit beaucoup à l'attachement indéfectible des habitants à leur terre natale et à la trace que ceux qui ont réussi, sur place ou au loin, ont voulu laisser. Villes et villages offrent aux regards un visage aimable et soigné qui tranche avec les paysages assez souvent austères. On peut y lire aisément les strates du passé. Mieux que nulle part ailleurs dans la péninsule Ibérique on imagine, de Mérida à Evora, la puissance de l'Empire romain. Elvas et Badajoz, en un sens villes jumelles, ont maintenu au cours des siècles les murailles de leurs forteresses d'origine arabe. À Caceres, à Plasencia et à Trujillo est immédiatement palpable la richesse des familles en vue au XVe et au XVIe siècle. À bien des égards, les Estrémadures sont des territoires où la civilisation urbaine s'est parfaitement épanouie. Du pont romain d'Alcantara qui, construit au Ier siècle de notre ère, a moins de deux cents mètres de long mais surmonte le Tage de quarante mètres, au pont Vasco de Gama qui, inauguré en 1998, enjambe le même fleuve sur treize kilomètres et permet d'accéder à Lisbonne, la continuité est totale. À mi-chemin entre les deux villes, on peut franchir en entrant à Badajoz le pont de Las Palmas, long de près de six cents mètres, construit sur les plans de Francisco Herrera, l'architecte de l'Escorial, au-dessus du Guadiana, l'autre grand fleuve de la région. Aux ponts s'ajoutent des aqueducs tout aussi impressionnants, celui d'Elvas avec ses 843 arches et ses quatre étages, commencé en 1498 et terminé en 1622 et celui des Aguas Livres aux abords de Lisbonne.

Des villages de la Vera, au nord-est de l'Extrémadure à Lisbonne s'égrène un long chapelet de lieux que l'on découvre généralement de loin parce que d'imposantes constructions les signalent à l'attention. Là réside sans doute la grande unité des trois Estrémadures. Lisbonne est comme l'ultime étape évidente d'un intense voyage à travers des petites et des moyennes villes. La force du lien qui réunit les trois régions, éclate partout, par exemple dans les magnifiques azulejos du salon d'honneur du palais de Fronteira à Lisbonne où sont évoquées les batailles ayant opposé Portugais et Espagnols entre 1640 et 1665, principalement en Alentejo et Extremadura portugais et espagnols. Plus encore il importe d'établir la relation entre les trois grands monastères hiéronymites qui jalonnent les chemins. Cet ordre très ibérique a été créé en 1373. Les moines qui consacraient tout leur temps à la prière et aux offices observaient la règle rigoureuse de saint Augustin. Ils ont naturellement choisi des endroits isolés imitant en cela saint Jérôme. L'Extremadura était propice à des fondations mais tant celui de Guadalupe fondé en 1389 que celui de Yuste fondé en 1408 constituent par leur ampleur et leur majesté de véritables petites villes. Guadalupe et Yuste ont eu aussi en commun la faveur royale, celle des Rois Catholiques surtout dans le premier cas, celle de Charles Quint qui s'y retira et y mourut dans le second. Le troisième grand monastère hiéronymite est celui de Belem à Lisbonne. Situé sur les bords du Tage, il rompt avec la tradition de l'Ordre qui avait installé son premier établissement portugais à l'écart, dans la montagne de Sintra. Mais en 1496 le roi Manuel Ier le Fortuné a donné aux hiéronymites le terrain d'un ermitage certes situé en marge de la cité lisboéte mais bientôt absorbé par elle. Dans cet édifice qui est le fleuron de l'art manuélin, les moines avaient pour tâche d'entendre en confession navigateurs et pèlerins. Ainsi personne, pas même les religieux les plus austères, ne pouvait résister en ces Estrémadures à la fois à l'emprise urbaine et aux grands horizons océaniques.

Bernard Vincent
Juillet 2004
 
Bibliographie
Lisbonne hors les murs, 1415-1580, l’invention du monde par les navigateurs portugais (LB) Lisbonne hors les murs, 1415-1580, l’invention du monde par les navigateurs portugais (LB)
Michel de Chandeigne
Autrement, Paris, 1992

Frontière, les azulejos du palais de Fronteira Frontière, les azulejos du palais de Fronteira
Pascal Quignard
Magellane
Chandeigne, Paris, 2003

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