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Les Sumériens, des cités-États au royaume d'Ur
Jean-Louis Huot
Professeur honoraire de l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne
Ancien directeur de l’Institut français d'archéologie du Proche-Orient (IFAPO)
 
 
 
 

Il a belle lurette que Sumer a été supprimée des programmes d'histoire de sixième et des concours de recrutement de l'Éducation nationale. On ne l'aborde plus que dans quelques universités. Jean-Louis Huot, directeur de l'IFAPO, nous permet aujourd'hui de pallier cette méconnaissance et de découvrir les Sumériens apparus, au IVe millénaire dans le sud de la Mésopotamie et initiateurs de la première grande civilisation historique du Proche-Orient.

Contrairement au monde égyptien, toujours si attirant aux yeux d'un public jamais lassé, semble-t-il, celui des Sumériens a disparu de notre mémoire. Au mieux sait-on qu'il s'agit d'un peuple de l'ancienne Mésopotamie, l'actuel Irak. Notre culture est pétrie des traditions classiques, lesquelles ignorent les Sumériens, qui n'ont été redécouverts qu'au XIXe siècle.

Un peuple connu d'abord linguistiquement

Si l'akkadien est déchiffré dès 1851 et reconnu rapidement comme une langue sémitique proche de celles dont les savants occidentaux n'avaient jamais perdu la maîtrise, bien des signes du syllabaire akkadien attestaient une autre langue, non sémitique. On exhuma dès 1852, à Ninive, des textes bilingues. En 1873, le savant Jules Oppert identifia Sumer et Akkad comme des mots désignant les populations non sémitiques et sémitiques de l'ancienne Mésopotamie. À partir de la découverte en 1877 de tablettes sumériennes par Ernest de Sarzec, à Tello, la cause fut entendue. Sumer désignait le sud de la Mésopotamie, et Akkad la Babylonie, au centre de l'Irak. L'écriture fut inventée, à l'origine, pour transcrire une langue non sémitique parlée dans le sud du pays, alors qu'on parlait une langue sémitique dans le centre et le nord. La langue sumérienne persista seulement dans des textes littéraires ou religieux, comme le latin en Occident à l'époque moderne. Les populations fusionnèrent rapidement, et l'akkadien demeura la seule langue employée. Ce phénomène si particulier du bilinguisme mésopotamien demeure une énigme.

On s'est longtemps figuré les Sumériens comme des immigrants, et l'on s'est interrogé sur leur origine et la date de leur installation dans le sud de l'Irak. Cette idée reposait sur des arguments linguistiques. On pense de nos jours qu'il n'y a jamais eu d'immigration sumérienne, mais que cette civilisation est le résultat de la lente évolution sur place des communautés humaines qui occupaient le pays depuis des millénaires. À un certain moment, elles se sont dotées de l'outil qui leur permit de noter la langue qu'elles parlaient depuis longtemps sans l'écrire. Le peuple sumérien apparaît, dans les sources écrites, à la fin du quatrième millénaire av. J.-C., mais il s'est formé bien antérieurement et sur place. Point n'est besoin d'en rechercher une mystérieuse origine.

La période des dynasties archaïques

Au sens strict, on ne peut parler d'époque sumérienne qu'à partir du moment où apparaissent des textes rédigés en cette langue. Archéologues et historiens distinguent la période sumérienne proprement dite, ou sumérienne archaïque (entre l'apparition des premiers textes et 2340 av. J.-C.) de l'époque néo-sumérienne plus tardive (2200-2000 av. J.-C.). Si les premières tablettes inscrites remontent aux environs de 3200 av. J.-C., il faut attendre près de six siècles pour que l'information disponible permette d'écrire une véritable histoire. Entre 2900 et 2300 av. J.-C., les spécialistes parlent de l'époque des dynasties archaïques, car de cette période datent les premières inscriptions royales. Elles ne nous apprennent, au mieux, que des noms et des titres de princes. On a décrit cette époque comme celle des cités-États. La Mésopotamie, en effet, n'était pas unifiée politiquement, si elle l'était culturellement. Les villes de Mésopotamie du Sud, fort proches les unes des autres, s'égrenaient le long du Tigre, de l'Euphrate et des canaux de dérivation qui en étaient issus. La densité du réseau urbain était surprenante. Cette zone aride se caractérisait par le déficit des ressources en eau ; elle ne pouvait être mise en culture que grâce à l'irrigation. Le climat était le même qu'aujourd'hui, avec des étés excessivement chauds et des moyennes hivernales autour de 10 à 12 °C. À l'aube du troisième millénaire, la ligne de rivage du golfe se trouvait non loin des villes les plus méridionales, Ur et Eridu. La plupart des cités s'alignaient le long d'un tracé qui témoigne de l'existence, à l'époque, d'un bras de l'Euphrate disparu (Nippur, Umma, Larsa).

Agriculture et métallurgie, sources de prospérité

La région, contrairement à ce que l'on croit, n'était guère fertile – mais néanmoins beaucoup plus que les montagnes ou les plateaux arides qui l'entouraient. Le paradis terrestre pouvait, à bon droit, être situé là. Cependant, avec un peu plus de 30 000 kilomètres carrés, le monde sumérien utile n'était guère plus étendu qu'un pays comme la Belgique. C'était donc le domaine des cultures intensives à haut rendement. La richesse des cités sumériennes reposait sur une agriculture savante, bien adaptée au pays. Les paysans sumériens pratiquaient une agriculture diversifiée et efficace, fondée sur la culture irriguée des céréales, orge et blé, des vergers, ainsi que l'élevage des bovidés, des moutons et des porcs. Sumer fut le pays des villes parce qu'il fut d'abord le pays des champs.

Les Sumériens ne se contentèrent pas d'être de bons agriculteurs. Ils firent preuve aussi d'un grand savoir-faire métallurgique. La basse Mésopotamie était dépourvue de ressources minérales, mais les tombes de l'élite étaient remplies d'objets de cuivre ou de bronze, d'argent ou d'or, dont les techniques étaient variées, en avance sur celles des pays voisins. Au début du troisième millénaire, quelques tombes d'Ur ou de Tello renfermaient des vases de cuivre, des miroirs et des épingles à habit. Puis les trouvailles se multiplièrent, à Obeid, Kish, Khafajeh ou Ur. Les Sumériens utilisaient, certes, le martelage qui suffisait à fabriquer des objets simples, pointes ou lames, mais ils pratiquaient aussi le moulage et la fonte à la cire perdue pour fabriquer des objets élaborés. À côté du cuivre et de ses alliages, ils travaillèrent l'argent. Le vase d'Entemena, au musée du Louvre, est sans doute le plus bel objet en argent de cette époque qui nous soit parvenu. À partir du troisième millénaire, l'or fut employé en grande quantité, comme l'attestent les « tombes royales » d'Ur, retrouvées non pillées entre les deux guerres mondiales. L'or, facilement rayé mais inoxydable et brillant, ne servait à rien, sinon à marquer le statut social élevé de celui qui le détenait. À ce titre, il devint indispensable au monde sumérien. Les orfèvres savaient le travailler à l'aide de deux techniques remarquables, le filigrane et la granulation. Certains objets retrouvés dans les tombes d'Ur sont d'admirables témoins de ces prouesses.

D'autres matériaux retrouvés sur le sol mésopotamien témoignent des relations d'échange de cette société avec des régions fort éloignées, sur des distances qui peuvent surprendre. À côté du bois, de l'or, de l'argent ou du cuivre, il arrivait dans le pays de Sumer des pierres rares, chlorites venus d'Arabie ou d'Iran, ou albâtre ; on les utilisait pour fabriquer des vases peu fonctionnels, dont l'emploi dans la pratique était limité, mais qui étaient des symboles qu'on échangeait à titre de cadeau ou de signe de reconnaissance sociale. L'élite témoignait également d'un goût prononcé pour le lapis-lazuli, magnifique pierre bleue qu'on ne trouve qu'en Afghanistan oriental. Les tombes d'Ur ou de Kish en renfermaient des quantités considérables.

Une grande inégalité sociale

D'autres constatations attestent la progression des inégalités, dont l'architecture monumentale ou privée est un bon reflet. Les villes sumériennes connurent de véritables opérations d'urbanisme au profit de la partie la plus favorisée des habitants. De grands bâtiments, souvent qualifiés de palais par les fouilleurs, étaient de vastes résidences réservées à une élite. Les sculptures sur pierre, assez nombreuses, témoignent des mêmes phénomènes, en particulier les statues dites « d'adorants », fidèles en prière ou convives de banquet. Le thème a persisté à travers toute l'époque sumérienne, même si le style et l'exécution ont évolué.

L'iconographie des sceaux-cylindres est variée, mais l'interprétation n'en est pas aisée. La glyptique de l'époque retrouvée à Ur, Nippur ou Fara, illustre des combats mythologiques ou des scènes de banquet – aucun texte n'en fournissant la clé. P. Amiet a bien noté que « tout ceci apparaît comme très indépendant de la littérature contemporaine ». Certains sceaux sont de véritables chefs-d'œuvre en raison de leur composition savante et de leur exécution raffinée.

Un des témoins les plus spectaculaires de cette époque reste le cimetière d'Ur, fouillé en 1927-1929, dont les trésors se répartissent aujourd'hui entre les musées de Bagdad, Londres et Philadelphie. Les « tombes royales », comme on les appelle en raison de la richesse des objets qu'elles contenaient, ont soulevé un problème historique dès le moment de leur découverte, car les noms inscrits sur certains objets sont inconnus par ailleurs. Dans certains cas, on a retrouvé la chambre funéraire, dans d'autres seulement la rampe d'accès. Dans la tombe dite « chambre du roi », la quantité de matériel et de cadavres a permis de reconstituer la scène. Sur la rampe menant à la tombe gisaient cinquante-neuf corps, deux chariots et dix-neuf femmes. Dans une autre, le fouilleur releva soixante-quatorze corps. Il s'agit de suicides collectifs et non de massacres, mais ce rite macabre est unique : nul texte n'en fait mention. La richesse du mobilier funéraire est unique également : splendide bijouterie en or et lapis-lazuli, vases d'or et d'argent, harpes, tabliers de jeux, pièces de harnais, armes, sceaux-cylindres. Ces tombes extraordinaires témoignent du haut degré d'inégalité atteint par la société sumérienne au milieu du troisième millénaire.

L'époque néo-sumérienne, ou le début d'un inexorable déclin

Un roi d'Umma, Lugalzaggisi, s'empara des autres villes – unification qui ne dura qu'un instant. Vers 2340, le sémite Sargon mit fin à ce premier État sumérien unifié, détruisit définitivement le vieux cadre politique de la cité, et instaura une monarchie unitaire : la dynastie d'Akkad, qui cependant ne survécut guère à son petit-fils, le pays se divisant de nouveau en petites entités. On connaît bien l'une d'elles, Lagash, gouvernée par Ur-Bau puis ses trois gendres, parmi lesquels le célèbre Gudea dont le Louvre possède de nombreuses statues.

Un gouverneur d'Ur nommé Ur-Nammu réunifia le pays, faisant d'Ur sa capitale et inaugurant ainsi la « troisième dynastie » d'Ur (2112-2004). Cette courte période fut la dernière pendant laquelle on peut parler d'État sumérien – le royaume de son successeur, Shulgi, englobant la totalité de Sumer et d'Akkad. Cet État, fort bien documenté pendant une centaine d'années par des milliers de textes cunéiformes, était bien différent des vieilles cités de l'époque archaïque. La renaissance est caractérisée par un type de monument nouveau, devenu emblématique de la Mésopotamie, la ziggurat ou tour à étage, dont le premier exemple se dresse encore à Ur. À l'image de l'État akkadien de Sargon, l'État néosumérien était centralisé, et des ziggurats comme celle d'Ur se dressèrent dans la plupart des villes de basse Mésopotamie. Ces tours de brique massives, accessibles par des escaliers extérieurs, remplissaient une ou plusieurs fonctions inconnues, même si, par la suite, elles servirent d'observatoire. Les textes n'en parlent pas. On retrouve cette tradition dans le récit biblique de la tour de Babel (Genèse XI). On connaît de nombreuses stèles de victoire de cette époque, mais l'iconographie, répétitive, témoigne d'un académisme assez froid. C'est l'époque d'une bureaucratie envahissante peuplée de véritables fonctionnaires. Est-ce la cause profonde de l'écroulement de cet état de scribes ? Toujours est-il qu'à l'extrême fin du troisième millénaire, la « Troisième Dynastie » disparut à l'occasion de troubles profonds. Des gouverneurs locaux proclamèrent leur indépendance. Le gouvernement central cessa d'exercer un pouvoir réel. Ur tomba aux mains des Élamites voisins, et l'événement fut ressenti comme un désastre dont la littérature témoigna longtemps.

Le dernier État sumérien avait vécu. Ce fut le début d'un lent déclin de la basse Mésopotamie qui cessa de jouer un rôle politique ou économique important après la conquête des villes du Sud par Hammourabi de Babylone, au début du dix-huitième siècle av. J.-C. Mais, durant tout le troisième millénaire, le génie sumérien avait posé les fondements de la civilisation du Proche-Orient ancien.

Jean-Louis Huot
Mars 2001
 
Bibliographie
Les Sumériens Les Sumériens
Jean-Louis Huot
X, Paris, 1989

Les premiers villageois de Mésopotamie. Du village à la ville Les premiers villageois de Mésopotamie. Du village à la ville
Jean-Louis Huot
Du village à la ville
Armand Colin, Paris, 1997

Les ruines de Ninive Les ruines de Ninive
Henry Austen Layard. Traduction de Philippe Babo. Préface de Jean-Louis Huot
Diffusion Errance
Errance - Unesco, Paris, 1999

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