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Les statues chantantes d'Aménophis III
André Bernand
Professeur émérite des universités

Empereur, préfets et centurions, amateurs d'insolite ou de surnaturel, curieux ou dévots, ils furent nombreux à laisser leurs témoignages gravés sur la pierre : dans la plaine d'Égypte, la statue de Memnon chantait bien au soleil levant. André Bernand nous fait partager ici les réflexions et les émotions de ces voyageurs grecs et romains qui ont entendu chanter les pierres, avant que la statue, restaurée par Septime Sévère, ne se taise à jamais.

Il existe bien des statues miraculeuses de par le monde…

Les statues miraculeuses se trouvent dans de nombreux pays, au point qu'on peut se demander si cette particularité n'est pas l'apanage de toutes les statues de culte. En Italie, à Naples, la statue de saint Janvier fait se liquéfier ce qu'on croit être le sang du Christ.

En Espagne, à Saint-Jacques-de-Compostelle, si l'on embrasse dévotement l'épaule du saint, on peut s'attendre à toute guérison. Le visiteur passe derrière le saint, dont il faut baiser l'épaule. Malheur à celui qui s'y refuse, car un vigoureux bedeau vous frappe la tête sur l'épaule sacrée.

Au Mexique, la Vierge de Guadalupe, qui en certains lieux est noire, est aussi une guérisseuse.

Au Pérou, dans la cathédrale de Cuzco, le portrait de Jésus-Christ a pris les traits d'un Indien, phénomène que le prêtre explique par les fumées émises par les cierges, ce qui ne trompe personne. Au Guatemala, l'idole païenne Maximon ne protège ses serviteurs que si on lui donne à manger et surtout à fumer.

De façon plus générale, dans toute l'Amérique latine, le culte des saints jusqu'au XVIe siècle a engendré des dévotions que le catholicisme finit par condamner. Dans les pays catholiques, le culte des reliques faisait adorer des statues protectrices. En Afrique, les statues-reliquaires perpétuent le culte des ancêtres.

…mais une seule statue chantante

La statue chantante annoncée par notre titre est située en Égypte, dans la plaine s'étendant du bord du Nil à la vallée des Rois. Elle est voisine d'une statue semblable qui est plus proche de la route. La statue chantante, elle, est couverte d'inscriptions gravées dans la pierre. Quand je relevais ces inscriptions avec mon frère Étienne, nous étions surpris, mais non étonnés, de voir que les autocars de touristes ne s'arrêtaient que quelques instants, pour les amateurs de photographies, mais qu'aucun voyageur ne venait voir de près cette statue miraculeuse. La publication de ces inscriptions a donné lieu à notre premier livre, qui est le tome XXXI de la Bibliothèque d'études de l'Institut français d'archéologie orientale (IFAO), au Caire. Le livre dont mon frère et moi-même sommes les auteurs, est intitulé Les inscriptions grecques et latines du Colosse de Memnon et a été publié en 1960.

Ceux qui l'ont vue : l'écrivain et le savant

Ces inscriptions n'avaient été relevées que de façon sporadique et sommaire par des voyageurs généralement inexpérimentés. L'opinion de Gustave Flaubert, en 1850, est caractéristique de la désinvolture dont les voyageurs faisaient preuve devant ce monument. Il ne fait pas la différence entre la statue gravée et la statue sans inscriptions et pense que les textes ont été bien relevés. Il écrit : « Les colosses de Memnon sont très gros ; quant à faire de l'effet, non. Quelle différence avec le Sphinx ! Les inscriptions grecques se lisent très bien, il n'a pas été difficile de les relever. Des pierres qui ont occupé tant de monde, que tant d'hommes sont venus voir, font plaisir à contempler. Combien de regards de bourgeois se sont levés là-dessus ! Chacun a dit son petit mot et s'en est allé. » (Voyage en Orient, éd. Dumesnil, Œuvres complètes, Voyages, t.2).

On ne peut reprocher à Flaubert ces propos légers, d'autant plus qu'à l'époque où il s'exprimait ainsi la science des inscriptions grecques venait d'être fondée par un immense savant, Antoine-Jean Letronne, dont le premier grand livre, Recherche sur l'histoire de l'Égypte, date de 1823 et dont le Recueil des inscriptions grecques et latines de l'Égypte remonte à 1848. Ce fondateur de l'épigraphie grecque ne mit jamais le pied en Égypte, travaillant d'après des copies d'amateurs. Il remania trois fois son mémoire sur La statue vocale de Memnon considérée dans ses rapports avec l'Égypte et la Grèce. Nous n'avions sur lui que deux avantages : une observation directe de ce monument et les règles de méthode qu'il avait définies. C'est pourquoi, montés sur ses épaules, si l'on peut dire, nous avons vu plus loin. Son étude des textes du colosse de Memnon prit place dans son œuvre magistrale dont le titre seul définissait sa méthode : Recueil des inscriptions grecques et latines de l'Égypte, étudiées dans leur rapport avec l'histoire politique, l'administration intérieure, les institutions civiles et religieuses de ce pays depuis la conquête d'Alexandre jusqu'à celle des Arabes, publiée à Paris en 1842.

Letronne avait bien remarqué que les deux colosses isolés, placés jadis à l'entrée du temple d'Aménophis III, aujourd'hui détruit, représentaient la figure du roi fondateur de ce temple. Il avait noté qu'une différence essentielle distinguait ces deux statues : celle du sud est d'un seul bloc, tandis que celle du nord se compose de treize blocs formant cinq assises et des différences de roches prouvent une restauration à une époque postérieure à l'érection du monument. C'est le colosse du nord, dont les jambes et le socle portent les inscriptions qui attestent que d'anciens voyageurs grecs et latins ont entendu la voix merveilleuse qui en sortait, au lever du soleil, Memnon saluant chaque matin l'apparition d'Aurore, sa mère. La cause de la voix de Memnon fut toujours inconnue : échauffement de la pierre se traduisant par une sorte de chant ? Subterfuge des prêtres ? Mais comment auraient-ils pu tromper, durant deux siècles, empereurs, gouverneurs, dignitaires et fonctionnaires ? Il est certain, d'après les témoignages de Strabon, Juvénal, Pausanias, que depuis le temps d'Auguste jusqu'à celui des Antonins, le colosse était brisé par le milieu. Septime Sévère (193-211 après J.-C.), en voulant restaurer la statue, mit fin à son chant.

Et tous ceux qui l'ont entendue chanter

Sur cent sept inscriptions gravées sur le colosse de Memnon, soixante et une sont rédigées en grec, quarante-cinq en latin, une à la fois en grec et en latin. Dans cet ensemble, trente-neuf textes sont en vers : trente-cinq épigrammes grecques, quatre épigrammes latines. Beaucoup de ces textes ne sont pas datés, la plupart sont des poésies de commande, tous ces poèmes sont brefs.

Parmi les épigrammes antérieures au règne d'Hadrien (117-138 après J.-C.), trois poèmes seulement sont datés ; tous les trois ont été écrits à l'occasion de la visite du préfet d'Égypte, M. Mettius Rufus, lors de la visite du préfet Petronius Secundus. Ces trois poèmes sont l'œuvre d'un poète officiel, : « Des dévastateurs ont eu beau endommager ton corps, tu émets cependant des sons, comme je l'ai personnellement entendu, moi Mettius, ô Memnon. Ces vers sont de Péon de Sidé. »

Inscription grecque numéro 12 : « Que tu fusses capable de parler, Memnon, moi, Péon de Sidé, je l'avais jadis appris par ouï-dire, mais maintenant, sur place, je le sais d'expérience. »

Inscription latine numéro 13 : « Quand l'empereur Domitien César Auguste Germanicus exerçait son seizième consulat, Titus Petronius Secundus, préfet d'Égypte, entendit Memnon, à la première heure, la veille des ides de mars, et l'honora des vers écrits ci-dessous : « Tu as émis un son, Memnon, car une partie de toi-même est assise en ce lieu, quand le fils de Latone te frappait de ses rayons brûlants. » Par les soins de Titus Attius Musa, préfet de la deuxième cohorte des Thébains. » (14 mars 92 après J.-C. 

Parfois, la statue se faisait prier pour chanter. C'est ce qu'exprime l'inscription grecque numéro 23, datée du 30 juin 123 après J.-C., sous Hadrien :

« Le stratège Celer se trouvait ici, mais non pour entendre Memnon. Il se trouvait en effet en plein dans la poussière des buttes, pour consulter l'oracle et faire acte d'adoration. Memnon comprit et ne proféra aucun mot. Mais Celer revint aux lieux où il s'était trouvé, après avoir passé deux jours d'intervalle. Il entendit, à son tour, la voix du dieu, l'an VII d'Hadrien César, notre maître, le six d'Epiphi, à la première heure. »

Parfois, la statue chantait plusieurs fois. C'est ce que conte la poétesse Julia Balbilla, le 30 novembre 130 après J.-C.

Inscription numéro 28 : « De Julia Balbilla, quand l'auguste Hadrien entendit Memnon : Memnon l'Égyptien, avais-je entendu dire, échauffé par les rayons du soleil, faisait entendre une voix qui sortait de la pierre thébaine. Il aperçut Hadrien, souverain roi, avant que brille le soleil, et le salua comme il pouvait. Mais lorsque Titan (Tithon) s'élançant dans les airs avec ses blancs chevaux, maintenait dans l'ombre la seconde division des heures, on eût dit qu'on frappait un instrument de cuivre, et Memnon émit de nouveau un cri aigu ; comme salut il émit même un son pour la troisième fois. Alors l'empereur Hadrien prodigua les saluts lui aussi à Memnon, et, sur la pierre, il laissa pour la postérité des vers qui montrent tout ce qu'il avait vu et entendu. Il apparut clairement à tous que les dieux le chérissaient. »

La statue chantante avait ses caprices. Un jour, raconte le poème numéro 29, quand Hadrien était venu avec l'impératrice Sabine, la statue garda le silence devant l'empereur. Heureusement, un peu plus tard, elle se remit à chanter.

Inscription numéro 30 : « Puisque le premier jour nous n'avons pas entendu Memnon. Hier Memnon a gardé le silence pour recevoir l'époux, afin que la belle Sabine revienne ici. Car tu es charmé par la beauté de notre reine. Mais à son arrivée pousse un cri divin, de peur que le roi n'aille s'irriter contre toi : trop longtemps, dans ton audace, tu avais retenu son auguste et légitime épouse. Aussi Memnon, redoutant la puissance du grand Hadrien, se mit-il soudain à proférer un cri, qu'elle entendit, non sans joie. »

D'autres petits poèmes évoquent le chant de la statue. Balbilla, dans l'inscription numéro 31, rappelle encore qu'elle a entendu la statue chantant pour l'aimable reine Sabine. Sabine elle-même, dans l'inscription numéro 32, déclare qu'elle a entendu Memnon chanter par deux fois. Un certain Lucius Flavianus Philippus, accompagnant Hadrien, dans l'inscription numéro 33, signale qu'il a entendu la statue chantant à deux reprises. Parfois on venait en famille : dans l'inscription numéro 34, Artémidore, fils de Ptolémée, contrôleur des nomes Hermonthite et Latopolite, mentionne qu'il est venu avec sa femme et ses deux fils, pour entendre Memnon chanter. Qintus Apuleianus, adjoint du contrôleur royal, est venu lui aussi – inscription numéro 5. C'est le cas également de Gallus Marianus, épistratège de la Thébaïde – inscription numéro 36. D'autres fonctionnaires ont fait de même – inscriptions numéros 37 à 46.

L'an XII d'Antonin, c'est-à-dire en 150 après J.-C., un joli poème évoque la visite du centurion Marius Gemellus, venu avec sa femme Rufilla et ses enfants, dans l'inscription numéro 51 :

« Bonne chance à Marius Gemellus, centurion. Tu as été doué de parole par la déesse Aurore aux doigts de rose, ta mère, illustre Memnon, pour moi qui désirais t'entendre parler. La douzième année du très illustre Antonin, quand le mois de Pâchon comptait treize jours, par deux fois, être divin, j'ai entendu ta voix, au moment où le soleil quittait les flots magnifiques du fleuve. Toi qui étais jadis un roi d'Orient, le fils de Kronos t'a fait gardien de pierre et t'a donné une voix qui sort d'une pierre. Moi, Gemellus, à mon tour, j'ai écrit ces vers ici, en compagnie de ma fidèle épouse Rufilla et de mes enfants. Bonne chance à Rufilla, appelée aussi Longinia. »

Une inscription, jamais observée avant nous, était gravée entre les jambes du colosse, à environ six mètres du sol, sur le pagne. Le lapicide a dû s'arrêter en cours de travail. Ou bien, après avoir tenté de graver l'inscription le plus haut possible, il s'est résigné à la mettre sur le sol, rebuté par la difficulté de la tâche. L'écroulement de notre échafaudage en bois, lors d'un coup de vent, nous a suffisamment démontré que le travail, à cette hauteur, n'est pas aisé. Le chef de chantier, qui faisait la sieste au sommet de l'échafaudage, s'en est tiré avec une fracture de la clavicule.

La statue s'arrêta de chanter après la restauration pratiquée par Septime Sévère. Aucune inscription dès lors n'évoque le chant de Memnon. Un certain nombre de textes – les inscriptions numéros 62 à 108 – ne sont pas datés. Certains de ces textes évoquent le chant de Memnon, d'autres sont fragmentaires.

À quoi pouvait-elle bien servir ?

La nature même de la pierre dont est faite la statue chantante établissait un lien fonctionnel, nous a expliqué Jean Yoyotte, entre le colosse et le soleil levant. Le quartzite du Gébel-Ahmar dont il est fait a été considéré comme une substance créée par le rayonnement divin. Parlant d'un immense bloc de cette pierre dont on allait précisément faire un colosse, un texte d'Héliopolis précise que « S. M. elle-même l'avait créé de ses rayons ». Les hautes effigies royales dressées face à l'est, devant les temples royaux du Nouvel Empire, jouaient sans doute un rôle comparable à celui que les statues d'orants ou de stéléphores remplissaient dans les tombes privées : saluer l'astre naissant et en recevoir l'énergie. Sur le socle d'un colosse qui se dressait jadis au temple même d'Aménophis III, on peut lire la prière suivante : « Ô Rê-Horakhti, puisses-tu briller sur le roi Aménophis. »

Ainsi la statue chantante que nous font connaître les textes grecs et latins se rattache-t-elle aux pratiques de l'Égypte pharaonique. Ce n'est pas là une négligeable originalité.

André Bernand
Janvier 2001
 
Bibliographie
Inscriptions grecques et latines du colosse de Memnon Inscriptions grecques et latines du colosse de Memnon
André et Étienne Bernand
IFAO, Le Caire, 1960

Recueil des inscriptions grecques et latines de l'Égypte Recueil des inscriptions grecques et latines de l'Égypte
J. A. Lettrone
Imprimerie royale, 1842

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