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Les sorciers au pays des philosophes
André Bernand
Professeur émérite des universités

C'est avec verve, humour et détermination qu'André Bernand auteur de Sorciers grecs (Fayard, 1991), secoue non pas le cocotier mais le vieil olivier des études grecques classiques. Comment la chouette d'Athéna, qui voit si bien la nuit, n'aurait-elle jamais eu connaissance des obscures pratiques magiques de la sorcellerie antique ? Et, si l'archéologie a livré des amulettes et des papyrus couverts de charmes, d'envoûtements et de malédictions, pourquoi les ignorer ?

Classicisme et « pensée sauvage »

La tradition académique a trop longtemps présenté la Grèce antique comme la source miraculeuse qui a prodigué au monde les trésors de la philosophie, de la tragédie et de la poésie, sans du reste qu'on explique comment ces arts s'étaient développés. De belles âmes ont construit une Grèce imaginaire, faite de beaux sentiments et de grandes idées. Les hellénistes, qui se sont eux-mêmes investis de ce rôle sublime d'aréopage de sages, ne prononcent jamais le nom de Frédéric Nietzsche. Ce dernier avait bien senti le danger mortel que faisaient peser sur notre héritage grec « ces beaux parleurs exerçant aux facéties de l'harmonie grecque, de la beauté grecque, de la sérénité grecque les talents d'une rhétorique inefficace ».

Au lieu de cette Hellade de convention, enrubannée, emmaillotée et momifiée, réconfortant les élites cultivées et décorées qui se bercent d'illusions et font du grec le rocking-chair de monsieur ou de madame Prud'homme, nous avons tenté de découvrir les Grecs non pas « beaux et bons », mais « laids et méchants ».

Les progrès de l'anthropologie, sous l'impulsion de savants tels que Lucien Lévy-Bruhl, Marcel Mauss, Claude Lévi-Strauss, Louis Gernet, Jean-Pierre Vernant, nous ont plongés dans cette « pensée sauvage », pour reprendre l'expression de Lévi-Strauss, ce monde de l'irrationnel et de l'inconscient, si bien exploré par des savants comme E. R. Dodds et G. Devereux.

La magie grecque fait partie d'un domaine qui ne relève pas de la raison – noos, logos – mais des entrailles – thumos, phrénès. Les documents dont on dispose sont des papyrus, des tablettes magiques, des amulettes, en un mot un matériel de caractère très particulier. Les papyrus magiques sont un ensemble dont le nom a été donné par les savants à des textes présentant des sortilèges, des formules, des hymnes et des rituels. Les philologues du beau langage, raconte Hans Dieter Betz, méprisaient ces documents, au point qu'un cours sur la magie, préludant à la publication des Papyri Graecae Magicae, de K. Preisendanz dut pudiquement s'intituler Extraits de papyrus grecs. Et Ulrich von Willamowitz-Moellendorf confiait qu'un professeur célèbre déplorait la découverte de ces textes, qui privaient l'Antiquité de la splendeur du classicisme.

Si les armes des sorciers sont de petits objets aux pouvoirs magiques…

Les tablettes magiques sont des lames rectangulaires de plomb, généralement gravées de façon très rustique. La tablette magique, appelée defixio en latin et katadesmos, « ligature » en grec, est incisée à la hâte et le langage en est vulgaire, souvent même grossier. Le choix du plomb n'est pas innocent : c'est un métal malléable, facile à graver, indestructible, ayant la couleur grise de la mort.

Les amulettes se présentent souvent en lamelles d'or mais des bagues, des bijoux, des sceaux, des intailles avaient des pouvoirs magiques. Ces petits objets sont souvent d'une exégèse difficile. L'influence de l'Égypte antique, du judaïsme, des textes babyloniens est manifeste et produit des noms et des formules qui n'ont rien de grec. D'Égypte sans doute proviennent les rôles que jouent les morts dans ces pratiques. Platon, dans Les Lois (livre XI, 827 a) écrivait : « Les âmes des morts ont encore, une fois mortes, quelques sentiments qui les portent à s'intéresser aux affaires humaines ». Le recours aux morts est un procédé fréquent des sorciers grecs.

Le rituel magique est fondé sur ce qu'on appelle « la ligature ». Des papyrus en donnent la recette minutieuse. Il s'agit de remettre l'adversaire, pieds et poings liés, au pouvoir du démon auquel on confie le charme. Cette pratique de la ligature met en œuvre ce qui est le moteur même de la sorcellerie grecque : « l'envie », en grec le phtonos, ce que nous appelons « le mauvais œil ». Tous les écrivains grecs ont dénoncé ce mal qui repose sur un sentiment de grande bassesse : on s'afflige du bonheur d'autrui, ce qui est bien pire que de désirer les avantages dont il jouit. Ce sentiment vil procède d'une force maléfique nommée baskania, terme qu'on trouve chez Démosthène, Platon, Aristote, Strabon et les poètes hellénistiques, et dans les documents épigraphiques.

Les armes du sorcier grec sont de différentes natures : la dévotion, en grec kathosiôsis, est une forme spéciale de vœu, par laquelle les dieux infernaux se voient offrir des personnes ou des choses, sans que l'auteur du vœu se charge d'accomplir la tâche assignée. La défixion n'est que le procédé par lequel s'exerce la dévotion. L'évocation ou épagôgè consiste à mobiliser les dieux contre les méchants. L'incantation ou épôidè est chant ou parole magique, sortilège né de la parole, incantation et par là même enchantement. Le sorcier peut recourir à des recettes d'immortalité, qui comportent une invocation aux divinités, un mode d'emploi utilisant des mots souvent incompréhensibles et un rituel compliqué.

… leurs auxiliaires principaux, ce sont les morts,

Ce sont les vengeurs par excellence et certaines catégories de morts sont plus redoutables que d'autres. Les morts prématurés, aôroi, les victimes de mort violente, biaiothanatoi, parmi lesquels il faut ranger les condamnés à mort sur fausse accusation, les suicidés, les guerriers tombés dans les combats, constituent une réserve d'âmes malheureuses qui peuvent devenir malfaisantes si on les mobilise. Les morts peuvent aider les sorciers de deux façons : ou bien susciter un vengeur qui s'acharnera sur les personnes qu'on lui aura désignées, ou bien fournir des parcelles du cadavre qui permettront d'obtenir l'obéissance du spectre que le sorcier sollicitera. C'est pourquoi les cimetières sont les scènes privilégiées des opérations de sorcellerie. Ces vengeurs tirent leur force de quelques lois simples comme la contiguïté, selon laquelle la partie s'identifie au tout, et la similarité qui agit selon deux formules : ou bien le semblable évoque le semblable, ou bien le semblable agit sur le semblable. Ce rôle des morts explique que de terribles imprécations sont lancées contre les violeurs de tombes.

Des femmes sorcières se trouvent chez Homère. Agamède la blonde, Hélène elle-même, Circé surtout. La Médée, décrite par Euripide, Pindare, Sophocle et Apollonios de Rhodes utilise des recettes magiques. Chez Théocrite, la sorcière Simaitha explique par le menu les rites magiques qu'elle utilise pour se venger de son amant, amoureux d'un garçon.

au grand dam des intellectuels !

Les historiens grecs, Hérodote, Xénophon, Polybe, Diodore, Strabon, nous donnent des informations sur les sorciers, mais ce sont les philosophes qui leur sont les plus hostiles.

Platon les exècre, Aristote les méprise, Hippocrate s'en indigne. Dans La République, Platon s'en prend aux devins et mendiants usant d'incantations. Dans Euthyphron, il s'emporte contre les initiés, les initiateurs aux mystères orphiques et tous les enchanteurs, qu'il appelle les goètes. Il propose des mesures visant à rendre inopérants les parricides et les suicidés, dont les cadavres, selon lui, doivent être lapidés et jetés loin du territoire de la cité.

Aristote ne s'intéresse pas à ces marginaux que sont les sorciers. Il donne la meilleure analyse de l'envie : « Le même homme se réjouit du malheur et envie le bonheur d'autrui ; car, si l'on éprouve de la peine pour un bien qui arrive à autrui et lui appartient, on se réjouit nécessairement de la privation et de la perte de ce même bien. »

Hippocrate, médecin, a dénoncé l'impiété et le charlatanisme des sorciers, dont il parodie les pseudo-diagnostics de façon fort plaisante.

D'après les orateurs, dans les tribunaux, on n'échangeait pas que des arguments. Les adversaires recouraient souvent à des procédés de sorcellerie. Ainsi Antiphon de Rhamnonte, dans l'Accusation d'empoisonnement contre une belle-mère, montre que poison et magie ont permis un crime. Le discours Sur le choreute parle aussi d'une boisson magique. De grands orateurs comme Andocide, Lysias, Isocrate ont dénoncé les ravages du phtonos et le recours aux artifices magiques.

Charmes d'amour…

Les sorciers étaient sollicités pour rendre opératoires des « charmes » d'amour. Des papyrus et des tablettes de plomb témoignent que, pour susciter l'amour entre personnes de sexe opposé ou entre des personnes de même sexe, le recours à des procédés magiques était courant. On pouvait glisser dans une tombe un message aux divinités infernales ou bien utiliser des figurines d'envoûtement. Une statuette du Louvre représente une femme nue, les mains derrière le dos, agenouillée et percée de treize aiguilles : une dans le cerveau, deux dans les oreilles, deux dans les yeux, une dans la bouche, une dans l'hypocondre, deux dans les mains, deux dans les parties sexuelles, deux dans les plantes des pieds. Ainsi ligaturée, la personne aimée ne pourra se détacher de celui qui l'aime.

Il existait des manuels d'envoûtement dont celui qui est conservé à la Bibliothèque nationale est un bon exemple. Il décrit longuement la façon de fabriquer des figurines magiques et les paroles étranges qu'il faut prononcer pour qu'elles soient efficaces. Dans la nécropole d'Hadrumède, on a découvert un long texte magique, datant sans doute du IIIe siècle ap. J.-C., destiné à faire en sorte qu'Urbanus reste attaché à Domitiana.

…et charmes de haine

Inversement il existait des charmes de haine où s'expriment une rage, une haine, une jalousie dévastatrice. Ne citons que cette tablette trouvée à Némée, en Argolide et datée du IVe siècle av. J.-C. : « Je détourne Euboulè d'Énée, de son visage, de ses yeux, de sa bouche, de ses bouts de sein, de son souffle, de son ventre, de sa verge, de son anus. Je détourne Euboulè d'Énée. » La malédiction vise le rival, le séducteur. Sans vergogne l'inscription détaille toutes les parties du corps d'Énée, notamment les zones érogènes.

Des malédictions explicites composent un lot de seize tablettes de plomb trouvées à Kourion, à Chypre. Ces tablettes étaient enroulées et transpercées d'une aiguille. Une prière s'exprime ainsi : « Démons qui êtes sous la terre, démons de toutes sortes, pères et mères de mes pères, démons qui affrontez les humains, vous qui gisez là et avez ce séjour ici, arrachez de son cœur les sentiments malveillants qu'Ariston nourrit contre moi, Sotérianos, appelé aussi Limbaros, ainsi que sa colère ; enlevez-lui sa faculté d'agir et sa force, rendez-le froid, sans voix, sans souffle, froid devant moi, Sotérianos, appelé aussi Limbaros. »

La sorcellerie était une pratique quotidienne. Un texte savoureux de Lucien, le Philopseudès, fait parler Eucratès, un disciple de Pankratès qui revient de Haute Égypte. Ce Pankratès faisait miracle sur miracle, chevauchant par exemple des crocodiles qui se courbaient devant lui et transformant un balai en domestique empressé.

Beaucoup de charmes étaient des « calmants », visant à apaiser la colère. Une tablette de défixion, acquise en Égypte et léguée à l'Institut de papyrologie de Paris IV, présente un dispositif compliqué destiné à apaiser la colère d'un certain Paômis. Une longue suite de « noms barbares » devait être prononcée pour que le talisman soit efficace. Les milieux modestes mais aussi les professions intellectuelles recouraient à ces sortilèges.

Les lamelles d'or, guides pour l'autre monde

À côté de cette langue de plomb, un parler d'or s'exprime sur des lamelles d'or qu'on appelle « pyhagoriciennes » ou « orphiques ».

Ces lamelles d'or mettent à la disposition du mort une espèce de guide lui indiquant comment il doit se conduire pendant son passage dans l'autre monde, quel chemin il doit emprunter, quelles paroles il doit prononcer. À Pételia, ville du Bruttium en Italie méridionale, aujourd'hui Strongoli, une lamelle d'or porte le texte suivant, très émouvant : « Tu trouveras, à la gauche des demeures d'Hadès, une source et, se dressant auprès, un cyprès blanc. De cette source ne t'approche pas trop près. Mais tu en trouveras une autre, qui vient du lac de Mémoire et qui laisse couler une eau fraîche. Des gardiens se trouvent devant elle. Dis : « Je suis enfant de la terre et du ciel étoilé, mais ma race est céleste, vous le savez, vous aussi. Mais je suis desséché de soif et je me meurs. Ah, donnez-moi vite de l'eau fraîche qui coule du lac de Mémoire. » Et ils te donneront de l'eau de la source divine, et ensuite, avec les autres héros, tu régneras. » Des lamelles provenant de Thurioi, l'actuel San Marco, en Italie méridionale, portent des messages comparables : « Je viens pure de chez les purs, ô reine des infernaux, ô vous, Euklès, Euboulès et autres dieux immortels. Car je me flatte d'être de votre race bienheureuse. Mais le destin m'a frappé, ou la foudre lancée des étoiles. Je me suis envolé du cycle endeuillé des douleurs et, de mes pieds rapides, j'ai abordé à la couronne désirée. Je me suis plongé dans le sein de la souveraine, la reine souterraine ».

À Hipponion, appelée aussi Vibo Valensiana, sur la côte tyrrhénienne du Bruttium, une tablette livre aussi ce message : « De Mémoire voici le cadeau. Quand tu seras sur le point de mourir, en allant vers les maisons bien construites d'Hadès, tu verras sur la droite une fontaine près de laquelle se dresse un cyprès blanc. Quand elles descendent là, les âmes des morts se rafraîchissent. De cette fontaine ne va surtout pas t'approcher. Mais plus avant tu trouveras, s'échappant du lac de Mémoire, de l'eau fraîche et courante. Des gardiens se tiennent devant et ils te demanderont avec sagesse pourquoi tu explores les ténèbres du funeste Hadès. Dis : « Je suis fils de la lourde (Terre) et du ciel étoilé, je suis desséché de soif et je meurs ; mais donnez-moi vite de l'eau fraîche qui coule du lac de Mémoire. » Alors ils auront pitié de toi, eux qui sont sous l'autorité du roi souterrain, et ils t'accorderont de boire l'eau du lac de Mémoire. Et alors tu pourras aller sur la route des « innombrables », celle sur laquelle les autres mystes et bacchants marchent pleins de gloire ».

À l'heure de l'ultime voyage, ce sont les sorciers qui apportent ainsi la consolation suprême.

André Bernand
Janvier 2001
 
Bibliographie
Sorciers grecs Sorciers grecs
André Bernand
Fayard, Paris, 1991

Ellines Magoi Ellines Magoi
André Bernand
éd.Hestias, Athénes, 1997

The Greek Magical Papyri in translation The Greek Magical Papyri in translation
Hans Dieter Betz
In PGM XXXVI, 368
1985

Les intailles magiques gréco-égyptiennes Les intailles magiques gréco-égyptiennes
A. Delatte et Ph. Derchain
Imprimerie nationale, Paris, 1964

Magie et Magiciens dans l'Égypte ancienne Magie et Magiciens dans l'Égypte ancienne
Yvan Koenig
Pygmalion, 1994

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